Traduit par Bernadette Cosyn

L’agonie de l’Europe

par James V. Schall, S.J.

samedi 14 novembre 2015

Dans le Wall Street Journal du 19 octobre, la phrase d’introduction, saisissante, d’un article de Bret Stephens dit : « la mort de l’Europe est en vue ». Mais qu’est-ce qui meurt, précisément ? Nous nous rappelons la fameuse phrase de Belloc : « l’Europe, c’est la foi, et la foi, c’est l’Europe » sauf que la plus grande partie de l’Europe a perdu cette foi qui a fait l’Europe. La « ré-évangélisation » et la « nouvelle évangélisation » n’ont eu que peu d’impact. Alors, est-ce que c’est encore l’Europe ?

Eric Voegelin, dans « Science, politiques et gnosticisme », fait remarquer que l’ idéologie moderne tire son origine d’un manque de courage, d’une perte de foi des chrétiens dans la réalité de l’ordre transcendant tel que présenté dans la foi chrétienne. Cette idéologie qui en découle cause la mort d’une Europe ne désirant pas préserver ce qu’elle est.

Une Europe prospère, à sa propre confusion, est littéralement « envahie », majoritairement par des musulmans venus de différents états défaillants. Nous assistons au déclin pathétique du taux de naissances européen, lui-même signe d’un sérieux désordre spirituel.

Ce qui a remplacé les vieilles nations européennes, la chrétienté, a été un humanisme séculier voué à un « universalisme » qui a cherché à minimiser l’importance ou à se débarrasser de son héritage chrétien. Il a « pacifiquement » accompli cette épuration de bien des manières. L’Église elle-même, dans les pays de la vieille Europe, semble troublée et ouverte aux doctrines de cet humanisme, comme l’a souvent démontré le récent synode sur la famille.

Dans un remarquable article, « L’amour de ses biens et l’importance de son rôle », George Friedman a écrit : « Mourir pour un régime dédié à la poursuite du bonheur n’a pas de sens. Mourir pour l’amour de ses biens prend tout son sens. Mais la compréhension moderne de l’homme a du mal à se faire à cette idée. A la place, elle veut abolir la guerre, bannir la guerre comme étant un atavisme, ou au moins la guerre des marques, comme étant primitive et artificielle. C’est bien possible, mais il faut noter que la guerre ne va pas disparaître comme ça, pas plus que l’amour de ses biens et tout ce qui va avec. » Nous pourrions dire que la guerre se poursuit parce que son abolition kantienne implique en définitive qu’il n’y a pas de distinction dans nos vies entre le bien et le mal. C’est contre cette dernière doctrine que les hommes de bonne volonté continueront de se battre – s’ils le peuvent.

Ce que Friedman rappelle ici, c’est que l’état moderne est bâti sur la centralisation du pouvoir et l’absorption de toutes les communautés de moindre importance dans son orbite, y compris la religion. Cela s’achève avec une « diversité » absolue, une doctrine du discours « sans haine » qui ne permet même plus d’aborder les questions humaines les plus fondamentales sans que son projet universel n’y mette des limites.

Dans « Le regard politique : entretiens avec Bénédicte Delorme-Montini », Pierre Manent écrivait : le corps politique qui était propre à l’Europe était la nation, la nation comme médiateur avec les vérités universelles – l’Église et ensuite l’humanité... L’universalisme démocratique européen a viré au nihilisme ; c’est l’accomplissement du nihilisme. Il consiste à dire : l’Europe n’est rien d’autre et ne veut pas être autre chose qu’un pur humanisme universel. »

Un tel « humanisme » universel se voit lui-même comme existant par-dessus toutes différences nationales, culturelles ou religieuses. Par conséquent, il n’autorise pas leur expression, car cela « offenserait » la pureté de « l’humanité ». Laquelle « humanité » est un concept cartésien. Seules des choses particulières et différentes existent réellement.

Benoît XVI, dans sa conversation avec Peter Sewald (la lumière du Monde), l’exprime ainsi : « Les gens disent que pour le bien de la tolérance négative [c’est-à-dire pour n’offenser personne] il ne doit pas y avoir de crucifix dans les bâtiments publics. Avec cela, nous expérimentons les bases de l’abolition de la tolérance, car cela signifie, après tout, que la religion, que la foi catholique n’est plus autorisée à s’exprimer en toute visibilité. » C’est la position averroïste.

