L’avortement et la miséricorde

Entretien avec Tugdual Derville

vendredi 11 septembre 2015

A l’occasion de l’Année jubilaire de la miséricorde qui s’ouvrira le 8 décembre 2015, le pape François a étendu à tous les prêtres catholiques la possibilité de donner l’absolution aux personnes confessant un avortement.

■ Avez-vous un avis sur la décision du Pape à propos de l’avortement ?

Tugdual Derville : Oui. Faciliter l’accès à la miséricorde est un ser­vice bienfaisant. Ayant écouté de nombreuses femmes concernées par l’avortement, notamment dans le cadre de notre service d’aide SOS bébé — qui n’est pas confessionnel — je reste frappé par l’intensité du besoin de consolation vraie sur ce sujet. Le tabou persiste cependant dans notre société. Cela ne facilite pas la réponse à ce besoin de consolation.

Ceux qui ont voulu banaliser l’IVG en présentant ce geste comme un acte «  médical  » anodin n’ont eu de cesse de le faciliter. Désormais, c’est le délai de réflexion d’une semaine qu’ils tentent de supprimer dans la loi Santé en cours de discussion. Ils ont dit aux femmes : «  Ce n’est rien ; il ne faut pas en faire un drame ; il faut passer à autre chose  ». Du coup, les larmes sont comme interdites.

Or, les femmes sont nombreuses à ressentir un malaise lié à leur avortement. Même si elles ont pu se sentir soulagées au sortir de l’IVG, beaucoup éprouvent même, à terme, un lourd sentiment de culpabilité, qui s’apparente au deuil traumatique. Le retentissement sur leur intimité affective, sexuelle, familiale peut être fort... Certaines nous confient se sentir indignes, incapable d’avancer dans leur propre vie. Certaines endurent des cauchemars, des crises de détresse aux dates anniversaires…

Nier sa souffrance, c’est enfermer une femme dans la fatalité. Le seul fait de réaliser qu’elle n’est pas seule à souffrir peut l’aider à entrer dans un chemin de consolation…

■ D’où vient cette souffrance morale ? N’est-elle pas liée à un scrupule religieux ?

Ceux qui nient le traumatisme provoqué par l’avortement affirment toujours que c’est l’Église catholique qui provoque le sentiment de culpabilité, y compris chez celles qui n’ont plus qu’un fond de culture judéo-chrétienne. Mais la réalité est bien plus universelle, liée à ce qui s’est passé concrètement : il a été délibérément mis fin à une vie. Un enfant ne naîtra pas, dont l’existence était intimement unie au corps d’une femme. Leurs destins sont bouleversés…

La peine spécifique laissée par l’avortement est d’ailleurs rapportée dans le monde entier, indépendamment des croyances religieuses. Une telle blessure est psychologique mais aussi spirituelle. Même des femmes qui se disent incroyantes peuvent être saisies de la question de Dieu lorsqu’elles pensent à leur avortement. Ce sont des mères endeuillées. Tout ce qui peut être fait par les religions pour prendre en compte ce qu’elles ressentent va dans le bon sens.

Pour les catholiques, la confession permet de déposer un fardeau qui pèse sur la conscience, quel qu’il soit, et, en principe, de repartir allégé, soulagé… Cela suppose que le sentiment de gravité exprimé a été entendu et respecté. Un accompagnement complémentaire, psychologique peut cependant être nécessaire pour se sentir mieux.

■ Du côté de l’Église catholique, est-ce un changement de cap ?

Je ne le crois pas du tout. C’est plutôt une façon de montrer que les bras déjà ouverts sont encore plus grands ouverts. Formellement, l’accès au pardon sacramentel pour l’avortement est «  facilité  », puisque la possibilité de donner l’absolution n’est plus réservée à l’évêque ou à certains prêtres qu’il aurait expressément désignés.

Toutefois, chaque évêque avait déjà la possibilité d’étendre à l’ensemble des prêtres cette autorisation. Dans nombre de diocèses — par exemple à Lyon — tout prêtre a déjà cette faculté. La voilà généralisée pour un an dans le monde entier. Nous pouvons y voir le souci de rendre plus proche, plus offerte, cette possibilité de tout déposer. Mais cela ne change rien quant à ce que l’Église catholique dit de l’acte et de sa nature.

