Chronique n° 79 – F.C. – N° 1316 –3 mars 1972

L’IMPORTANCE DES PREMIÈRES ANNÉES (*)

Empreinte et éducation précoce

lundi 20 juin 2011

La science n’a évidemment rien à dire sur l’opportunité de l’éducation religieuse précoce, à propos de laquelle une discussion souvent âpre se développe actuellement. Faut-il ou ne faut-il pas parler de Dieu aux enfants de moins de 5 ans ? Faut-il ou ne faut-il pas leur inculquer les gestes et les pratiques, leur apprendre des prières ? etc. C’est aux théologiens d’en discuter.

Mais si la science n’a rien à dire sur l’opportunité, c’est en revanche le devoir des savants d’informer les théologiens, de leur faire connaître les données de la psychologie et de la physiologie, de leur demander d’y réfléchir. Surtout quand ces découvertes révèlent des faits insoupçonnés jusqu’ici et que ces faits sont de première grandeur.

Voici l’un de ces faits que l’on me permettra d’exposer par l’anecdote.

Cette femme est la mère des canards

Je bavardais un jour avec Lorenz devant son laboratoire de Seewiesen, près de Munich, au milieu d’une foule compacte de canards et d’oies sauvages habitués au voisinage des hommes. À un moment, le bruit d’un moteur se fit entendre dans le parc, et une petite Fiat apparut au détour de l’allée, vira et stoppa. Une jeune femme en descendit qui se dirigea vers nous.

– Regardez, me dit Lorenz, ce couple de canards, là-bas.

Alors que la troupe caquetante et dandinante s’écartait devant la nouvelle venue, les deux canards en question marchèrent vers elle et se mirent à la saluer gravement, cou tendu, tête baissée, jusqu’à ce qu’elle leur ait elle-même rendu leur salut d’un geste identique de son bras.

Imprinting ? demandais-je.

– Oui. Cette jeune femme est leur « mère ».

Leur mère : cela signifiait que la jeune femme (une élève de Lorenz) était le premier être vivant aperçu par les deux canards lors de leur éclosion (artificielle). On appelle imprinting ce fait extraordinaire découvert par Oscar Heinroth (le maître de Lorenz), et dont Lorenz lui-même montra ensuite la généralité, que les animaux n’ont pas une connaissance innée de leur identité et qu’ils doivent la découvrir par identification au premier objet mobile aperçu lors de leur naissance. [1]

Aussi incroyable que cela paraisse, les deux canards saluaient la jeune femme non point parce qu’elle était leur maîtresse ou leur éducatrice, puisqu’ils étaient sauvages, mais bien parce qu’ils la prenaient pour leur mère, s’identifiant par là implicitement à l’espèce humaine.

L’imprinting est un phénomène aussi facile à démontrer qu’il est stupéfiant. Prenons un œuf de canard près d’éclore et mettons-le dans une pièce vide où le seul objet mobile est une balle de ping-pong (il faudra faire mouvoir la balle sans se montrer, par exemple à l’aide d’un courant d’air). Le caneton éclôt et aussitôt se met à suivre la balle. Laissons-le avec elle quelques heures, et le voilà à jamais et irrémédiablement convaincu qu’il est une balle de ping-pong. Il s’enfuira avec des pépiements terrorisés à la vue de sa mère cane et courra se réfugier près de la balle. Devenu adulte, il essaiera de copuler avec la balle et de nidifier avec elle, qu’il soit mâle ou femelle. Il pourra s’habituer à la présence de ses congénères réels (c’était le cas des deux canards de Seewiesen parmi les autres canards), mais comme à celle d’étrangers. Jusqu’à sa mort, il se prendra pour une balle de ping-pong.

Cette expérience a été faite et refaite de toutes les façons et avec toutes sortes d’animaux. On a pu persuader ainsi un jeune corbeau qu’il était une serviette, un pinson qu’il était un homme, et ainsi de suite.