L’Europe s’est construite sur une « proposition » : l’état fait pression pour interdire la présence d’un domaine « privé » dans l’ordre public. Des articles sur la paix prescrivent que l’état s’oppose à toute déclaration ou structure de toute opinion qui pourrait indisposer l’un ou l’autre citoyen. Au lieu d’un continent constitué de différents peuples et nations, on se retrouve avec un état sans âme qui ne se préoccupe pas de grand chose à part ne pas être dérangé dans sa prospérité par toute question « transcendante » qui pourrait ébranler les esprits ou la paix civile.

Ce qui est particulièrement odieux en Europe, c’est le « fondamentalisme ». Ce dernier est principalement un mot de code pour désigner quiconque est encore suffisamment éclairé pour conserver la distinction entre le bien et le mal. De telles personnes sont « rigides », c’est-à-dire qu’elles pensent qu’il n’est pas indifférent qu’on pense telle chose plutôt que telle autre. C’est le seul groupe qui ne doit plus être « toléré ».

Évidemment, cette approche pose comme principe l’existence de nouveaux « droits » qui garantissent le but de « l’humanisme » abstrait de l’état. L’Européen nouveau est débarrassé de toute la diversité qui le rendait digne d’intérêt. Mais cet homme nouveau, puisqu’il est une abstraction, ne peut pas mourir. Seuls les hommes et les femmes meurent. De même, seuls les hommes et les femmes ont une descendance. Les mauvaises idées ne « meurent » pas. Ou elles sont reconnues comme erronées et rejetées, ou elles sont vues comme séduisantes et adoptées. Quant à l’Europe moribonde, qu’elle repose en paix, requiescat in pace.

James V. Schall, S.J., qui a été professeur à l’université de Georgetown durant 35 ans, est l’un des écrivains catholiques les plus prolifiques en Amérique.

Source : http://www.thecatholicthing.org/2015/11/10/on-the-dying-of-europe/

Messages

  • On trouverait ces lignes excessives, ou injustes, si on ne les lisait qu’avec notre prisme d’Européen. Mais il faudrait considérer l’article de James Schall, si possible, d’une autre manière. On y verrait peut-être, au lieu d’une sorte d’attaque, comme une inquiétude et, quelque part, un petit signal d’alarme.

    Et/ou comme un regret...

    En tous cas, le billet du père James Schall est de nature à donner à réfléchir. Opinion toute personnelle.

    • citer ce George Friedman faisant en quelque sorte l’apologie de la guerre, c’est un peu étrange. C’est peut-être le moment de relire "Bagatelles pour un massacre", car tout ce qui se passe en France depuis les années 60 y est scrupuleusement consigné.

  • Soit je ne suis pas bien réveillé, soit je me suis trompé de bésicles. Je ne comprends pas grand-chose à ce texte alambiqué...

    « telles personnes sont « rigides », c’est-à-dire qu’elles pensent qu’il n’est pas indifférent qu’on pense telle chose plutôt que telle autre » !
    « Il n’est pas indifférent » que plus que j’pédale moins vite, moins qu’j’avance plus lentement....

    Dieu merci, je n’ai pas été étudiant à l’Université de Georgetown, ce qui m’a évité une grave et inévitable dépression, si tous les profs étaient de ce tonneau.

    On peut en outre se demander si les Américains sont capables de comprendre l’Europe autrement qu’une masse informe et lointaine, un gigantesque parc d’attraction et de loisirs empli de curiosités historiques et d’“antiquités” (i.e. antérieures au XIXème siècle !) ou encore un grand marché où peuvent s’ébattre leurs fonds de pensions et leurs businessmen.

    Manent nous poursuivra, lui aussi, hélas. « le corps politique qui était propre à l’Europe était la nation, la nation comme médiateur avec les vérités universelles (...) »

    Encore un exemple de paragraphe qui veut tout et rien dire, sachant qu’il y a longtemps eu des empires au cœur de l’Europe. Manent gomme-t-il ces empires de son raisonnement, les considère-t-il comme des nations ? Comment définit-il le concept de nation ? Les monarchies et principautés étaient-elles des nations ? Mystère...

