FC 1147 – 6 décembre 1968

« L’Eglise » de Hans Küng. II- Une simplification abusive

par le R.P. Louis Bouyer

samedi 10 décembre 2011

Sur le point précis de la « succession apostolique », il est très remarquable que Hans Küng généralement si prodigue de références, n’en propose pas une seule pour soutenir cette idée que l’Eglise seule, dans son ensemble, aurait pu succéder aux apôtres, en sorte que tous les ministères, à commencer par celui des évêques, ne sauraient être « apostoliques », sinon pour autant qu’ils émanent de l’Eglise, elle-même émanée des apôtres. Cette théorie, en effet, non seulement est ignorée de toute l’antiquité chrétienne, mais elle est en contradiction radicale avec tout ce qui nous en a été conservé [1].

Sur la succession apostolique : une inversion des perspectives

Quelles qu’aient pu être les variations du sens de l’expression « succession apostolique » dans l’ancienne Eglise, il est indéniable qu’elle s’est d’emblée et toujours appliquée au ministère épiscopal, et à l’Eglise secondairement, pour autant qu’elle repose elle-même sur ce ministère. On n’a jamais parlé, dans l’antiquité, d’une succession fondamentale de l’Eglise post-apostolique à l’Eglise apostolique, grâce à quoi le ministère de celle-là dériverait, seulement indirectement, du ministère de celle-ci, mais toujours, au contraire, d’une succession des apôtres aux évêques, d’où résulte la continuité exclusive ente l’Eglise post-apostolique et l’Eglise apostolique.

Cette inversion des perspectives, qui paraît aller de soi pour Hans Küng, ne fait ses premières apparitions dans la théologie catholique qu’au XIIIe siècle, dans les formes du gallicanisme tardif développées à l’école des Ellies Dupin et des Van Espen. Elle n’est qu’un habillage destiné à voiler le caractère non théologique et non chrétien d’une idée qui avait surgi chez Guillaume d’Occam, et d’après laquelle l’autorité, dans l’Eglise, résiderait d’abord dans le corps social tout entier et ne passerait qu’ensuite, par une libre dévolution, aux chefs qu’elle-même de donne.

Mais cette idée, loin d’être « évangélique », n’est qu’un décalque évident, et d’ailleurs avoué, de la conception juridique de l’ancien droit romain, redécouvert à ce moment même. Bel exemple de ces « retours à l’Evangile », contre tout « juridisme ecclésiastique », qui n’ont abouti si souvent qu’à substituer des notions tout humaines et décidément « païennes » sous un vernis de phraséologie évangélique, aux réalités chrétiennes traditionnelles !

Car c’est toujours au même point que le bât blesse : cette méconnaissance foncière, cette ignorance délibérée de la tradition, qui, loin de rendre l’Eglise à la pureté de ses origines aboutit toujours à n’en faire qu’une société rien qu’humaine mais dont, pour autant, les hommes se croiront libres de faire et de refaire ce qu’ils veulent.

Une vision niveleuse des Eglises

C’est encore la même carence qui se trahit dans la conception que Hans Küng nous propose de l’unité et de l’unicité de l’Eglise.

Réciproquement, la conception catholique (ou orthodoxe) traditionnelle qu’il critique pour l’écarter n’est pas moins dénaturée par la présentation qu’il en fait. L’image de l’assiette chiffrée qui a été brisée et de ceux qui, retenant le seul morceau qui porte le chiffre, affirment qu’ils gardent l’assiette entière, n’est qu’une puérilité.

La question est plutôt de savoir si un vivant peut subsister, un et le même, après amputation de plusieurs membres majeurs, soit également (ou semblablement) dans toutes ses parties séparées, soit dans celle seulement qui garde les organes coordinateurs. La première possibilité existe bien dans certains organismes inférieurs, mais justement parce que leur unité n’avait jamais été rudimentaire. Elle est totalement exclue dans les organismes qui ont atteint une unité véritablement intégrée.

En tout état de cause, les images, approchées ou simplement aberrantes, ne peuvent ici rien résoudre. Christopher Butler, dans sons livre L’idée de l’Eglise, a montré, face à la présentation la plus habilement renouvelée de la « branch theory » qui ait jamais été donnée (par le chanoine anglican Greenslade), que de telles vues sont en complète contradiction avec tout le Nouveau Testament aussi bien qu’avec toutes les traditions anciennes, jusque et y compris les premiers réformateurs protestants ! Je ne sache pas que personne se soit encore essayé sérieusement à réfuter, ni même à discuter ce modèle d’enquête historique. Hans Küng, une fois de plus, préfère ignorer ce qui va contre sa thèse.

