Chronique n° 237 parue dans France Catholique-Ecclesia — N° 1524 — 27 février 1976

L’HOMME DÉNUDÉ PAR LA MACHINE

Tout ce qui n’est pas son âme sensible et contemplative sera bientôt évacué dans la machine

lundi 8 décembre 2014

UN JOUR, UN DE NOS ANCÊTRES qui était probablement déjà Homo, mais pas encore sapiens, remarqua que la viande se digérait mieux cuite que crue (a) [1].

Il venait de faire une invention qu’un pédant appellera tôt ou tard d’un mot grec, car cela n’a pas de nom : c’est l’astuce-consistant-à-extérioriser-ses-fonctions-pour-en-faire-plus.

Cet ancêtre avait extériorisé une partie de sa fonction digestive en la déléguant au feu [2]. Depuis, toutes les innovations ou presque, jusqu’à la plus récente, ont été de telles extériorisations. Le vêtement extériorise une part importante de notre métabolisme (qu’il permet de soulager d’un gros effort), donc de nos besoins alimentaires. Et du coup, si ces ressources restent les mêmes, le vêtement accroît d’autant notre énergie physique ; voilà l’homme vêtu vainqueur de l’homme nu. Il ira plus loin, il marchera plus longtemps, dormira moins.

Posséder le robot parfait

Sautons trois ou quatre cent mille ans. J’ai sur mon bureau un objet, petit mais impressionnant, avec qui souvent j’échange mes propres idées : une calculatrice. Une part de ma pensée, très améliorée, se fait là dans cette boîte infatigable, docile, infaillible, chaque fois que je peux la consulter, qui me dit quand je me trompe sans me vexer ni prendre la mouche, cesse de consommer dès que je ne lui demande rien et ne m’entretient jamais de ses états d’âme (pour cause).

Le rêve de tout homme né pécheur est d’extérioriser toutes ses fonctions sans devoir se priver de les accomplir lui-même, si par hasard cela ne lui coûte aucun effort et si cela l’amuse. Bref, de posséder ce robot parfait, héros du fameux roman de science-fiction Demain les chiens [3]. Il ferait la cuisine, le ménage, m’écouterait penser tout haut sans me contredire, sauf sur demande ou pour mon bien, saurait où je mets mes livres, me traduirait les langages que j’ignore, jouerait aux échecs, mais pas trop bien, répondrait au téléphone à ma place, jouerait avec ce qu’il faut de mystère la Toccata et Fugue en fa, viendrait border mon lit [4].

Ce rêve de tout homme né pécheur, non seulement il est en train de se réaliser sous nos yeux, mais comme je l’ai dit au début de cet article, il a commencé de se réaliser dès que l’un de nos très vieux ancêtres découvrit pour la première fois que le bifteck était meilleur cuit que cru. Ma calculatrice extériorise déjà des fonctions dont je n’imaginais même pas pouvoir être un jour soulagé quand je faisais mes études (en réalité, si, je l’imaginais : mais c’était pendant la guerre et j’ignorais que les Américains étaient en train de réaliser mes imaginations pour venir à bout du chaos de calculs du projet Manhattan).

La calculatrice est un partenaire fascinant. Elle répond à des questions auxquelles son constructeur n’a pas pensé, que son fonctionnement seul me suggère et auxquelles je serais sans elle incapable de répondre.

Pourtant elle n’est qu’un petit tas de ferraille. En extériorisant nos fonctions intellectuelles, nous leur avons déjà donné quelques-unes des dimensions que le Docteur Faust croyait ne pouvoir demander qu’au Diable – mémoire à peu près instantanée et illimitée, rapidité foudroyante des raisonnements les plus complexes, infaillibilité (quand la machine se trompe, ce n’est pas elle qui commet l’erreur, c’est son partenaire humain). Von Neumann, le théoricien des machines pensantes, a défini ainsi leur limite : elles ne peuvent pas prendre plaisir à manger une crème aux framboises [5].

Nous assistons donc présentement aux dernières extériorisations de l’homme : il est en train de confier à la mécanique non seulement les activités de son corps, mais celles de son esprit raisonnant. S’il ne tient qu’à la science, dans quelques décennies tout ce qui n’est pas son âme sensible et contemplative sera évacué dans la machine.