Le processus d’imprinting, écrit W. H. Thorpe (a), est confiné à une très brève période de la vie ; il est très stable, souvent irréversible ; il est généralement achevé bien avant que l’ensemble des réactions acquises soient totalement fixées, et il est un apprentissage d’espèce, c’est-à-dire que le nouveau-né ne s’identifie pas seulement à son premier compagnon, mais à l’espèce de celui-ci. Si par exemple un poussin de poule s’identifie en naissant à une mère cane, il ne se reconnaîtra jamais que comme canard ; devenu poule et couvant ses propres œufs, l’animal pourra tuer ses poussins parce qu’il les prendra pour des étrangers.

Le fait qui nous intéresse ici est que, comme je l’ai dit, l’imprinting est un phénomène présent chez tous les animaux dotés de quelque psychisme, des arthropodes aux mammifères, l’homme compris.

Chez l’homme, le processus s’achève en cinq ans environ. En cinq ans, le petit homme acquiert à jamais son identité à travers ses parents nourriciers, que ceux-ci soient ou non des hommes : tel est le secret des enfants-loups [2]. Tel est surtout, dans la vie normale de l’enfant, l’effet de l’éducation première : elle fixe pour la vie le modèle indélébile de ses réflexes d’espèce en donnant leur force aux instincts laissés inachevés par la naissance (b).

Et c’est là qu’entre tous les êtres sujets au même processus survient l’épisode qui fait la singularité de l’homme et son éminence. Car après l’achèvement de l’imprinting, l’homme acquiert encore un attribut capital, celui-là même qui le distingue de l’animal : la raison, et avec elle l’usage responsable de la liberté. Le catéchisme enseigne et Piaget démontre par l’expérience que le moment capital de la vie humaine se situe aux environs de 7 ans [3], alors que l’archétype mystérieusement transmis par l’opération de l’amour filial est depuis deux ans imprimé pour toujours au plus profond de l’être. Alors la conscience qui s’éveille se découvre telle que l’ont modelée les cinq premières années de la vie.

Enfants du bon Dieu ou canards sauvages

Si, devenue adulte, cette conscience se trouve en accord avec les instincts qui lui furent donnés, tout sans doute ira bien. Mais il suffira que l’« impression » de ces instincts (l’imprinting) ait été liée à une épreuve morale ou physique pour transformer l’harmonie en violence, l’acquiescement en rejet et l’éducation reçue en révolte. Non pas certes forcément en actes, puisque nous ne faisons en définitive que ce que nous voulons, mais en sentiments, en spontanéité.

Tel est le terrain physiologique et psychologique où l’éducation précoce développe son action future. Avant de la préconiser ou de la dénoncer, il faut savoir que les circonstances qui l’entourent confirmeront plus tard ses enseignements ou bien les changeront en leur contraire [4] .

Aimé MICHEL

(a) W. H. Thorpe : Learning and Instincts in animals (Methuen, Londres, 1963). Thorpe dirige le laboratoire d’éthologie de Cambridge.

(b) Ainsi s’expliquent la plupart des déviations sexuelles de l’adulte : elles proviennent non de quelque névrose freudienne, mais d’une mauvaise orientation affective parentale.

Les notes de (1) à (4) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 79 – F.C. – N° 1316 –3 mars 1972. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 6 « Pensée animale », pp. 177-179.


[1L’imprinting, que l’on appelle empreinte en français, a été décrite pour la première fois par Konrad Lorentz dans un article publié en 1935 (Der Kumpan in der Umwelt des Vogels, J. Ornith., 79 : 67-127). C’est une préparation innée à apprendre qui se manifeste chez les oiseaux et les mammifères. On distingue l’empreinte filiale qui attache le jeune à sa mère et l’empreinte sexuelle qui fixe les caractères du partenaire sexuel. Elle peut être auditive ou visuelle. Cette forme d’apprentissage diffère sur plusieurs points de l’apprentissage associatif ordinaire car elle n’est liée ni à une récompense ni à une punition, en contradiction avec les principes fondamentaux du béhaviorisme.