Mais, une fois de plus aussi, au moment où il largue allègrement une thèse traditionnelle de la foi catholique (et orthodoxe), il ne voit pas que le gain œcuménique de ce lâchage est tout illusoire. Les meilleurs oecuménistes protestants sont des premiers, aujourd’hui, à reconnaître que ce qu’on a appelé l’œcuménisme d’Alice au pays des merveilles (où « tout le monde a gagné la course et chacun aura le prix ») est contradictoire. Si toutes les « Eglises » sont déjà « l’Eglise », les unes comme les autres, quel besoin auraient-elles de changer ? Inversement, si aucune n’a de contribution vraiment unique à apporter à la cause de l’unité, que tireront-elles de leur rapprochement et de leur fusion éventuelle ?

Après l’exposé de sa vision niveleuse de toutes les Eglises, par une déconcertante volte-face, nous le voyons pourtant essayer de soutenir malgré tout une certaine spécificité de l’Eglise catholique. Il propose à toutes les autres de la reconnaître au moins, ou au plus, comme « l’Eglise mère ». Etrange inconséquence ! Si l’Eglise catholique d’aujourd’hui n’est ni plus ni autrement que toutes les autres Eglises contemporaines l’héritière ou la continuation de l’ancienne Eglise indivise, en quoi pourrait-elle mériter ce titre plutôt que n’importe quelle autre ?

Quand le sens historique fait défaut

Il est curieux, mais point très surprenant, de relever que cet effort inopérant pour sauver in fine quelque chose de la position catholique traditionnelle, après en avoir liquidé les prémices nécessaires, s’accompagne d’une méconnaissance des Eglises orientales, plus injustifiable encore que la tentative factice s’assurer aux Eglises postérieures à la Réforme un statut quasi catholique. Dans quel sens, même si l’on réintègre tous les éléments de l’ecclésiologie catholique sabordés précédemment, l’Eglise catholique occidentale actuelle peut-elle se dire la mère des Eglises de l’Orient, ou même prétendre que ce sont elles qui se sont séparées d’elles, plutôt que l’inverse ? On pourrait dire tout au plus qu’elles se sont séparées du Siège romain (encore n’est-ce pas si facile à prouver !).

Derrière ces derniers développements, ce n’est pas simplement le sens de la tradition qui fait défaut, c’est le sens historique tout bonnement. Rien n’est plus révélateur à cet égard que le traitement que fait Küng de l’hérésie.
Il est absolument vain, dans la perspective de l’œcuménisme, de vouloir réviser le concept d’hérésie, en continuant, comme le fait Küng, d’y voir un concept univoque. A quoi sert de réconcilier avec l’Eglise post mortem des gens comme Marcion, dont l’hérésie ne lui a survécu guère qu’une ou deux générations ? Si l’orthodoxie orientale, le protestantisme ou l’anglicanisme nous posent un problème particulier, qui est celui de l’œcuménisme, c’est parce qu’ils avaient en eux de quoi subsister, voire se renouveler, après la séparation. Prétendre aborder et nous proposer de résoudre le problème posé par une hérésie morte d’elle-même selon la même méthode qui pourrait servir aujourd’hui pour des gens dont les uns n’ont jamais été hérétiques, et dont les autres, même s’ils l’ont été, ont mêlé à leurs erreurs des vérités renouvelées dont la vitalité durable est patente, c’est encore rendre les questions insolubles en les nivelant au plan d’une abstraction toute entière.

Limites d’une érudition

La même tendance à substituer aux données réelles de simples vues de l’esprit paraît la raison profonde pour laquelle les synthèses positives de Hans Küng sont aussi peu satisfaisantes que ses « ouvertures ». Encore une fois, son érudition, à en juger par l’abondance des références (et en dépit de lacunes significatives, comme celle qui nous avons relevée) peut paraître formidable. Je crains qu’on ne doive quelque peu en revenir si l’on gratte cette surface imposante. Les noms et les titres écorchés (pas toujours par ses traducteurs) y sont légion. Mais même abstraction faite de ces bavures, il est visible que l’éventail des recherches qui ont vraiment influencé l’élaboration de sa pensée est beaucoup plus étroit qu’on ne pourrait le croire à première vue.

En fait, non seulement cette érudition n’est vraiment solide qu’en matière néo-testamentaire, mais elle apparaît presque exclusivement dominée par les travaux d’une seule école (et encore ne s’agit-il que d’une école dans une école) : celle des post-bultmanniens, dont Käsemann est assurément le meilleur exemple. D’autres contributions, même protestantes et germaniques, comme celle de Jeremias, n’ont laissé que des traces insignifiantes sur son livre. Toute l’école scandinave, qui dérive d’Anton Fridrichsen, y paraît simplement inconnue. Le protestantisme anglo-saxon, spécialement américain, ne l’est guère moins. Ne mentionnons même pas l’anglicanisme, ni moins encore l’orthodoxie !

