FC 820 – 17 août 1962

L’Episcopat et le Concile

par le Père Louis Bouyer

vendredi 4 novembre 2011

Par ce titre, nous n’entendons pas « les évêques et le Concile », mais bien : « la fonction épiscopale et le Concile ». Ce sera en effet une des conséquences les plus importantes du Concile que d’avoir déterminé, par le simple fait de sa convocation, une véritable redécouverte dans l’Eglise du rôle des évêques.

Après le Concile du Vatican et depuis lors, non seulement des hommes politiques comme Bismarck mais la plupart des théologiens protestants et quelques théologiens de l’Eglise orthodoxe n’avaient pas craint de dire que l’épiscopat, dans l’Eglise catholique moderne, apparaissait comme une simple survivance, appelée sinon à disparaître, du moins à s’effacer de plus en plus. L’autorité pontificale, à les entendre, avait désormais pris sa place. Un penseur aussi éminent que Serge Boulgakov n’hésitait pas à parler d’un suicide collectif de l’épiscopat, qui aurait été consommé par les définitions de 1870.

Sans doute, dans l’Eglise catholique elle-même, les voix les plus autorisées s’étaient élevées contre une interprétation aussi étrangement simplificatrice. Les évêques allemands avaient solennellement répondu à Bismarck qu’il se fourvoyait complètement, et qu’après comme avant le Concile du Vatican, l’épiscopat restait un élément trop fondamental de la structure de l’Eglise pour qu’une définition sur l’autorité particulière du Pontife romain pût le mettre en question. Et le Pape Pie IX avait lui-même authentifié cette déclaration dans les termes les plus exprès.

La convocation du nouveau Concile met bien en valeur la permanence du rôle des Evêques.

Il n’empêche qu’il existait une tendance, pas toujours très consciente, à agir comme s’il y avait quelque vérité dans l’erreur si vigoureusement réfutée. Pour n’en donner qu’un indice, il est assez frappant de constater que ni Denzinger-Bannwart, ni le Thesaurus doctrinae catholicae du Père Cavallera, qui citent parfois « in extenso » des documents romains d’une porté assez limitée, ne faisaient la moindre allusion à la déclaration de l’épiscopat allemand ni à sa formelle approbation par le Pape lui-même.

Beaucoup de gens des mieux intentionnés jugeaient plus pieux de taire cet aspect des choses, et il se trouvait des théologiens pour enseigner dans leurs cours qu’il n’y aurait jamais plus de Conciles œcuméniques, parce que, disaient-ils, il n’y en avait plus besoin.

On avait même vu, il y a quelques années, dans un pays qui n’est pas la France (ni l’Italie), un théologien non sans valeur dire et imprimer que l’épiscopat n’était plus vraiment essentiel à l’Eglise, et qu’on pouvait licitement se demander si le Saint-Siège ne devrait pas remplacer, un jour peut-être prochain, les évêques par des prêtres pourvus d’une simple délégation pontificale, comme sont les préfets apostoliques en pays de mission. Cette déclaration, qui ailleurs n’aurait peut-être rencontré qu’un silence indifférent ou même bienveillant, là où elle s’était produite avait suscité une verte réponse des intéressés, laquelle, une fois de plus, avait été formellement approuvée par le Souverain Pontife, en l’occurrence S.S. Pie XII.

Il n’est donc pas douteux que la doctrine catholique de toujours était bien maintenue sur ce point par les responsables, mais il était sans doute aussi souhaitable qu’elle fût mieux mise en lumière. Elle ne pouvait l’être plus efficacement qu’elle l’a été, encore une fois, du seul fait de la convocation du Concile œcuménique, et surtout si l’on considère les paroles et les gestes multipliés à cette occasion pour le Souverain Pontife pour bien mettre au jour la porté de son initiative.

