Chronique n° 343 parue dans F.C.-E. – N° 1809 – 14 août 1981.

L’ASSOMPTION : LA FEMME EN SA SUBLIME VÉRITÉ

Marie signe de contradiction en un temps de profanation de la chair féminine

lundi 10 août 2015

En un temps de « meurtre de la mère » et de profanation de la chair féminine Marie est signe de contradiction

Il me faut d’abord l’avouer : je suis embarrassé pour exprimer ce que je voudrais dire sur l’Assomption, moi pauvre homme. Seul le mystique pénètre dans les choses de la spiritualité sans donner à entendre qu’il en sait plus que les autres. Or, moi, je ne sais rien qui vaille, mais allons-y quand même. Voilà ce que je sais bien :

Pour moi, l’Assomption, c’est la sublime vérité sur l’essence de la femme. Cette sublime vérité a été déposée dans le cœur de l’histoire et elle s’est transmise par la rumeur chrétienne qui n’existe au départ ni dans les Écritures ni dans l’enseignement dogmatique : « Son sépulcre fut trouvé vide, dit mon vieux catéchisme, et la tradition, si jalouse de conserver les restes des saints, n’a gardé aucune trace de ses reliques. » D’où la Fête de l’Assomption, « pour honorer sa mort, sa résurrection et son entrée au ciel ». [1]

Une évidence du sacré

Cette rumeur chrétienne, c’est un bouche à oreille qui a traversé vingt siècles d’épreuves, de métamorphoses et de tragédies jusqu’à sa consécration dogmatique [2]. Je retiens que le peuple chrétien, sans être formellement enseigné sur l’Assomption, a voulu dans son cœur en transmettre la croyance. C’est qu’il y tenait, précisément, du fond du cœur. Et pourquoi y tenait-il tant ? Parce que tout homme venant en ce monde y est introduit, à travers, l’infini mystère des origines, par sa mère.

Tous nous fûmes portés par un sein et c’est par ce premier état que nous connûmes l’énigme d’être. Nous sentons bien l’évidence du sacré dans cette fonction de la chair qui nous tira du néant pour l’accomplissement d’une volonté plus ancienne que le monde. Ne nous arrive-t-il pas de penser à l’abîme du temps où nous ne surgissons qu’une fois et à jamais ? Imaginons une fleur, portée par un arbre plus ancien que toutes chose et ne fleurissant qu’une fois pour de brèves années.

Nous sommes – chacun de nous est – cette fleur, éclose dans un sein maternel.

Ce n’est pas par hasard que les dogmes sur la Vierge aient attendu pour être proclamés un temps de profanation de la chair féminine. Pour nous qui croyons que le hasard est le nom de notre ignorance et que tout évènement doit être compris par sa finalité, il ne peut être que frappant et révélateur que cette chair féminine ait trouvé sa consécration surnaturelle au moment où les hommes, explorant l’arbre du jardin toujours offert à leur présomption, y aient découvert le secret de la libre profanation de la chair féminine.

En ce siècle orphelin

Parlons clair, que cela se soit produit au siècle de l’avortement et de la pilule, au temps où les hommes ont commencé à croire normal que les images de la procréation pussent devenir source de mal, d’un mal angoissant, quoique follement nié [3]. Certes, l’Apocalypse ne livre pas ses secrets, mais même le lecteur non éclairé y sent que les temps de dévastation et d’effondrement sont aussi ceux de la femme dégradée.

Dégradation insidieuse, s’introduisant par le mensonge : enfin, crie la trompette anonyme, sinon unanime, enfin la femme est l’égale de l’homme. Égale, ne l’était-elle pas du temps de saint Bernard ? Égale, le reste-t-elle, l’est-elle autant, quand on veut détacher de son image celle de la maternité ?
Est-ce devenir l’égale de l’homme que de perdre ce qui l’en distingue, ce qui l’élève au-dessus de lui ? Le nivellement, l’abaissement, est-ce l’égalité ?

La chair réduite à ses misères, est-ce sa libération ? Je ne sais comment il faut imaginer l’assomption d’un corps de femme dans le ciel, je ne sais pas ce qu’est un ciel où sont les corps d’Énoch, d’Élie, de Moïse [4] , et parmi l’infinité des choses que j’ignore celle-là ne m’embarrasse pas plus qu’une autre [5].

Mais je sais, je sens qu’une chair ainsi retirée de ce monde d’obscurités et de douleurs n’est pas une chair quelconque. Certes, « le fruit de ses entrailles est béni » mais c’est bien par ses entrailles qu’elle aussi fut « bénie entre toutes les femmes ». [6]

L’assomption de la mère est au fond de tout cœur humain. La rumeur chrétienne ne date que de vingt siècles, mais déjà depuis d’autres siècles sans nombre tout homme en mourant pense à sa mère et parfois l’appelle, si grande est sa foi que là où il va sa mère l’attend. Champs de bataille oubliés, venez en témoignage. Témoignez, tous les lieux d’agonie.

