L’HORMONE DE LA CONTESTATION*

vendredi 28 août 2009

Les vraies raisons des choses sont souvent occultes, invisibles à l’œil nu, cachées par le verbiage des explications évidentes (a). Qu’aurait été Napoléon sans la puissante démographie de la campagne française à la fin du XVIIIe siècle ? Or, cette démographie résultait en premier lieu de l’adoption de la pomme de terre. Selon Zinsser (b), le pou a plus profondément modelé l’histoire humaine que les généraux et les hommes d’Etat. Les moustiques ont mis fin à l’épopée d’Alexandre le Grand. La Chine du XVIe siècle, qui ne comptait que 60 millions d’habitants, devint la fourmilière qui tourmente le XXe siècle par l’introduction du blé et de la cacahuète.

Selon Konrad Lorenz, le sage de Seewiesen (c ), l’actuelle crise de la jeunesse résulterait d’abord d’une cause de cette sorte.

Une fabrique d’enragés

Ceux qui accusent l’urbanisation démentielle, la défaillance des parents, l’effondrement de la moralité, l’influence de la télévision, du cinéma ou celle d’idéologues comme Marcuse ou Timothy Leary (d), nous disait-il récemment, ont peut-être raison. Ce n’est pas mon domaine et je n’en discute pas. Mais dans le cadre des connaissances qui me sont familières, je vois au présent chaos de la jeunesse une cause bien suffisante selon moi, c’est la contradiction sans cesse aggravée qui oppose l’évolution biologique à l’’évolution sociale : tandis que l’âge de la puberté ne cesse de reculer, les études, elles, deviennent de plus en plus longues et difficiles, maintenant des jeunes gens physiologiquement adultes dans une dépendance sociale toujours croissante. Le corps devient adulte plus tôt à mesure que l’accession au statut d’adulte recule. N’y a-t-il pas là de quoi fabriquer des enragés ?

Voyons sur quelles réalités concrètes se fonde l’analyse de Lorenz.
L’allongement des études se passe de démonstration. Il n’est plus désormais de métier qui ne demande un apprentissage toujours plus complexe. Le manœuvre non spécialisé tend à disparaître devant la machine. Sur un même grand chantier, disons la construction d’une route, la répartition du personnel a complètement changé en un demi-siècle.
Là où il y avait mille manœuvres, une centaine de petits cadres et quelques ingénieurs, on trouve maintenant une dizaine de manœuvres au plus, une cinquantaine de techniciens travaillant sur des machines, et derrière eux, invisibles, tous les techniciens qui ont fabriqué les machines, les usines où ces machines ont elles-mêmes été construites, les mines d’où le métal fut extrait, les bureaux d’études, les écoles.

On creuse les fondations d’un immeuble avec une pelle mécanique et deux camions, soit trois ouvriers. Mais ces trois ouvriers supportent la pyramide absente des autres travailleurs qui ont investi leur effort intellectuel et physique dans la longue chaîne aboutissant aux trois machines. Notre société technicienne ne se maintient que par des métiers que l’on exerce rarement avant la vingt-cinquième année.

La première fois dans l’histoire

Jusqu’à cet âge le jeune homme et la jeune fille restent donc plus ou moins dans la dépendance de leur famille. Passons sur les conséquences psychologiques de cet état de fait, suffisamment évidentes : c’est la première fois dans l’histoire que le jeune n’atteint pas son indépendance économique en même temps que sa puberté. Jadis et même naguère, le garçon dont la voix muait et dont les lèvres s’ombrageaient d’un premier duvet devenait aussitôt une valeur économique et pouvait donc acquérir son indépendance. Il n’était plus lié à sa famille que par le sentiment ou l’autorité paternelle, c’est-à-dire par des facteurs libres ou en tout cas délibérables. Ces liens relevaient de l’âme, et non de la nécessité matérielle, cette prison.

Au contraire le jeune homme de cette fin de siècle doit supporter la dépendance infantile jusqu’à l’âge où Saint-Just accomplissait sa destinée, où Louis de Condé était déjà le Grand Condé, où Newton et Einstein avaient réalisé l’essentiel de leur œuvre.

Mais dira-t-on, toute cette dépendance est légère, et qu’est-ce qu’une dépendance qui consiste essentiellement à vivre du travail paternel ? Sans doute, on peut discuter indéfiniment là-dessus et c’est ce qu’on fait depuis mai 68. Laissons donc de côté ce qui est discutable, et ne retenons que des faits observables en laboratoire sur les animaux, quitte à réserver la question de savoir dans quelle mesure l’observation animale peut nous éclairer sur l’homme.

Voici un groupe de poulets vivant dans une enceinte close. Au sein de ce groupe une hiérarchie s’établit. Une fois la hiérarchie établie, la paix règne : c’est l’ordre social.