    Quel est son « universalisme démocratique », à quand le fait-il remonter ? Sachant que l’Espagne n’a été démocratique qu’à partir de Juan Carlos, que l’Allemagne a été un Reich jusqu’au 9 mai 1945 (comptons pour autre chose l’éphémère République de Weimar) et que l’Empire d’Autriche a subsisté jusqu’en 1918 (*) ?...

    « un pur humanisme universel », c’est ça, sa définition du nihilisme ?

    Vraiment, Manent baigne dans les concepts flous, les agrégats et les à-peu-près paradoxaux.
    J’ai un peu de mal à imaginer comment sa pensée pourrait servir de repère structurant à une jeunesse qui a un besoin vital d’appréhender le monde et son Histoire. La clameur de ses quelques rares thuriféraires (**) n’a pas réussi à me convaincre ni à m’enlever les désastreuses impressions de mes premières (et laborieuses) lectures de cet auteur...

    *Le glacis d’au-delà le rideau de fer - jusqu’en 1989 - est-il considéré par Manent comme faisant partie de « l’universalisme démocratique européen » ?

    ** Je vais m’informer en ce qui concerne le tirage de ses ouvrages. Pas sûr qu’il ait dévasté la forêt amazonienne...

    • cf. : 16/11 23:34

      Y-aurait-il quelqu’un qui, peut-être, n’étant pas encore bien réveillé se soit trompé de bésicles ?

      Ce texte est, probablement, quelque part alambiqué - malgré sa fidèle traduction comme on peut s’en rendre compte -, mais c’est exactement sur ce point "le fondamentalisme" et son - ne pas hurler svp !- pendant, la "rigidité" de ces personnes que je me suis comme cassé la figure en le lisant la première fois. Puis, de le lire à l’envers, et ensuite de droite à gauche, n’a pas été plus éclairant. De mon côté j’ai aussi évité Georgetown, n’étant pas né aux USA (un aveu), mais...
      mais...Bref, la patience aidant ("je comprends vite quand on m’explique lentement"), je me suis lancé dans une troisième lecture, à tête plus reposée et, ma foi, j’ai eu comme un autre regard sur cet article, comme une compréhension un petit degré au-dessus. Non pas que je me considère plus intelligent ou plus cultivé ou plus futé que d’autres, mon Dieu, surtout pas ça ! sauf, comment dire, sauf qu’à la fin j’ai essayé et réussi à me "blinder" pour ne pas être autrement comme "titillé" dans ma fibre sensible d’Européen ainsi que me voit le père James Schall. Et en ce qui concerne P. Manent, objet de tant d’interventions-duels-épiques...et pas seulement, je n’ai pas eu, en fin de compte, l’impression qu’il soit, comme disent les Britanniques, la "tasse de thé" de notre, enfin, de mon jésuite...

      Bref, chacun sa façon de voir les choses, l’heure à laquelle il les voit et à travers quelle puissance de ses bésicles...

      Toujours est-il qu’il est positif de noter que, me trouvant quelque part comme pét...euh, je veux dire honteux d’avoir dit deux mots sur l’article du père James Schall, je n’aie pas été voué aux gémonies ou simplement trucidé. Comme quoi, n’Est-ce pas, on peut ne pas être en parfaite harmonie sur un point, et même pas du tout d’accord, et s’en sortir entier. Hurrah ! En bon français : Hourrah !

      Est-ce cela être, de part et d’autre, "fair-play" comme dirait J.Schall ?

  • Pour répondre aux interrogations de Réginald, qui n’est pas comme nous habitué au style du père Schall, souvent assez elliptique, et à sa forme d’humour, que je qualifierait de pince-sans-rire faute de trouver un terme mieux adapté.

    Il signale, comme cela, en passant, que certaines personnes croient encore à l’existence du bien et du mal. Par conséquent, à leurs yeux, toutes les pensées ne se valent pas. Ces gens-là sont qualifiés de "rigides" par "l’humanisme" ambiant. Lequel humanisme pourrait se définir ainsi : tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, chacun a le droit de penser et de vivre comme il veut et il faut l’accepter, sinon on est sectaire.