L’empreinte est programmée génétiquement et ne se produit que pendant une période sensible. Cette période est dite « critique » si l’animal ne peut apprendre qu’à un certain stade de développement et ne le peut plus par la suite. Chez l’oison de l’Oie cendrée cette période se situe juste après l’éclosion et ne dure que quelques heures : des cris rythmiques et des objets en mouvement produisent le comportement de suite. Si l’oison les suit, même un temps très court, il ne sera plus possible de lui faire suivre sa vraie mère. Par contre les poussins et les canetons préfèrent toujours les cris d’appel de leur propre espèce ce qui réduit la possibilité d’empreinte sur des objets inadéquats. L’empreinte est irréversible, ou tout au moins très difficile à annuler, et subsiste toute la vie. Elle peut se manifester de manière différée dans l’empreinte sexuelle. On a découvert qu’une zone du cerveau (dans l’hyperstriatum ventro-médian) était intimement liée à l’empreinte filiale. Si on détruit les neurones de cette zone après l’empreinte, le poussin ne réagit plus préférentiellement à l’objet avec lequel il a été entraîné.

Voir : Irenäus Eibl-Eibesfeldt, Ethologie, biologie du comportement, trad. O. Schmitt et V. Helmreich, Jouy-en-Josas, Naturalia et Biologia, 1977 ; Raymond Campan et Felicita Scapini, Ethologie. Approche systémique du comportement, de Boeck, Bruxelles, 2002 ; et l’article « Empreinte » de P. P. G. Bateson in Richard L. Gregory dir., Le cerveau un inconnu, Robert Laffont, Paris, 1993, pp. 373-376).

Un trait fort notable de l’empreinte est que l’animal apprend ainsi les caractéristiques de l’espèce, non des caractéristiques individuelles. « Une propriété remarquable et difficilement explicable de l’empreinte, commente Konrad Lorenz, est qu’elle se rapporte toujours à l’espèce et non pas à l’individu dont émanent les stimuli imprégnants. Friedrich Schutz a imprégné des colverts mâles envers des tadornes et d’autres espèces en les laissant grandir quelques semaines en compagnie d’un individu de chaque espèce. Ensuite, ces animaux ont été lâchés sur le lac Ess parmi des centaines d’anatidés d’espèces les plus diverses. Au printemps suivant, les canards choisissaient toujours un animal de l’espèce envers laquelle ils étaient imprégnés, mais jamais l’individu avec lequel ils avaient été élevés. L’exemple le plus bizarre d’abstraction de l’espèce imprégnante par l’individu imprégné m’a été fourni par le premier choucas que j’aie moi-même élevé. Quand il devint sexuellement mature, au bout de deux ans, il tomba amoureux d’une tendre petite fille aux cheveux bruns qui habitait la localité voisine. Comment le choucas a-t-il bien pu identifier l’Homo sapiens sous l’aspect de deux êtres humains si différents, voilà qui demeure parfaitement mystérieux. » (K. Lorenz, Les oies cendrées, trad. par Claude Dhorbais, Albin Michel, Paris 1989, p. 109). On comprend la surprise amusée de Lorenz car l’homme est « grand, gros, un beau colosse au cheveu blanc, et velu de même » (Aimé Michel, chronique n° 460, La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, 2008, p. 195) !

Notons pour finir que les oiseaux apprennent le chant de leur espèce par des procédés similaires à l’empreinte. Par exemple, Oskar Heinroth avait enregistré pendant une semaine les sons de la fauvette à tête noire dans la même pièce que des rossignols philomèles de 12 jours. Au printemps suivant, lorsque les rossignols commencèrent à chanter, Heinroth eut la surprise de les entendre reproduire dans le détail le chant complet de la fauvette tel qu’il l’avait enregistré.

