FC 1073 – 23 juin 1967

L’Evangile nous a été donné pour apporter le Salut

par le R.P. Louis Bouyer

samedi 3 décembre 2011

Nos lecteurs ont probablement remarqué, non sans quelque surprise sans doute, le titre d’un ouvrage récemment publié : Le Salut sans l’Evangile. On y traite de la question si délicate de la manière dont le salut peut parvenir aux hommes de bonne volonté qui se trouvent dans une invincible ignorance à l’égard de l’Evangile. Cela, en soi, est un problème très réel et qui mérite pleinement d’être abordé en toute lucidité par les chrétiens. Cependant, la manière dont il est traité en fait par un certain nombre de théologiens contemporains n’est pas sans inquiéter justement.

Un malaise dont il faut sortir

Et, d’autres que nous l’ont fait observer, un titre comme celui que je viens de citer est, peut-être involontairement, de nature à justifier ce malaise. Car, si l’Evangile nous a été donné, c’est précisément pour apporter le salut au monde. Et, s’il est légitime de se demander ce qu’il en sera pour ceux auxquels nous aurons été incapables de l’apporter, on passe sans s’en rendre compte à une toute autre et bien moins légitime façon de poser le problème quand on commence au contraire par étudier, comme si c’était la norme, comment le salut peut venir indépendamment de l’Evangile.
Après cela, il sera inévitable qu’on en arrive à penser que l’Evangile lui-même n’a rien à voir avec le salut de l’homme et du monde. C’est précisément le point où nombre de chrétiens, surtout, hélas ! de catholiques, paraissent en être arrivés aujourd’hui. Il est temps et plus que temps de crier : « Gare ! »

C’est là ce que vient faire, avec l’admirable sérénité qui caractérise tout ce qu’il écrit, le R.P. Henri de Lubac, dans son livre Paradoxe et Mystère de l’Eglise [1].

Il est d’autant plus intéressant que ce soit lui qui le fasse qu’il avait naguère remis en valeur la notion la plus traditionnelle de la « mission », d’après laquelle celle-ci consiste, non pas simplement à apporter le salut individuellement à chaque homme, mais à implanter, ou mieux de dilater, l’Eglise en tout lieu. Des disciples trop pressés en sont venus, entre-temps à reprendre la formule pour soutenir que cette dilatation de l’Eglise, et donc l’annonce évangélique, n’a rien à faire avec le salut, assuré à tout homme en tout état de cause, sans qu’il soit besoin pour cela ni de l’Eglise, ni de l’Evangile.

Que resterait-il de l’Eglise une fois qu’on en ôterait le salut et tout ce qui s’y rattache directement ?… le droit canon, le denier du culte, les prélats romains, etc… Qui voudrait encore vouer sa vie à l’instauration de telles choses ? Qui supposerait seulement que l’humanité en a besoin dans ces conditions ?

Eglise et Evangile sont indissolublement liés, et si l’on ôte le salut de l’Evangile, il n’en reste rien.

C’est pourtant ce que beaucoup semblent aujourd’hui s’appliquer à faire.

Le monde est à sauver par la Foi

On nous dit, par exemple, que le péché originel n’est qu’une présentation mythique du fait que l’humanité est en perpétuel progrès, et donc laisse à chaque instant derrière elle un état dépassé. Il n’y aurait donc là ni péché proprement dit, ni rien d’originel : rien, en un mot, dont l’humanité ait à être sauvée par un commencement nouveau, une intervention nouvelle de Dieu dans son histoire. Avec cette étonnante persistance avec laquelle les erreurs nouvelles s’appuient toujours sur les erreurs précédentes, qu’elles prétendent précisément « dépasser », on nous explique encore que l’expression traditionnelle de l’homme « blessé dans sa nature » est une expression dénuée de sens. La nature humaine, nous dit-on, au nom même de la théologie thomiste, est une substance qui, une fois définie, ne saurait être conçue comme autre qu’elle n’est, et qui ne peut donc déchoir en dessous d’elle-même. Exemple admirable, à vrai dire, de ces paralogismes, purement verbaux, par lesquels tant de « thomistes », comme le dit si bien Maritain, ont ruiné « le thomisme » en n’en donnant qu’une caricature. Il y a dans un tel raisonnement, en effet, une confusion, si grossière qu’on a honte de devoir la débrouiller, entre la nature concrète et l’essence abstraite. Autant dire que, parce que la substance du fer est une substance bien définie, toute différente de la substance de la rouille, aucun morceau de fer concret ne saurait jamais rouiller !