« Si vous ne devenez comme ces petits enfants... » [7]

Car la vérité de l’homme est au plus proche de sa mère ou bien se retrouve auprès d’elle après l’avoir perdue. De quoi donc souffre notre siècle gavé, sinon d’être orphelin ? Meurtre du père, pédante calembredaine. Parle-nous plutôt du meurtre de la mère, plus diabolique, car non proclamé, et souillé de tous les crachats.

Bénie entre toutes

L’homme vieilli ne retrouve l’amour qu’après un long désert, quand remonte en lui le temps où il portait encore toutes les promesses. Alors, un sentiment surhumain, dépassant l’image même du souvenir, envahit secrètement la langueur de ses dernières pensées. Au travers de ce lointain amour si bref, si souvent oublié pendant les orages et les incertitudes de la maturité, ressuscite dans une pureté singulière et différente un nouveau sentiment, peut-être une nostalgie annonciatrice de nos invisibles fins dernières. La mère elle-même, sa vie durant, ne se demande-t-elle pas souvent avec étonnement où est le petit enfant qui lui fit connaître une élévation tellement ineffable au-dessus de l’humaine condition ?

Voilà pourquoi il me semble que l’Assomption nous révèle la sublime vérité de la femme, l’essence intemporelle et charnelle qui la transporte à travers les divagations de l’histoire vers sa divine destinée. Car ce fut bien par ce qu’il y avait en Elle d’inaliénation féminine qu’Elle fut bénie entre toutes.

Aimé MICHEL

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Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 10 août 2015


[1Pour nombre de nos contemporains ces histoires de Marie, mère toujours vierge et enlevée au ciel, relèvent du conte de fée ou du mythe et ne méritent guère plus qu’un haussement d’épaule. Ceux qui s’attachent aux Écritures se disent que les enseignements de l’Église seraient quand même plus faciles à suivre s’ils pouvaient être délivrés de ces étranges récits, si peu crédibles car si contraire en apparence à ce qu’on sait aujourd’hui du monde et de ses lois. Ce qu’on oublie alors c’est qu’ils ont toujours été difficiles à croire, tout particulièrement la naissance virginale de Jésus.

Déjà au deuxième siècle de notre ère le juif Tryphon se moque de la virginité de Marie : « On raconte d’ailleurs quelque chose de semblable dans les fables des Grecs ; n’y lit-on pas que celui qu’on appelle Jupiter s’approcha d’une vierge nommée Danaé, et descendit en elle en prenant la forme d’une pluie d’or, et que c’est ainsi que vint au monde un certain Persée ? Ne devriez-vous pas avoir honte de vous rencontrer avec les Grecs ? Il serait mieux, je pense, de convenir que votre Jésus est un homme né d’entre les hommes, et que s’il est vraiment le Christ, et que vous puissiez le prouver par les Écritures, c’est un honneur qu’il a mérité par sa parfaite soumission à la loi et l’admirable pureté de sa vie ; mais ne venez pas nous débiter avec confiance de pareilles chimères, de semblables prodiges, si vous ne voulez pas qu’on vous accuse de tomber dans toutes les extravagances des Grecs. » Justin lui répond : « Il est une chose, Tryphon, dont je veux que vous soyez persuadé, ainsi que tout le monde, c’est que lors même que vous diriez de pires sarcasmes et plaisanteries, vous ne pourriez tant soit peu m’ébranler. » (Dialogue de saint Justin avec le juif Tryphon, trad. un peu modifiée de M. de Genoude, LXVII, 2 et 3 ;

http://remacle.org/bloodwolf/eglise/justin/tryphon.htm).

Le neurologue Dominique Laplane dans Un regard neuf sur le génie du Christianisme (F.-X. de Guibert, Paris, 2e édition, 2006) consacre un paragraphe à ce sujet. Il s’en explique ainsi : « Ce paragraphe sur la virginité de Marie figure ici non comme une raison directe de croire mais comme une preuve que les premiers chrétiens soutenaient des positions qui n’auraient jamais dû éclore dans le milieu d’où ils étaient issus et qu’ils savaient difficiles à soutenir. En dépit des railleries et des insultes, en dépit des difficultés à croire et des dissensions qu’elles entraînaient, simplement parce que les choses étaient ainsi, ils les ont maintenues. Comme il eut été plus simple de concéder que cet aspect du “mythe” était mal compris ! C’est aussi une occasion de dire et répéter que cette interprétation des Évangiles à quelques années de leur écriture, par des personnages qui avaient connu les successeurs immédiats des apôtres ont autrement de chances d’être conformes à l’esprit dans lequel ils ont été rédigés que les ratiocinations de prétendus savants contemporains. » (pp. 159-160).

[2Le dogme de l’Assomption a été défini en ces termes en 1950 : « la Vierge immaculée (…) ayant accompli le cours de sa vie terrestre, fut élevée corps et âme à la gloire du ciel (…) ». Le Catéchisme de l’Eglise catholique (Paris, 1998) ajoute « L’Assomption de la Sainte Vierge est une participation singulière à la Résurrection de son Fils et une anticipation de la résurrection des autres chrétiens. » (paragraphe 966).