Faut-il ajouter que les travaux d’auteurs catholiques non germaniques, même les plus remarquables, sur les matières où Hans Küng propose les thèses qu’il veut les plus novatrices, comme ceux de G. Bardy ou de Ch. Butler, n’ont pas eu droit à plus d’attention ? Même un Congar ou un H. de Lubac, s’ils reçoivent quelques coups de chapeau au passage, ne paraissent pas avoir été beaucoup fréquentés…

Nous sommes donc en présence d’un effort de pensée œcuménique qui, en fait, s’inscrit dans l’angle resserré d’un dialogue avec un mince secteur, à peu près purement académique, du protestantisme allemand contemporain. Et nous avons le regret de devoir dire qu’il ne nous paraît pas que les problèmes fondamentaux (soit d’herméneutique biblique, soit de critique historique) aient été suffisamment dégagés, à plus forte raison dominés, pour que ce dialogue lui-même puisse mener très loin.

Le problème central

Pour tout cela, notre déception est grande, comme nous le disions en commençant. Et pourtant, nous avons dit aussi notre sympathie. Elle ne s’attache pas seulement aux intentions de l’auteur.

Avant toute autre chose, l’organisation, ou plutôt la réorganisation de l’ecclésiologie que le Concile a préparée ne nous paraît pas encore avoir été ailleurs si heureusement exprimée et justifiée ; partant de la réalité historique du peuple de Dieu, pour le voir s’épanouir en Temple de l’Esprit et Corps du Christ, et seulement alors situer dans ses véritables perspectives le problème du ministère comme organe de ce corps.

Mieux même, que cela : le problème central, à peine abordé par le Concile lui-même, de la relation entre Eglise et Royaume (ou plutôt Règne) de Dieu, est admirablement posé, et, dans l’ensemble, l’objet d’un développement remarquablement équilibré. Il n’est pas étonnant, après cela, qu’un des meilleurs morceaux de ce livre soit le traitement d’une question capitale, qui fait si souvent divaguer les théologiens catholiques contemporains : celle des rapports entre l’Eglise et le monde.

Le sacerdoce universel, dans tout ce qui en est affirmé, est profondément élucidé et valorisé, même si sa relation au sacerdoce ministériel souffre du traitement insuffisant de celui-ci.

L’importance primordiale de l’Eglise locale, comme manifestation, voire réalisation première, de l’Eglise, est fort bien dégagée. C’est ce qui explique, sans nul doute, qu’en dépit d’un traitement dérisoire de l’aspect proprement théologique du ministère apostolique, ce qui est dit sur son exercice concret, et en particulier sur les formes qui en seraient actuellement désirables, soit généralement excellent. Jamais on n’avait plus sainement écarté certaines billevesées actuelles qui voudraient faire des évêques (comme s’ils ne l’étaient pas déjà bien trop) des espèces de « présidents-directeurs généraux » du spirituel.

Et jusque sur les points d’exégèse les plus discutables, il n’est guère d’exposés ou de remarques qui ne soient provocants pour la réflexion. Même les considérations historiques à vue de pays, qui trahissent maintes fois une information beaucoup moins sûre et une tendance fâcheuse à subsister aux faits bien établis des « idées générales » qui ne sont souvent que de vagues idéologies, sont rarement dénuées de tout intérêt.

Tout cela fait une riche carrière de matériaux de valeur, mêlés à d’autres qui, moyennant un tri exigeant et des rectifications plus ou moins onéreuses, serviront longtemps aussi ceux qui tâcheront à leur tour d’œuvrer en ce domaine. Malheureusement, tant de bonnes pierres solides, et tant d’autres qui le sont moins, ne peuvent à elles seules faire un édifice qui tienne. Si la ligne générale au moins de développement qu’il devrait épouser a bien été esquissée, la loi vitale de sa genèse, aussi bien que des éléments de base de sa structure font défaut, malheureusement. De cette Eglise abusivement simplifié, un aspect capital du mystère qui fait la vie de l’unique Eglise est trop visiblement absent pour qu’elle puisse jamais réconcilier dans la vérité vive « les enfants de Dieu dispersés ». Eux-mêmes, redisons-le une dernière fois, ne seront sans doute pas toujours les derniers à s’en rendre compte.

Louis BOUYER


[1La première partie de cette étude du R.P. Bouyer a paru dans La France Catholique du 29 novembre 1968.

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