Mais ce n’est pas le seul péché originel qui s’évapore entre les mains de nos théologiens apprentis sorciers. C’est tout ce qu’il y a de péché, tout ce qu’il y a de mal dans le monde. J’écoutais il y a quelque temps, dans une réunion œcuménique, un théologien catholique expliquer ce que devait être « après le concile » la conception catholique du monde. Un théologien protestant assis à côté de moi, après une demi-heure d’exposé, ne peut se retenir davantage de me dire : « Votre collègue est professeur d’Ecriture Sainte et prêtre, mais j’ai peine à croire qu’il ait jamais lu sa Bible ou qu’il se soit jamais assis dans un confessionnal. Ce « monde » dont il parle n’a non seulement rien de commun avec celui que décrit la Parole de Dieu, mais il ne ressemble pas plus à celui qu’on voit autour de soi rien qu’en ouvrant les yeux »… Mon dit collègue, cependant, continuait à vaticiner, et il nous déclarait sans ambages que la Constitution conciliaire Gaudium et Spes était belle, très belle même, par le sens positif qu’elle donnait du monde, mais qu’elle aurait pu être plus belle encore si de fâcheuses corrections de la dernière heure n’y avaient malencontreusement introduit des mentions du péché et du mal en général qui ne figuraient pas dans la première rédaction. Sur ce dernier point l’excellent Père parlant d’or, étant lui-même l’orfèvre. Ce qu’il oubliait de dire, c’est que ces corrections avaient été introduites non pas par des théologiens rétrogrades, mais à la demande des pasteurs. Une intervention dans ce sens d’un de nos nouveaux cardinaux, Mgr Renard, avait fait particulièrement impression. Or, ce n’est un secret pour personne que Mgr Renard, après avoir été un professeur de philosophie des plus ouverts à la pensée contemporaine, un directeur des œuvres dans un diocèse où l’Action Catholique a toujours été singulièrement vivante, s’est montré, dans son propre diocèse de Versailles, un pasteur particulièrement doué du sens des réalités concrètes.

D’abord, voir le monde REEL

A vrai dire, ce qui condamne le plus directement ces interprétations de l’ouverture au monde qui n’aboutirent qu’à une théologie en rose, ce ne sont pas les survivances d’un pessimisme augustérien ou même jansénistes dans la théologie : ce sont tout simplement les réactions des hommes du monde qui ne sont pas de simples nigauds. Un de mes amis me rapportait récemment une conversation typique qu’il avait eue à ce sujet avec un des plus grands sociologues contemporains. « Vous aviez paru naguère, lui disait-il, vous rapprocher beaucoup de l’Eglise. Vous semblez maintenant vous en éloigner de nouveau. Pourquoi ? – Tout simplement, lui répondit-il, parce qu’il me semblait que le christianisme traditionnel pourrait bien avoir la clef de certains de nos problèmes apparemment les plus insolubles. Mais les hommes d’Eglise semblant eux-mêmes abandonner de plus en plus cette tradition, j’ai cessé de m’intéresser à ce qu’ils disent. »

La réponse est typique, en effet. Un des hommes les mieux placés pour observer la diffusion de la littérature catholique me disait de son côté qu’on avait pu observer, au cours de la dernière décennie, un commencement de pénétration de milieux non catholiques par la pensée catholique. Mais, ajoutait-il, fait curieux mais indéniable, le flot massif des publications qui ont suivi le Concile, loin de confirmer cette tendance, l’a fait à peu près régresser à zéro. La nouvelle théologie du monde que les catholiques produisent dans une telle euphorie exubérante n’intéresse qu’eux. Le verdict du monde paraît être simplement : « « Pas sérieux ! »

De fait, qu’est-ce donc que l’Eglise peut offrir au monde, sinon la lumière et la force de la grâce qui lui font défaut ? Mais si, au rebours du réel, les catholiques ne savent plus que dire au monde qu’il a déjà cette lumière, cette force, cette grâce en une telle abondance que l’Evangile annoncé par l’Eglise ne saurait rien y ajouter de substantiel, en quoi veut-on que l’Evangile ou l’Eglise puisse intéresser le monde ?

Louis BOUYER


[1Aux éditions Aubier-Montaigne.

Messages

  • Il aurait été utile que votre défense courageuse et à contre courantdes idées reçues, de l’Evangile source unique du Salut, fut illustrée de manière concrète des déviances que la négation de cette évidence entrainent.
    J’aurais aimé y voir des comdamnations de cette sécularisation vaniteuse de l’Evangile, qui marque tant d’actions menées au nom de l’Eglise que cela finit par agacer le monde protestant dont c’est un des fonds de commerce.
    J’aurais aimé voir rappeler que si le bonheur matériel des pauvres est une attente de ce monde , les acteurs de ce bonheur sont suffisament soutenus par tout ce que cette planète compte de bien pensance pour que l’Eglise se souvienne que des milliards d’hommes attendent d’Elle qu’elle les aide dans leur quête du Salut.

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