Seuls face au fond d’eux-mêmes

Ainsi, on peut considérer l’évolution de l’homme depuis son origine comme une longue purgation de l’âme, tout ce qui n’est pas elle-même se trouvant peu à peu confié au monde extérieur, en commençant par la digestion du bifteck et en finissant par la raison. Je crois qu’une bonne part de l’angoisse des hommes, inexplicable si l’on considère la sécurité sans précédent de leur vie, tire de là sa source : ils se voient déjà seuls face au fond du fond d’eux-mêmes [6].

« La religion est ce que l’homme fait de sa solitude », dit A. N. Whitehead. Et Thomas Huxley : « Les pires difficultés commencent quand l’homme en arrive à faire ce qu’il veut. » Eh bien, nous y voilà. Imaginez le robot parfait à votre disposition. Il fait tout à votre place. Et vous, que ferez-vous ?

Aimé MICHEL

(a) Jusqu’ici, on pense que c’était Pithecanthropus erectus, l’homme de Pékin, Java, etc.

Chronique n° 237 parue dans France Catholique-Ecclesia — N° 1524 — 27 février 1976


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 8 décembre 2014


[1L’usage du feu fut reconnu pour la première fois à Choukoutien (orthographié aujourd’hui Zhoukoudian) à une cinquantaine de kilomètres de Pékin. Les fouilles de ce site furent faites de 1921 à 1937 et Teilhard de Chardin s’y illustra. De très abondantes cendres et restes de foyers étaient associés aux fragments osseux d’une espèce humaine autre que la nôtre qu’on appela Sinanthrope (aujourd’hui Homo erectus sinensis). Les fouilleurs furent très surpris de l’apparente contradiction entre l’aspect jugé bestial du Sinanthrope et les traces de fabrication d’outils et de foyers entretenus qui l’accompagnaient.

Ces foyers en terre chinoise auraient 500 000 ans environ, mais on en a découvert de plus anciens depuis. À ma connaissance, les plus anciens foyers découverts à ce jour l’ont été en Israël (Goren-Inhar et col., « Evidence of hominin control of fire at Gesher Benot Ya’aqov, Israel », Science, 304 : 725-727, 2004). Ces restes de silex et de bois brûlés sur les sols d’habitats sont datés de 790 000 ans (période acheuléenne). Ils sont également l’œuvre d’un Homo erectus qu’on appelait jadis Pithécanthrope.

Les autres sites très anciens sont en Europe. Dans la grotte de l’Escale, près d’Aix-en-Provence, les foyers ont entre 650 000 et 700 000 ans ; ceux de Stranska-Skala en République tchèque, 600 000 ans. Le petit foyer de Verteszöllos en Hongris installé dans une cuvette creusée dans le sol aurait 600 000 ou 380 000 ans selon les estimations. Les foyers de Menez Dregan près de la pointe du Raz en Finistère étaient installés sur une plage marine vieille d’au moins 400 000 ans. Sur le site acheuléen de Terra Amata près de Nice, sur une ancienne plage, 21 emplacements de huttes ont été découverts avec, au centre, des foyers dans de petites excavations creusées dans le sable et abrité sur un côté par un muret de pierres. Ce campement de chasseurs nomades est également daté de 400 000 ans (voir la chronique n° 52, Sur un crâne de deux mille siècles – L’homme n’est apparu ni par hasard ni par miracle, 11.10.2010)

« En attendant que les estimations s’affinent, se précisent ou se corrigent, conclut Yves Coppens, on peut au moins affirmer de façon certaine que c’est entre 500 000 et 800 000 ans que l’homme est devenu capable de craquer délibérément sa première allumette. Comme cette géniale maîtrise d’une énergie nouvelle ne s’est pas produite partout en même temps, la guerre du feu a très bien pu avoir lieu. » (Le présent du passé, Odile Jacob, Paris, 2009). On ne sait pas quelle a été le premier usage du feu, il n’en reste pas moins que sa domestication transforma l’homme dans son aspect physique, son comportement social et son évolution psychique.

