L’ÉTANG PÉTRIFIÉ

lundi 13 avril 2009

A un moment de ce que H.P. Lovecraft appelle « l’abîme du temps », il y a quelque 280 ou 300 millions d’années, dans ce coin du vaste univers qui deviendrait un jour la Saxe, un petit animal fit quelques pas sur la vase presque sèche d’un étang.

Son passage ne dura que quelques secondes. Personne n’était là pour observer la scène, qui du reste n’avait aucune importance. L’animal n’était qu’un quelconque petit amphibien parmi des millions d’autres qui peuplaient alors la terre. Comme tous les êtres de chair, il n’eut qu’une existence éphémère. Il naquit d’un œuf, vécut précairement en faisant de son mieux pour retarder l’heure de sa mort et transmettre sa semence avant de disparaître, puis mourut, et, comme toute chair, fut mangé. Les molécules de son corps se dissipèrent, et si le petit animal souffrit, aima, eut peur, nul ne le sait.

Mais le hasard voulut que la vase de l’étang séchât avant d’être couverte par une autre vase, peut-être à la saison suivante. La vase molle se moula dans les empreintes. Les années passèrent, puis les millions, puis les dizaines et les centaines de millions d’années. La vase devenue roche dormait au sein de la terre, tandis que quelques mètres plus haut se déroulait l’aventure de la vie, tandis que la plupart des amphibiens disparaissaient, laissant place aux reptiles, eux-mêmes bientôt remplacés par les mammifères.

Après des millénaires sans fin, un mammifère qui marchait debout et posait sur les choses un regard nouveau découvrit l’empreinte de l’étang pétrifié.

La trace d’une main

Avec d’infinies précautions, il la descella, l’emporta jusqu’à son laboratoire, ouvrit les couches de pierre comme les pages d’un livre, et la trace laissée jadis par le petit être craintif apparut à ses yeux, aussi fraîche, aussi précise que si les pattes s’étaient posées dans la vase quelques secondes plus tôt. A travers l’immensité abolie du temps, un bref instant de vie ressuscitait soudain.

Il ressuscitait à jamais, ou du moins pour toute la durée de l’histoire humaine, car non seulement la pierre où il est inscrit se trouve maintenant dans un musée, mais son moulage et sa photographie sont répandus dans le monde entier. J’ai la photographie sous les yeux, sur mon bureau, tandis que j’écris ces lignes, grâce à un livre admirable d’André de Cayeux (1). Même si quelque accident détruisait l’original, la trace laissée jadis par le petit amphibien marchant dans la vase ne cesserait jamais d’inspirer l’étude et la réflexion.


Regardons-la, cette trace.

Je n’ai pas encore parlé de sa forme pour en laisser la surprise : c’est une trace de main. Trois millions de siècles avant l’apparition du premier homme, le petit amphibien inconnu disposait déjà, à l’extrémité de ses membres, de ces mêmes cinq doigts (le pouce nettement séparé) dont se servit le géologue pour desceller et ouvrir les couches de pierre : une main minuscule – 25 mm de long –, maladroite sans doute, non différenciée, servant surtout à la marche, mais déjà souple, adaptable à des tâches diverses, comme on peut le voir aux variations de ses empreintes successives dont aucune n’est absolument semblable à la précédente. Sans doute ces variations correspondent-elles à des mouvements de la tête et du cou : l’animal dut avancer en regardant à droite et à gauche. Ou, peut-être, portait-il quelque chose dans sa bouche ? Sa piste, vers le bas de la photo, se sépare d’une autre de même forme, mais moins nette, plus agitée. Vestiges d’un combat ? D’une rencontre avec l’autre sexe ? La vie, dans ces temps reculés, était déjà telle que nous la connaissons maintenant à notre tour, asservie aux mêmes nécessités que nous devons surmonter « à la main ».

Une très profonde remarque de Grégoire de Nysse, soulignée à juste titre par Leroi-Gourhan, précise le rôle de la main dans l’économie de la pensée : « C’est, dit le Père grec, grâce à cette organisation que l’esprit, comme un musicien, produit en nous le langage et que nous devenons capables de parler. Ce privilège, jamais sans doute nous ne l’aurions eu si nos lèvres devaient assurer, pour les besoins du corps, la charge pesante et pénible de la nourriture. Mais les mains ont pris sur elles cette charge et ont libéré la bouche pour le service de la parole. »

