FC 575 – 6 décembre 1957

L’apostasie du monde moderne

par le R.P. Louis Bouyer

samedi 1er octobre 2011

Le livre que nous présentons au lecteur français [1] pose une question qu’on peut dire préjudicielle pour tout effort missionnaire dans les pays qui furent des pays de chrétienté.

A quoi tient le recul du christianisme dans ces pays ? pourquoi donc, là même où il peut sembler pendant tout le moyen âge que la foi chrétienne était l’objet d’une adhésion quasi unanime, ne rencontre-t-elle plus aujourd’hui, bien souvent, qu’hostilité ou, ce qui peut être pire, qu’indifférence ?

Nous ne pensons pas qu’aucun auteur chrétien se soit jamais posé cette question avec autant de courage lucide que l’a fait M. Casserley. Et surtout, il nous semble que jamais on n’avait apporté autant d’objectivité dans la recherche des causes de cette désaffection. C’est ce qui justifie une maison d’édition catholique dans la publication d’un ouvrage comme celui-ci.
Son auteur appartient à l’Eglise anglicane, et des lecteurs catholiques ne pourront pas toujours être pleinement d’accord avec l’auteur dans ses appréciations. Mais sa franchise, son honnêteté courageuse et admirablement informée sont trop précieuses pour que le public catholique de langue française puisse être privé d’une lecture si salutaire. L’auteur lui-même serait assurément le premier à regretter qu’on n’y apportât pas un sain esprit critique.

Mais, lors même que ses points de vue nous paraîtront tout d’abord difficilement conciliables avec les positions traditionnelles, nous ferons bien de nous demander si ce sont réellement nos convictions qui sont heurtées ou non pas, plus d’une fois, de simples préjugés que notre paresse seule fait passer sous le couvert d’une tradition qui n’a rien de commun avec eux.
Les catholiques modernes, par exemple, sont souvent partagés entre des intégristes qui croiraient volontiers que tous les torts sont du côté des incroyants quand ceux-ci ne reconnaissent pas d’emblée la vérité de l’Evangile dans les présentations que nous en donnons, et des modernistes pour qui, dans ce cas, les torts sont toujours du seul côté des chrétiens (autres qu’eux-mêmes, bien entendu).

Le premier bienfait de cet ouvrage devrait être devrait être de montrer que ni l’une ni l’autre de ces positions simplificatrice n’est tenable. Il y a tout autre chose qu’un simple malentendu dans l’incrédulité moderne : il y a une apostasie des élites aussi bien que des masses, qui est absolument différente d’une méprise plus ou moins excusable.

Mais qui dit apostasie, précisément, dit tout autre chose aussi qu’un péché qui resterait en quelque sorte extérieur à l’Eglise et pour lequel les chrétiens eux-mêmes, à commencer par les hommes d’Eglise, pourraient se sentir innocents.

Le mythe d’une civilisation moderne entièrement « pure »

Disons-le plus rondement : il y a bien des mythes sur lesquels nous vivons (à moins que nous n’en mourrions !) qu’il est difficile de garder intacts quand on a lu M. Casserley.

Le premier est celui d’une civilisation moderne entièrement pure et positive en son fond et qu’il n’y aurait qu’à « christianiser » telle qu’elle, en l’assumant en bloc, avec ses structures intellectuelles ou sociales, religieusement respectée par l’effort missionnaire.

Nous avons là l’équivalent pour le XXe siècle de ce que fut pour le XVIIIe le « bon sauvage ». Mais l’un comme l’autre n’est qu’un rêve consolant, agréable pour le confort intellectuel des chrétiens, mais ruineux pour leur effort missionnaire.

A cet égard, il ne serait pas sans intérêt de remarquer la dégradation progressive de nos slogans de propagande.

Vers les années 1930, les militants catholiques se proposaient hardiment la « conquête » du monde moderne en une génération. Vint la période de la seconde guerre moderne, et l’on ne parla plus, pour un temps, que de « témoignage ». C’était encore trop affirmer, semble-t-il, et l’engouement passager pour les prêtres-ouvriers (qui est peut-être ce que leur a fait le plus de tort) fut cause que l’on ne voulut plus parler que de « présence ».