[2Le système digestif de l’homme, comme celui de tous les Primates, est végétarien. La cuisson de la viande en rendant celle-ci plus digeste facilite sa consommation et donne accès à l’homme à une nourriture riche en énergie. Plus généralement, la cuisson des aliments les attendrit ce qui facilite leur mastication. Les muscles de la face peuvent régresser ce qui favorise l’expansion du crâne et donc du cerveau.

Selon les anthropologues britanniques Leslie C. Aiello et Peter Wheeler, l’expansion du cerveau au cours de l’évolution des Primates et des Humains a été rendu possible par une diminution du tractus gastro-intestinal.. D’une part, un gros cerveau est un organe coûteux car son fonctionnement consomme beaucoup d’énergie, autrement dit il faut le nourrir en abondance. D’autre part, les intestins (qui eux aussi ont besoin de pas mal d’énergie) ne peuvent être petits que si la nourriture est de bonne qualité et facile à digérer (produits animaux, noix, tubercules…). Grâce à ces deux évolutions en sens contraire le cerveau a pu se développer sans exiger plus d’énergie au total. Comme l’exploitation de ces nourritures riches requiert des comportements complexes, elle a été favorisée par l’accroissement du cerveau. La cuisson des aliments a été une seconde étape qui a permis au processus de se poursuivre encore plus avant. « La cuisson est une façon technologique d’externaliser une partie du processus digestif. Non seulement elle réduit les toxines de la nourriture mais accroît aussi sa digestibilité (…). On s‘attend donc à ce que la digestion soit une activité métaboliquement moins coûteuse pour les humains modernes que pour primates non humains ou les premiers hominidés. » (Aiello L.C. et Wheeler P., “The expensive-tissue hypothesis. The brain and the digestive system in human and primate evolution”, Current Anthropology, 36 : 199-221, 1995).

[3Demain les chiens de Clifford Simak (1904-1988) publié en 1952 sous le titre City est un classique de la science-fiction, un conte philosophique et poétique que pourront apprécier même ceux qui croient de pas aimer la science-fiction. Il se présente comme une collection de huit nouvelles publiées d’abord séparément entre 1944 et 1951. Chacune de ces nouvelles raconte un moment significatif de l’histoire de l’espèce humaine sous forme d’un conte transmis de génération en génération par des Chiens devenus intelligents et dotés de la parole. C’est dans le second conte qu’apparaît Jenkins, majordome de la famille Webster, le robot parfait dont parle Aimé Michel. Jenkins accompagnera fidèlement cette famille pendant des milliers d’années ce qui en fera un spectateur privilégié de l’aventure humaine.

Chaque conte est précédé d’un commentaire rédigé par des savants canins qui en analysent le style et le contenu avec le scepticisme qui convient à des légendes dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Ces savants qui s’interrogent sur leur origine se disputent sur la signification des contes : les uns les tiennent pour de purs mythes, d’autres pour des récits historiques, et d’autres encore refusent l’idée d’une intelligence autre que canine ! Demain les chiens donne ainsi au lecteur le plaisir de la position surplombante de celui qui comprend mieux les récits que les savants qui les analysent. Le commentaire qui précède le second conte montre assez la subtilité du propos :

« Tige [un auteur canin] considère Jenkins comme le véritable héros de la légende. Il voit en lui une extension de l’influence de l’Homme après la disparition de celui-ci, une invention mécanique qui a permis à la pensée humaine de continuer à guider les Chiens longtemps après que l’Homme lui-même eut cessé d’exister.

Nous avons encore des robots, de précieux petits engins qui n’existent que pour une unique raison : pour nous servir de mains. (…) Les assertions de Tige, selon lesquelles le robot est une invention de l’Homme, un héritage que nous tenons de lui, ont été violemment critiquées par la majorité des autres savants qui se sont penchés sur cette légende.

D’après Bounce, la thèse selon laquelle le robot a été conçu et donné aux Chiens pour les aider à développer leur culture est à ce point romanesque qu’elle peut être éliminée d’emblée. C’est, affirme-t-il, un artifice de conteur et comme tel éminemment suspect. (…)

Aucun Chien aujourd’hui ne pourrait construire de robot parce qu’il est inutile d’en construire un, les robots se construisant eux-mêmes. »

Les anthropo-cynologues ont réponse à tout parce qu’ils éludent les vraies questions. Toute ressemblance de ces savants avec les nôtres ne serait évidemment que pure coïncidence. Il ne s’agit que de science-fiction n’est-ce pas ?