Il ne saurait y avoir un parti du Pape et un parti des Evêques

Notons que l’état des choses que nous venons de décrire n’a absolument rien d’étonnant pour l’historien. On trouve une situation similaire pratiquement après chaque Concile et après chaque définition. Quand le Concile d’Ephèse eut défini le pleine divinité du Sauveur, il se trouva, dans l’Eglise et hors de l’Eglise, bien des gens pour croire que la croyance en sa pleine humanité était désormais condamnée. Il ne fallut pas moins que le Concile de Chalcédoine, et une définition supplémentaire, pour les détromper. Le pauvre esprit humain semble ainsi fait, en tout cas depuis la chute, qu’il a grand-peine à voir ou même simplement à tenir à la fois, les aspects complémentaires de la réalité.

Dans le cas présent ce qui pouvait faire difficulté, c’est que les défenseurs de l’épiscopat, depuis le Moyen Age, n’avaient eu que trop tendance à l’opposer au Souverain Pontificat, cependant que, sous couleur de défendre les évêques, nombre de Gallicans étaient en fait bien plus soucieux de maintenir la mainmise de l’Etat sur l’Eglise.

Aujourd’hui au contraire, alors que le Gallicanisme lui-même avait solennellement reconnu les prérogatives pontificales, il était dans la simple logique de l’histoire que le Souverain Pontificat de son côté prit sur lui de restaurer dans toute sa clarté le rôle essentiel des évêques.

Ainsi, comme le disait récemment un des plus distingués auxiliaires de la Curie romaine, la grande et très heureuse nouveauté, dans le Concile qui vient, au contraire de tous ceux qui s’étaient succédé depuis le Moyen Age, est qu’on n’y trouvera certainement pas un parti du Pape et un parti des évêques apposés l’un à l’autre, mais que, bien au contraire, dès avant la réunion du Concile, il est évident que, s’il y a des adversaires à affronter, le Pape et les évêques le feront dans l’alliance la plus heureuse comme la plus spontanée. L’atmosphère qui règne dans la Commission centrale, où le Pape est le plus souvent présent et où le plus grand nombre d’évêques représentatifs de tout l’épiscopat se trouvent rassemblés, ne laisse aucun doute à cet égard.

Pour se rendre compte à quel point la chose est naturelle, et devrait être considérée comme normale, si nous ne nous laissions pas abuser par le souvenir des difficultés d’un passé relativement récent mais qu’on peut juger, Dieu merci, comme enfin totalement révolu, il suffit de se reporter au volume collectif que les Editions du Cerf viennent de publier, dans la collection « Unam Sanctam », sous le titre : L’Episcopat et l’Eglise universelle. Le R.P. Congar, o.p., y a réuni, autour de quelques-unes des meilleures études que lui-même nous ait données jusqu’à présent, une série convergente de travaux signés de théologiens ou d’historiens dont on peut dire qu’ils appartiennent à toutes les écoles de pensée qui ont légitimement droit de cité dans l’Eglise. Tour à tour, et sous les plus divers aspects que présente chaque question, on y verra étudié l’Episcopat dans son rapport au Christ, c’est-à-dire, comme l’exprime un sous-titre bien choisi : la hiérarchie comme ministère et comme service, puis l’épiscopat dans son rapport aux apôtres, dans son rapport au peuple de Dieu, et enfin dans son rapport au Pape.

On lira et méditera cet ouvrage d’une importance capitale, non seulement pour y voir réfuter les erreurs encore trop communes que nous avons signalées, ou éclairer la grande vérité méconnue de la « symphonie » entre l’épiscopat et le Souverain Pontificat (suivant une belle expression du cardinal Nicolas de Cuse), mais aussi pour y redécouvrir bien d’autres vérités sur l’épiscopat qui demandent à être sorties du boisseau.

C’est ainsi qu’on y verra comme l’évêque, avant d’être un administrateur ecclésiastique, est un docteur et un Pontife, ce qui rend son pastorat tout autre chose qu’une simple besogne préfectorale dans les domaines qui touchent au spirituel, quoi que le triste héritage de l’Eglise napoléonienne risque encore de nous faire croire.

Le Père Congar est, à l’heure actuelle, sans nul doute, un des travailleurs et des penseurs religieux dont la France peut être le plus fière. C’est à toute l’Eglise qu’il vient de rendre un signalé service par ce grand livre, et tout à fait dans l’esprit du Pape qui, comme les plus illustres des ses prédécesseurs, aime à s’appeler simplement « évêque de l’Eglise catholique ».

Louis BOUYER

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