[2Voir à ce sujet la chronique n° 12, Les enfants-loups du Pakistan, parue ici le 06.04.2009. « Nous devons savoir et ne jamais oublier, y écrit Aimé Michel, que ce que nous appelons “nature humaine” n’est pas scellé dans notre code génétique. Ce n’est pas un cadeau de Dieu. C’est un dépôt entre nos mains, fragile et destructible, vertigineusement livré à notre liberté. Le petit être qui vient au monde dans la douleur, inter faeces et urinas, comme dit saint Augustin, n’apporte en naissant que la possibilité d’être homme. L’état d’homme est une recette, et cette recette peut être perdue ou détruite. »

[3Le psychologue genevois Jean Piaget (1896-1980) étudia le développement cognitif de l’enfant au moyen de nombreuses observations et expériences. Il distingue quatre stades principaux. Durant le stade sensori-moteur, jusqu’à 2 ans environ, l’enfant apprend par de multiples expériences à se reconnaître en tant qu’agent distinct capable d’agir sur les objets extérieurs monde et apprend la permanence des objets (ils continuent d’exister même quand on ne les voit plus). Durant le stade préopératoire, de 2 à 7 ans, il commence à utiliser le langage et les représentations symboliques mais ne peut encore les organiser de manière logique à l’aide d’« opérations » obéissant à des règles ; sa pensée est « égocentrique » car il a du mal à adopter le point de vue d’une autre personne ; il ne classe encore les objets que sur un seul critère (la couleur ou bien la forme). Au stade opératoire concret, de 7 à 12 ans environ, l’enfant pense de manière logique sur des objets et des évènements concrets qu’il peut directement observer ; il maîtrise les principes de conservation du nombre, de la masse et du poids des objets, indépendamment de leur forme ou de leur division ; il peut classer les objets sur plusieurs critères ou les ranger par taille. Enfin au stade opératoire formel, à partir de 12 ans, il peut penser logiquement sur des propositions abstraites et procéder à des essais systématiques ; il forme des hypothèses qui vont au-delà de l’expérience concrète et acquiert un esprit critique. C’est en travaillant avec Binet à la mise au point de tests d’intelligence qu’il découvrit « avec étonnement, que les raisonnements les plus élémentaires, articulés sur des inclusions de partie au tout ou sur l’enchaînement de relations, n’étaient saisis, avant onze ou douze ans, qu’au prix de difficultés que les adultes ne soupçonnaient même pas. » (André Nicolas, Jean Piaget, Seghers, Paris, 1976).

Les idées de Piaget ont eu une grande influence. Les travaux ultérieurs les ont confirmées en apportant quelques nuances. On s’est aperçu par des tests plus précis que Piaget avait sous estimé les capacités intellectuelles des enfants de moins de 2 ans. Et aussi que les transitions entre les stades sont très graduelles et se font par consolidation et automatisation d’acquis antérieurs.

[4En concluant que les effets de l’éducation précoce dépendent donc des circonstances Aimé Michel évite de prendre partie. Cette conclusion prudente n’ayant pas été comprise de certains lecteurs il y reviendra par la suite.

Messages

  • mes 4 filles ont épousé des garçons pratiquants et ils vont régulièrement à la messe le dimanche.
    Certaines de mes filles ont emmené leurs petits à la messe tous les dimanches dès leur plus jeune âge gardant les plus petits sur leurs genoux ; la prière du soir en famille a toujours été pratiquée bien que parfois assez folklorique ; à l’âge de 18 ans, aller à la messe le dimanche parait important pour ces jeunes.
    D’autres les ont confiés à la garderie prévue à leur intention pendant la messe, la célébration du dimanche y est plus facultative. Ca ne leur parait pas tellement important.
    J’ai 18 petits-enfants.
    C’est un constat, mais il est bien certain que ce que l’on fréquente personnellement depuis longtemps est mieux connu et apprécié.
    Amicalement

  • les animaux suivent le parent qu’ils voient le premier, mais ont-ils conscience de ce qu’ils font ? ils expriment le souvenir d’une émotion.L’enfant avant 5 ans est-il capable d’imaginer une réalité extérieure à son univers familial ou d’école maternelle, donc de penser Dieu ? Mais si les parents sont croyants et pratiquants, la religion sera liée au souvenir de la famille,lieu ou il vit, il y aura imprégnation positive ( à 4 ans après avoir trouvé des oeufs de Paques je n’ai pas fait le lien entre les cloches qui les accompagnaient le dimanche et Dieu mais à 5 ans la lecture des ex-voto à l’église m’a donné une 1ere idée des miracles et de la Vierge)

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