A ces poulets on injecte diverses hormones non sexuelles, thyroxine, adrénaline, etc : il ne se passe rien, l’ordre continue de régner. Puis on implante sous la peau de petites tablettes de testostérone (l’hormone mâle qui entre autres choses fait pousser la barbe aux garçons). Aussitôt la contestation s’installe. Les poulets dominés se révoltent. C’est la bagarre, et elle durera jusqu’à l’établissement d’une nouvelle hiérarchie, ou à l’élimination des dernières traces d’hormone.

Cette belle expérience d’Allee, Collins et Lutherman a été reprise de diverses façons sur toutes sortes d’animaux avec les mêmes résultats. Par exemple, Clark et Birch se sont demandé quel pouvait être l’effet des hormones sexuelles sur le comportement des femelles. Ils ont ainsi constaté qu’il suffisait, pour provoquer la révolte de la femelle dominée, de lui injecter de l’œstrogène : l’œstrogène entraîne la dominance. Ces deux biologistes sont allés plus loin (assez cruellement). Ayant castré une femelle de chimpanzé, ils lui firent une injection de testosrérone (rappelons-nous : une hormone mâle). Aussitôt cette guenon devint très combative et dominante : elle ne supportait plus la dépendance.

La puberté vient plus tôt

Certes, on ne peut contrôler tous ces effets sur l’homme, du moins par les mêmes moyens. Mais si les mêmes hormones sexuelles n’ont pas sur nous les mêmes effets sociaux, c’est bien étrange, car tous les autres effets contrôlables, elles les ont.

L’homme est un être libre, c’est vrai. Il peut résister à ses pulsions. Mais ces pulsions existent. Elles sont un fait. Pourquoi faut-il que nos jeunes parviennent maintenant plus tôt à cette puberté qui répand dans leur sang une impatience dont ils souffrent, et la société avec eux ? Ceci est une autre histoire. Constatons simplement le fait : chez les filles, l’âge de la puberté est passé en Norvège de 17 ans et 2 mois en 1840 à 13 ans et cinq mois en 1950. Aux Etats-Unis, il a baissé de deux ans en un demi-siècle. Il en est de même chez nous (e, f).

Aimé MICHEL

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Notes de Jean-Pierre Rospars

* Chronique n° 9 parue dans France Catholique – N° 1250 – 27 novembre 1970. La photo qui illustre l’article montre de jeunes manifestants confrontés à des CRS casqués, rue Racine à Paris, probablement en mai 1968. La légende indique : « Nul n’est méchant volonlairement » disait Socrate. Certains physiologues avancent que la morale serait une chimie.

(a) La présente chronique, sur les modifications déjà perceptibles de l’homme (voir note f) forme un ensemble avec les trois précédentes : L’eugénisme ou l’Apocalypse molle, sur l’inévitabilité de la transformation génétique de l’homme par lui-même, Le caractère sur ordonnance, sur la modification du cerveau par la psychopharmacologie, et La fin de l’histoire vue par un géologue, sur un prochain changement radical de la loi hyperbolique d’évolution de l’humanité. Elles dressent un tableau impressionniste de forces à l’œuvre dans l’humanité actuelle qui la précipitent vers un avenir incertain. Dans ces temps prométhéens l’homme « doit apprendre à regarder en face l’apocalypse molle lentement libérée par ses mains et d’où il sortira transformé physiquement et mentalement pour le meilleur ou pour le pire. Selon son choix. »

(b) Le professeur Zinsser de l’Université Harvard à Boston s’est fait connaître avant la Seconde Guerre mondiale comme spécialiste du typhus, maladie due à un virus transmis par les poux.

(c ) Konrad Lorenz (1903-1989) fut l’un des fondateurs de l’éthologie ou biologie du comportement. Il fut récompensé par un prix Nobel en 1973. Aimé Michel a, comme on le verra, beaucoup étudié les travaux des éthologistes et rencontré Lorenz pour les besoins d’une émission de télévision.

(d) Herbert Marcuse (1898-1979) et Timothy Leary (1920-1996) inspirèrent les contestataires de mai 1968.

Le premier, Juif allemand émigré aux Etats-Unis, néomarxiste et néofreudien, dénonce la capitalisme inégalitaire, totalitaire et répressif, et préconise l’abolition du travail aliéné, l’avènement d’une science et d’une technique au service de l’homme, l’éclosion des désirs, la libération de la sexualité. Ses deux livres les plus connus sont Eros et civilisation (1955, trad fr. 1958) et L’homme unidimensionnel (1964). Même si on ne le cite plus guère, ses idées imprègnent toujours le discours des médias et inspirent les comportements.

Le second, Américain, psychologue à l’université de Harvard, fait en 1960 l’expérience de la psilocybine puis du LSD. Il en vante les vertus thérapeutiques et y voit une « clé chimique » pour élargir la conscience en une expérience transcendant les limites de l’espace, du temps, du langage et du moi. Cela lui vaut à la fois bien des ennuis, il connaît l’emprisonnement et l’exil, et la gloire : figure de prou du mouvement hippie, il est chanté par les Beatles, les Moody Blues et les Who. Parmi ses livres on peut citer L’expérience psychédélique (1966) et La politique de l’extase (1968). Leary paraît presque oublié aujourd’hui.