Cette main qui, selon Grégoire de Nysse, confirmé par la paléontologie et l’anatomie comparée, « libère » la parole et la pensée, on en suit avec fascination l’apparition progressive dans la succession des êtres. On en voit comme un premier « rêve » chez les plus anciens poissons munis de nageoires permettant non seulement de nager, mais de se porter sur les fonds de vase et sur les rivages, hors de l’eau. Ces nageoires, au nombre de quatre et disposées comme les futurs membres des vertébrés terrestres, sont armées d’une ossature : pourquoi faut-il que cette ossature comporte déjà les cinq « épines » qui un jour seront nos cinq doigts ? Certes, les cinq doigts prendront, dans la succession des êtres, toutes sortes de voies, dont une seule aboutit à l’homme. Il ne subsiste qu’un seul doigt chez le cheval, et qui n’a pas le rôle d’un doigt. Il n’en subsiste aucun chez les cétacés. La main du singe n’a pas « libéré la parole » précisément parce que (comme dit Grégoire de Nysse) les membres antérieurs de cet animal servent aussi à la locomotion et que ses lèvres restent donc assujetties à « la charge pesante et pénible de la nourriture » : le singe saisit avec la gueule.

Cette diversité dans la succession montre l’infinie richesse des possibles enfermés dans les lois de 1’univers physique (a). Nous voyons en effet que tous les milieux terrestres sont occupés et exploités par la vie. Mais diversité est en mouvement, et pas vers n’importe quoi. Elle tend à libérer de plus en plus quelque chose à quoi l’homme, en le découvrant lui-même, donne le nom d’esprit parce qu’il y reconnaît confusément mais invinciblement, une nature non physique.

Jean Rostand, on le sait, bronche devant cette évidence : « Tous êtres vivants, dit-il, sont faits de la même pâte, et si l’on veut me donner une âme, alors il faut en donner une aussi aux bactéries qui vivent dans le caecum des grenouilles. »

Le cardinal et le biologiste

Eh bien, cela ne me gêne pas du tout de penser que le corps de ces bactéries puisse être le support d’un je ne sais quoi de même nature que celui qui permet à ma pensée de savoir qu’elle pense. Notre intelligence, dit Pascal, tient dans l’ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l’étendue de nature. Loin même de me gêner, l’idée que la bactérie emprisonnée dans le caecum des grenouilles partage avec moi, dans l’ordre de l’esprit, ce qu’elle partage dans celui du corps, cette pensée, selon moi, devrait être dépouillée une bonne fois de ce que mon orgueil croit y trouver d’humiliant.

Nicolas de Cuse était plus près sans doute que Rostand de la vérité telle que la science commence à nous la montrer quand il imaginait dans l’infini de l’espace et du temps des créatures de Dieu aussi supérieures à l’homme que l’homme l’est aux bactéries de Jean Rostand.

Mais c’est là une pensée difficile, peut-être insoutenable (b). Essayons un jour de la regarder en face en revenant aux traces de l’étang pétrifié. Au fond de l’abime du temps, le petit amphibien fit quelques pas dans la vase, puis s’en alla vers sa brève et obscure destinée. Comment eût-il pu concevoir, lui qui n’avait pas l’idée de la durée, qu’un jour ce fugitif instant de sa vie serait ressuscité ?

Mais nous-mêmes, pensons-nous aux traces de nos pas dans l’infini qui nous domine ? Un jour, peut-être quelqu’un se penchera sur cet instant que nous vivons (c). La pierre où notre présent en devenant passé ne cesse de se prendre, s’ouvrira sous ses doigts. Et de même que le savant penché sur des traces en sait plus sur l’animal qui les laissa que l’animal lui-même, de la même façon une part de nous-même à nous-même inconnue viendra alors à la lumière.

Aimé Michel


(1) André de Cayeux : la Science de la Terre (Bordas), page 289.

L’article ci-dessus est la Chronique n° 22 parue dans France Catholique – N° 1 263 – 26 février 1971, et reprise dans le livre « La clarté au cœur du labyrinthe » par Jean-Pierre Rospars, voir références au pied de cet article

Notes de Jean-Pierre Rospars

a) C’est le rôle de la science de faire petit à petit le lien entre ces lois physiques et leurs multiples conséquences notamment en biologie. Mais gardons nous de voir dans cette évocation d’un plan, d’un dessein, un exemple d’intrusion d’idées spiritualistes dans la sobre explication des faits par la science. Ces faits et ces explications sont ce qu’ils sont, indépendamment de leur interprétation métaphysique : il n’y a ni confusion ni empiètement.

b) Aimé Michel est coutumier des « pensées difficiles, peut-être insoutenables », souvent formulées en passant. Une réaction spontanée à leur égard est de n’y voir qu’un vague propos sans suite, ce qui évite d’avoir à les regarder en face. Cette échappatoire facile n’est pas recommandée car ces pensées se retrouvent de textes en textes. Ici c’est de la « condition animale », encore si négligée, dont il s’agit, dont on verra qu’elle occupe une part significative de ses réflexions.

c) Cette pensée surplombante, supra-humaine, qui appartient au futur de notre planète, mais peut exister déjà ailleurs dans l’univers, est aussi une idée difficile et récurrente chez A. Michel.

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Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

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