[4Les robots humanoïdes font l’objet de recherches actives dans de nombreux pays, y compris en France avec les robots NAO et Pepper d’Aldebaran Robotics qui connaissent un succès mondial grâce à leurs performances et à leur prix (voir par exemple http://www.aldebaran.com/fr/qui-est-nao). Le leader actuel dans ce domaine est le Japon qui y investit énormément avec l’ambition de créer un robot humanoïde d’assistance aux personnes âgées, malades ou handicapées. Le robot d’assistance ASIMO de Honda est actuellement considéré comme le plus abouti mais il est très cher (http://rolandmerelle.fr/wp-content/uploads/2014/01/Les-robots-humano%C3%AFdes-dassistance- Roland-MERELLE-M2GDEN-2013-2014-.pdf).

Malgré tout ces robots sont encore loin de rivaliser avec Jenkins. Non seulement ils ont une autonomie limitée (une heure pour Asimo, une heure et demi pour NAO) mais leurs sens sont encore loin d’être suffisamment affinés pour qu’ils puissent se mouvoir et agir sans erreur dans notre environnement. Ces difficultés supposées résolues, d’autres moins évidentes de prime abord se présentent. Ainsi le roboticien japonais Masahiro Mori a montré que, face à un robot au comportement encore imparfait, les humains sont plus mal à l’aise si son apparence est humaine avec peau et visage que s’il est clairement artificiel ; c’est ce qu’il a appelé la « vallée dérangeante » des robots trop anthropomorphes. Sans compter les patients psychotiques susceptibles de prendre des humains pour des robots si ceux-ci se généralisent !

[5Cette formule n’est pas de John von Neumann mais d’Alan Turing. Voir la chronique n° 181, Des machines intelligentes – Ordinateurs intelligents de Turing et machines autoreproductrices de von Neumann (mise en ligne le 19.08.2013).

[6Les extériorisations de fonction (E. F.) ont été l’un des grands sujets de réflexion d’Aimé Michel pendant les 15 ou 20 dernières années de sa vie. L’exposé le plus systématique qu’il en a fait se trouve dans L’Apocalypse molle (Editions Aldane, Cointrin, 2008). Ruyer y fait allusion dans la Gnose de Princeton (voir la chronique n° 207, La gnose de Princeton – Vers un spiritualisme scientifique, 07.07.2014) mais sans atteindre la même ampleur de vue. Voici des exemples d’extériorisations de fonction (op. cit., pp. 158-159) :

Les artefacts (cailloux, cornes, bâtons etc.) extériorisent les seules armes du genre Homo, la dentition.

La perte de la fourrure et l’extériorisation dans le vêtement libère l’homme des saisons et autorise sa diaspora planétaire (entre autres).

L’invention du feu extériorise une partie de la digestion, une partie des dispositifs de défense, une partie de l’accommodation aux changements de température (entre autres).

Le langage extériorise le savoir en le déposant dans la langue (qui survit au locuteur).

L’écriture libère la mémoire lorsque les possibilités du langage et de la mémoire sont excédées.

L’informatique est « la plus récente des E.F., la plus importante depuis le feu. Elle extériorise tout le contenu mécanique de la conscience : mémoire, logique et même représentation. »

En bref, « l’E.F. est le processus humain sui (humani) generis, c’est elle qui a fait l’homme, qui l’a lentement tiré hors de l’animalité. C’est elle qui tirera l’homme au-delà de son humanité. (…) La vie moderne accélère toutes les E. de F. possibles. À la limite, il faut donc se demander : qu’est-ce qui ne peut en aucune façon s’évacuer en artefacts, car c’est l’essence de l’homme ? Il est clair que c’est ce que les hommes ont appelé âme. Seule l’âme (à redéfinir) ne peut être extériorisée ». (Par « âme », Aimé Michel entend ce qu’on appelle aussi « esprit » ou « conscience », voir par exemple la chronique n° 234, L’homme simulacre – Que manque-t-il à la machine pour être comme l’un de nous ? mise en ligne la semaine dernière).

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