Il semblerait qu’à la phase actuelle de notre apostolat on soit tout prêt, en bien des cercles catholiques, à se contenter de l’ « absence »…

Si la lecture de présent livre pouvait nous ôter cette persuasion que rien n’est plus facile que la conversion du monde, pourvu qu’on se décide enfin à appliquer la méthode au goût du jour ou de notre milieu, ce ne serait déjà pas si mal.

Mais, pour cela, il faudrait peut-être qu’un autre mythe des catholiques modernes, plus pernicieux que le premier, derrière lequel il se cache d’ailleurs, cédât aussi sous la poussée des faits que ce livre nous jette en pleine figure. Je veux parler de ce qu’on appelle bizarrement « le salut des infidèles ».

La réalité de l’incrédulité moderne

Autrefois, cette expression désignait ce qui pourrait se produire quand nous aurions fait l’effort qui nous incombe pour leur apporter l’Evangile, et que la grâce divine et leur propre liberté auraient fait le reste. Mais nous avons changé tout cela. Aujourd’hui, quand nous parlons du « salut des infidèles », nous voulons dire que les infidèles étant censés être tous, ou peu s’en faut, dans un état d’ignorance invincible à l’égard de la foi et d’entière bonne foi dans leur paganisme ou leur athéisme, voguent tous sans le savoir sur les eaux de la grâce sanctifiante et conservent une inaltérable charité à travers même les plus apparentes turpitudes. Quoi de plus consolant pour le chrétien qui se sent un peu seul au milieu du monde moderne ?… Mais quel verbalisme plus absurde que celui de ces théologies apaisantes face à la réalité de l’incrédulité moderne, lorsque celle-ci sort de la rassurante abstraction où une apologétique toute spéculative la maintenait prudemment ?

Cependant, comme il est éclairant aussi, même si ce n’est pas très réconfortant, de voir que les erreurs des païens modernes, et beaucoup de leurs péchés, procèdent des demi-vérités dont se contentent encore tant de chrétiens paresseux, et surtout de leur péché d’orgueil, de paresse, de lâcheté devant les efforts qu’imposait une foi prise au sérieux, mais peut-être, par dessus tout, de leurs demi-vertus ! Que n’a pas fait une demi-charité pour étouffer la justice, avant que tous les ressentiments modernes se livrent à l’assaut de la charité, au nom d’une justice que les chrétiens intégristes refusent seulement de discuter, cependant que les chrétiens modernistes se hâtent de couvrir ses équivoques !

Encore une fois, il y a bien des détails qui prêtent à discussion dans les principes mêmes de M. Casserley, et il y en a sans doute plus encore dans son exposé des faits. Mais son livre a tout de même le rare mérité d’un effort pour voir les choses telles qu’elles sont. Les chrétiens, en général, et les catholiques en particulier, ont trop longtemps vécu, depuis le XVIe siècle, sur ce que nous avons appelé plus haut un optimisme de cour. Il a créé des réflexes anesthésiants qui subsistent avec une singulière persistance jusqu’aux endroits où l’on se sent le plus sûr d’en être affranchi. Nous nous sommes trop répété que les révolutions n’étaient que des révoltes et que les révoltes n’étaient que des malentendus. Et quand nous, catholiques, nous avons accepté de reconnaître que tous les torts n’étaient pas de l’autre côté, jusque dans les excès de notre sado-masochisme et les outrances de nos auto-accusations, nous avons trop cédé à la tentation de battre notre coulpe sur la poitrine de ce que nous appelons le « mauvais catholique », entendez « le catholique qui ne pense pas comme moi »… Il est grand temps d’ouvrir les yeux. Si M. Casserley nous y oblige, tant mieux. Si, après cela nous ne voyons pas tout exactement comme lui, tant pis : il sera le premier à s’en consoler.

Louis BOUYER


[1Ces lignes présentent le livre de l’écrivain anglican Langmead Casserley : « Absence du Christianisme. L’apostasie du monde moderne », qui paraît ces jours-ci aux Editions Desclée de Brouwer.

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