■ Mais certains ont estimé qu’avec cette décision le pape François se préparait à revenir sur l’hostilité de l’Église à l’avortement…

Son annonce est au contraire dans la ligne de l’Évangile de la vie de Jean-Paul II. Il suffit de comparer les mots. Le pape François vient de déclarer à propos des femmes qui ont vécu un avortement : «  Je connais bien les conditionnements qui les ont conduites à cette décision. Je sais qu’il s’agit d’un drame existentiel et moral. J’ai rencontré de nombreuses femmes qui portaient dans leur cœur la cicatrice de ce choix difficile et douloureux. Ce qui a eu lieu est profondément injuste  ».

En 1995, dans l’article 99 de son encyclique, le pape Jean-Paul II leur écrivait déjà : «  L’Église sait combien de conditionnements ont pu peser sur votre décision, et elle ne doute pas que, dans bien des cas, cette décision a été douloureuse, et même dramatique. Il est probable que la blessure de votre âme n’est pas encore refermée. En réalité, ce qui s’est produit a été et demeure profondément injuste.  »

Certains commentateurs oublient de préciser que le pape François a aussi rappelé que le pardon suppose une démarche personnelle, pour déposer une faute reconnue avec «  un cœur repenti  », tout en précisant que «  le drame de l’avortement est vécu par certains avec une conscience superficielle, qui semble ne pas se rendre compte du mal très grave qu’un tel acte comporte  ».
Ce qu’il y a peut-être de nouveau, c’est la façon dont le Pape englobe dans une même déclaration «  tous ceux qui ont provoqué l’avortement  », et pas seulement les femmes directement concernées, qui sont aussi victimes. Elles ne doivent pas tout porter. Elles ont souvent à pardonner elles-mêmes à ceux qui ont fait pression pour qu’elles avortent. Déjà, en leur rappelant la possibilité du sacrement de la réconciliation, Jean-Paul II avait pris soin de leur dire «  Rien n’est perdu  ». Même lorsque, humainement, on ne peut pas revenir en arrière, la logique de la miséricorde chrétienne récuse toute idée de condamnation et d’irrémédiable. Dans l’Occident laïcisé, cette logique est largement incomprise. C’est pourquoi tant de femmes s’auto-condamnent, se croient impardonnables.

■ Le mouvement Catholics for Choice (Catholiques pour le choix) considère pourtant que le Pape «  cherche à combler le gouffre entre ce que dit la hiérarchie et ce que les catholiques ordinaires font vraiment dans leur vie  »...

La technique dialectique de ce mouvement américain est connue. Son analyse vise à faire croire au changement de ligne qu’il veut inéluctable. Il table sur l’ignorance de la plupart des médias sur la dynamique chrétienne du pardon qui distingue absolument la personne de son acte, et s’abstient de faire intrusion dans «  le sanctuaire inviolable de la conscience  ». Encore faut-il admettre qu’il y a, en matière de respect de la vie comme en d’autres domaines, une loi morale universelle, accessible à chaque personne, croyante ou pas, lorsqu’elle est correctement éclairée.

Plus significative est à ce titre la réaction du chroniqueur Raphaël Enthoven qui, avec les mêmes convictions libertaires, a préféré attaquer le pape François dans sa rubrique «  la morale de l’info  » sur Europe1, le 4 septembre 2015. à ses yeux «  pardonner l’avortement, c’est le condamner deux fois  » puisque cela souligne qu’il y aurait quelque chose à pardonner. Le philosophe n’a pas craint de conclure par l’absurde : «  Pardonner, c’est se prendre pour Dieu. C’est un péché d’orgueil.  »

Là, au moins, on mesure l’abîme d’incompréhension qui sépare les adeptes du relativisme moral de la notion de loi naturelle. Comment décrire honnêtement la ligne de fracture ? à ceux qui l’accusent de culpabiliser les femmes en leur faisant croire que l’avortement est une faute, l’Église répond qu’elle propose au contraire de les libérer du sentiment de culpabilité lié à cet acte, du fait de sa nature même (la suppression d’une vie).

De toutes les façons, la démarche du pardon ne peut être que libre, et pleinement respectueuse de la conscience intime. Se laisser pardonner ou pas, là est finalement le vrai choix de liberté. ■

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