(e ) L’INSERM consacre un dossier à ce sujet (http://ist.inserm.fr/basisrapports/croissance.html). Il en ressort que l’âge moyen des premières règles est passé de 17 ans à 14 ans dans plusieurs pays de l’Europe de l’ouest et aux Etats-Unis. La courbe de cette évolution a varié d’un pays à l’autre : la diminution moyenne a été de 3 mois et demi par décennie en Norvège et Finlande et de 2,1 mois par décennie en France. Globalement cette évolution séculaire tend depuis 1960 à se stabiliser voire à s’arrêter, mais dans certains pays comme l’Inde, la Chine et la Bulgarie, la diminution est aussi importante qu’elle l’était dans les pays occidentaux avant 1960. La diminution de l’âge de la puberté s’accompagne d’une augmentation séculaire de la taille des individus ; cette dernière a été en France de 0,7 cm par décennie entre 1900 et 1960 et de 1 à 2 cm par décennie entre 1960 et 1990. Ces évolutions traduisent une accélération du processus de croissance qui s’observe dès les premières années de la vie, si bien que la puberté est plus précoce et la taille adulte atteinte plus tôt également, mais la variabilité entre individus subsiste et peut atteindre 4-5 ans. Ces évolutions séculaires résultent de l’amélioration de l’alimentation, de la santé, du logement etc. L’arrêt des changements observés actuellement dans certains pays européens peut donc s’expliquer par un arrêt d’amélioration des conditions de vie ou par un niveau tel de ces conditions que le potentiel génétique s’exprime de manière idéale.

(f) L’économiste et philosophe Jean Fourastié a présenté ces faits dans une perspective plus large. Il les rapproche d’autres évolutions récentes, à première vue sans rapport les unes avec les autres, dont il montre les liens sous-jacents. La suppression presque entière de la sélection naturelle et la transformation du milieu de vie ont entraîné « l’apparition d’un enfant nouveau, générateur d’un homme nouveau » à la fois par le corps (sa physiologie) et par l’esprit (sa neuropsychologie). « Ces nouveaux corps, écrit-il dans La réalité économique (Laffont, 1978, pp. 91 et sq.), diffèrent profondément des anciens par des quantités de réalités profondes dont la plupart sont encore inconnues ». Les changements apparents concernent la taille, la stature (plus longiligne que par le passé), la vitesse, l’agilité, l’habileté (en progrès sensible), la force physique (en faible baisse), les maladies (beaucoup moins fréquentes), l’adolescence (qui survient plus tôt et dure plus longtemps). Il note à ce propos que l’âge moyen des premières règles (ménarque) était en France vers 1840 de l’ordre de 17 ans et demi, âge moyen qui avait été constant pendant des siècles et qui, en 1999, était de 12,6 ans selon l’étude de l’INSERM citée ci-dessus. Il résume ainsi cet aperçu : « meilleures performances, mais aussi plus grande fragilité ». Mais les observations de Fourastié ne s’arrêtent pas là car « dans ce nouveau corps, il y a un nouveau cerveau ». Ce cerveau, mieux nourri physiquement, a une activité accrue mais il est surtout « nourri informatiquement d’une toute autre manière qu’autrefois et c’est pour cela qu’il devient différent. » Dès le plus jeune âge il est bombardé d’informations d’origine humaine « d’une nature profondément différentes de celles qui émanaient des végétaux ou des animaux » pour l’enfant de jadis. L’autonomie qu’il acquiert lui confère un pouvoir économique et politico-social qu’il revendique et qu’on lui reconnaît (en dépit de certaines évolutions contradictoires notées par Aimé Michel). On a foi dans sa spontanéité et sa créativité. En contrepartie, ce cerveau plus performant est devenu plus fragile, plus instable « parce qu’il est privé dans une large mesure du temps de la réflexion et du temps de la méditation ». Enfants et adolescents « savent beaucoup de choses, mais leurs informations ne sont pas organisées en un savoir cohérent, structuré ; leurs connaissances ne sont pas hiérarchisées. Tout est vu sur le même plan et par conséquent tout peut se modifier, se déplacer, se renverser ». Dans le même temps « l’assaut analytique des informations issues de la science et de l’évènement » ébranle les « synthèses traditionnelles » (conceptions du monde, morales, religions). « Le résultat est que nos enfants savent de plus en plus de choses, mais que ces choses sont de moins en moins essentielles, et même de moins en moins intéressantes, elles répondent de moins en moins à leur curiosité fondamentale d’être vivant capable de réflexion, de méditation, de vie intérieure. L’autonomie, pour quoi faire ? Le pouvoir, pour quoi faire ? L’information pour quoi faire ? La vie, l’univers, pour quoi faire ? ». Aimé Michel était, lui aussi, fort conscient de ce désarroi (voir par exemple La Bible confrontée aux affirmations de la science) et ses articles sont un constant rappel des raisons (profondes mais discrètes) de n’y pas céder en dépit du tohu-bohu des « évidences » superficielles martelées par les médias.

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