    • Voilà de quoi éclairer des lanternes. Merci Bernadette Cosyn qui a su, mieux que moi, ou plutôt oh combien mieux que moi, révéler un aspect du père James Schall. Elle le connait aussi plus que moi puisqu’elle va au cœur des articles afin d’en présenter la meilleure traduction. De plus, James Schall doit lui être connu depuis un bon bout de temps ; quant à moi, ayant fait sa connaissance depuis environ un peu plus d’un an, et même si je n’ai jamais tenté de donner mon avis sur aucun de ses articles avant cette année, j’avais comme l’impression d’avoir en face de moi, en effet, un homme à l’humour quelque peu "pince-sans-rire", un côté qui me facilite, je l’avoue, ma compréhension du personnage et de ses tournures de phrases. Le père James Schall me semble, en tous cas, un professeur au bagage intellectuel conséquent et, en dépit de son âge, quelqu’un de bien plus moderne - dans le sens de "de son temps" - que bien d’autres pourtant plus jeunes. Il y donc la personnalité de James Schall, et ajouter à cela sa vocation de jésuite, cela donne un cocktail épicé... à la bonne dose. Merci à Bernadette Cosyn.

  • Agonie de l’Europe ?

    Cette expression est à la fois exacte et fausse :

    - oui, l’Europe est en "agonie" : en crise, en combat, et un combat angoissant car nul n’en connait encore l’issue et beaucoup sont sans espérance ;

    - non, l’Europe n’est pas à l’article de la mort...

    Ce qui est bel et bien mort, ou en train de mourir sous nos yeux même si nos élites mettent du temps à réaliser, c’est une certaine idée de l’Europe des Lumières qui prétend donner congé aux religions et imposer le "règne de l’humanité" sans autre foi ou loi que le culte des droits individuels. L’islam, avec brutalité, vient se mettre en travers de ce dessein faussement civilisationnel et vient nous rappeler que la religion, que ça plaise ou non, fait partie de la société.

    Europe à l’agonie ? Je pense pour ma part que s’y prépare une résurrection. Mais il faudra du temps. Nous ne sommes qu’au milieu d’un cycle libertaire qui a commencé il y a près de 40 ans.

    Quant à l’idée que l’islam, ou l’islamisme radical, serait l’instrument de la mise à mort de l’Europe, c’est un fantasme. La loi Taubira sur la mariage pour tous, ou la loi Veil sur l’IVG dont les conditions d’application perverties ont pourri l’éthique de la vie, ont infiniment plus endommagé le pays qu’un commando du Daech. Il faudrait plus qu’une minute de silence pour en faire mémoire.

  • Monsieur Pouzoulet, vous n’avez pas dû lire avec suffisamment d’attention l’article du père Schall. L’Europe moribonde, c’est celle qui a été défaite maille par maille par le soi-disant "humanisme" qui prétendait la construire. L’avortement, le "mariage homo" sont ses "réalisations" (parmi d’autres).
    Notons que cet article a été écrit longtemps avant les attentats : il est paru le 10 novembre sur le site américain et a vraisemblablement été écrit plusieurs jours (voire semaines) auparavant. Il faudrait essayer de ne pas tout mélanger.

    • cf. : 18/11 15:43

      L’Europe moribonde c’est celle, en partie, que Bernadette Cosyn rappelle. Le père James Schall serait-il à ce point "illisible" ? Pourtant... Enfin, ça c’est un premier point.

      Puis, obligation de (une fois de plus) rappeler la date de la parution de l’article... "...ne pas tout mélanger".

      Que l’article du père James Schall ait appelé à quelques traductions exactes de sa pensée, soit.

      Mais se voir obligé, par honnêteté intellectuelle, de préciser qu’il faudrait essayer de "ne pas tout mélanger"
      voilà qui est "ereintant" comme l’écrivait l’autre. Et basta !

      Attention ! Et avant d’en terminer : le titre de l’article en question : "L’agonie de l’Europe" d’où le mot de Bernadette Cosyn "...l’Europe moribonde" pour continuer l’idée et les phrase de James Schall. Sans plus. Et voilà que je déniche un passage sur ce forum :
      "L’Europe à l’agonie ? Je pense pour ma part que s’y prépare une résurrection". Et vlan ! Une de ces phrases grandiloquentes !...

      Mais, ben voyons : une Europe à l’agonie, une Europe moribonde... Cela veut dire : pas encore morte ! Mince, alors, pourquoi parler d’une "résurrection" qu’on voit ?
      Puisque pour ressusciter il faut d’abord être mort, non ?

      Ce n’est pas le père James Schall qui "tue" l’Europe"...

      Merci Bernadette !

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