Traduit par Dominique

L’INTELLIGENCE

Par James V. Schall, s.j., professeur à l’université de Georgetown

mardi 31 mai 2011

Un an avant d’être élevé au cardinalat (1969), Jean Daniélou (ndt : mort en 1974) a publié un opuscule intitulé : La crise actuelle de l’intelligence. Ces années-là étaient marquées par une agitation sociale et politique. Daniélou souhaitait en rendre compte. L’origine de cette crise se situait dans l’esprit, la façon dont nous nous situons philosophiquement dans le monde. Il admettait avec les Classiques qu’il existe des vies sans vertu. Elles exercent une influence majeure sur la façon dont la volonté permet à l’esprit d’appréhender son objet propre, à savoir ce qui est.

La forme de « compréhension » aujourd’hui dominante est la « science ». C’est-à-dire par le moyen des hypothèses, des expérimentations, de la logique, de la révision et de l’attention rigoureuse aux détails. Harvey Mansfield (ndt : professeur de science politique à l’Université de Harvard, spécialiste de Machiavel,Tocqueville, Burke), intervenant 2011 du cycle de conférences Bradley, s’est ainsi exprimé : « Pour les scientifiques, l’Université est divisée en deux branches : la science et la non-science ; la dernière n’est pas une forme de connaissance et risque d’aboutir à des inepties (en quoi ils ont raison). Les scientifiques oublient volontiers que la science ne peut démontrer les bienfaits de la science et que leur projet n’est fondé que sur ce qui est au mieux du bon sens non scientifique. Ils ne voient pas que le fondement non-scientifique de la science prive celle-ci de sagesse, qu’elle soit pratique ou théorique. » La première partie de l’essai de Daniélou disait la même chose.

Daniélou, qui visitait à l’époque plusieurs universités américaines dont Berkeley, faisait la remarque que « ces étudiants ne venaient pas à l’Université pour être des débauchés ; ils y venaient essentiellement pour devenir des intellectuels. Ils venaient à l’Université pour être capables de disserter des grands problèmes qui sont ceux de la politique, de la morale, de l’homme. » Or ce qu’ils y trouvent, c’est la « science ». Quelque chose fait défaut. Leurs âmes ne sont pas satisfaites.

L’analyse de Daniélou est fondée sur Thomas d’Aquin et Aristote. L’intelligence est plus large que le calcul ou le « raisonnement ». Des études faites sur les licenciés aujourd’hui montrent qu’ils sortent de la faculté sans grand « esprit critique ». Mais ce n’est qu’un autre mot pour parler de méthode scientifique.

Daniélou nous rappelle que la plupart des choses importantes que nous avons besoin de savoir ne peuvent pas s’acquérir par une telle pensée scientifique : « la science ne peut pas par elle-même expliquer l’homme ni, ce qui pour nous est fondamental, la relation inter-personnelle. Ce qui est plus important pour moi est de savoir ce que les autres pensent d’eux-mêmes. » E.F.Schumacher (ndt : économiste britannique mort en 1977, célèbre pour son Small is beautiful) relevait dans son Guide des Perplexes (1977) que l’homme le plus dangereux dans toute société est celui qui ne se connaît pas lui-même. Cette connaissance de soi n’est pas « scientifique ».

Daniélou de poursuivre : « Fondamentalement, ce qui est essentiel pour moi est d’être capable de pénétrer dans le cœur d’autrui. C’est au fond cet échange cœur à cœur, qui atteint son apogée dans l’amour, qui existe dans l’amitié mais aussi à tous les niveaux de toute communication intérieure. » Tout ceci se rencontre chez Platon et Aristote, Augustin et Thomas d’Aquin. Y compris dans le Deus Caritas Est de Benoît XVI.

L’intelligence humaine possède deux formes naturelles de connaissance. L’une est calculatrice, la science à son meilleur. L’autre est l’intuition, la capacité pour l’esprit d’accéder aux choses plus élevées. Ces dernières que nous connaissons, que notre mère nous aime, ne sont pas « raisonnées », mais elles sont connues avec une certitude qui rivalise avec n’importe quelle vérité scientifique, laquelle est, bien entendu, toujours sujette à révision.
C’est une question de confiance : « le problème de l’autorité n’est pas fondamentalement un problème de pouvoir, mais un problème de confiance. » C’est ce qui explique pourquoi la croyance en Dieu peut être certitude. Nous avons confiance dans le témoignage et l’expérience, même si nous nous efforçons de les examiner rationnellement. « La foi est essentiellement une question de confiance dans une compétence » explique Daniélou. La question de la foi est en dernier ressort de savoir si Jésus Christ nous apparaît compétent pour ce qui est du domaine qui lui est propre : la connaissance du Père.

Un essai paru dans le New York Times du 14 mai 2011 nous apprend que des études ont montré que l’accroissement de la qualité de l’enseignement est faible proportionnellement à celui des coûts de l’administration et de la formation : « La situation reflète un grand changement culturel dans les relations entre étudiants et facultés. L’autorité des éducateurs est en recul ; les étudiants et les facultés se considèrent eux-mêmes de plus en plus en termes de clients ou consommateurs ». Daniélou disait largement la même chose en 1968.

« L’intelligence entraîne des conséquences et pèse sur la destinée de l’humanité », c’est par cette phrase remarquable que Daniélou concluait. Nous nous sous-estimerions si nous ne maintenions pas que la pensée est elle-même, dans son plus large spectre, vitale pour notre civilisation. Nous ne pouvons pas négliger la part la plus parfaite de notre esprit qui est de penser ce qui est vrai. Lorsque nous ne nous dirigeons pas selon les intuitions de l’esprit, nous exerçons nos volontés à diriger notre esprit selon des théories et des idéologies qui n’expliquent pas la réalité, mais nous permettent de faire ce que nous voulons.

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