Ce dogme a été précédé, près d’un siècle auparavant, par celui de l’Immaculée Conception (1854) : « La bienheureuse Vierge Marie a été, au premier instant de sa conception, par une grâce et une faveur singulière de Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ Sauveur du genre humain, préservée intacte de toute souillure du péché originel. » (paragraphe 491). Contrairement à une confusion fréquente ce dogme n’a donc pas de rapport direct avec la virginité de Marie et ne porte pas sur ce point.

Comme le rappelle Aimé Michel l’Église a toujours cru cela. Claude Tresmontant l’illustre ainsi : « Un très grand théologien, en 1302, à la Sorbonne, a défendu contre les autres théologiens de l’université, l’hypothèse selon laquelle, pour consentir à l’œuvre de Dieu en elle, il fallait que Marie ait été créée sainte. C’est cette hypothèse du bienheureux Jean Duns Scot qui a été reconnue exacte et définie solennellement par l’Église en 1854. » (article Mariam, dans Problèmes de notre temps, O.E.I.L., Paris, 1991, p. 228).

[3Sur l’avortement voir les chroniques n° 190, Avortement et biologie – Les effrayantes perspectives ouvertes par les progrès de la biologie (11.07.2011) et surtout n° 126, Avis désintéressé à MM. les assassins – Les hypothèses les plus certaines ne sont pas de nature scientifique (04.06.2012).

A ce propos le bibliste franciscain Bernard-Marie relève un détail du premier chapitre de l’évangile de Luc. Il y est écrit que, juste après l’Annonciation, Marie quitta Nazareth « en hâte » pour rejoindre sa cousine Élisabeth près de Jérusalem à 120 km de là, soit 7 jours de marche. Jésus à l’état d’embryon était donc âgé d’une dizaine de jours quand elle rencontra Élisabeth alors enceinte de Jean-Baptiste depuis 6 mois et que ce dernier « tressaillit en son sein ». Pour Bernard-Marie cela montre que selon l’Écriture un embryon d’à peine 10 jours est déjà une personne humaine à part entière. (Questions insolites sur la foi catholique, Salvator, Paris, 2012, pp. 57-59).

[4Énoch, Moïse et Élie sont tous trois réputés avoir été enlevés au ciel. D’Hénoch (ou Enochi), l’un des patriarches prédiluviens, arrière-grand-père de Noé, la Genèse écrit qu’il « marcha avec Dieu, puis il disparut parce que Dieu l’avait pris » (chap. 5, v. 21-24). L’enlèvement d’Élie est décrit dans Second Livre des Rois : Élie et Élisée « continuaient de marcher et de parler, et voici un char de feu et des chevaux de feu : ils les séparèrent l’un de l’autre, et Élie monta au ciel dans un tourbillon. » (2 Rois, 2, 11). Quant à Moïse, on peut lire dans le Deutéronome : « Moïse, le serviteur de Yahvé, mourut là, dans le pays de Moab, selon l’oracle de Yahvé. Et il l’enterra dans la vallée, au pays de Moab, vis-à-vis de Bet-Peor. Personne n’a connu son sépulcre jusqu’à ce jour » (34, v. 5 et 6). Il n’est donc pas question d’un enlèvement mais d’une sépulture, énigmatique au demeurant puisqu’on se demande qui a enterré Moïse – Moïse lui-même selon d’anciens commentateurs du texte hébreu, ses compagnons selon la traduction « on le mit au tombeau » du texte grec par Dhorme dans la Pléiade, ou Yahvé selon la Massore et la plupart des traducteurs chrétiens. Il existe toutefois une autre tradition, dans un texte apocryphe datant du temps de Jésus, l’Assomption de Moïse, qui fait état d’un voyage céleste de Moïse.

Ces passages ont donné lieu à des commentaires selon deux perspectives différentes mais liées. La première voit dans les ascensions d’Hénoch et d’Élie des préfigurations d’une part de l’Ascension du Christ et de l’Assomption de la Vierge, d’autre part de la résurrections des corps à la fin des temps. La seconde offre une réponse à la question du salut des hommes qui n’ont pas connu la Révélation car Hénoch est le type de ces sages antiques qui n’appartenaient pas à la nation juive. Les premiers chrétiens ont vu dans son enlèvement auprès de Dieu la preuve que le salut n’était réservé ni aux Juifs ni aux observances juives. L’Épitre aux Hébreux précise : « C’est par la foi qu’Hénoch fut transféré pour ne pas voir la mort, et on ne le trouvait pas, parce que Dieu l’avait transféré. Avant son transfert, en effet, il lui est rendu témoignage qu’il avait plu à Dieu. » (chap. 11, v. 5, trad. E. Osty). Pour Jean Daniélou ce texte « est peut-être le plus important de toute l’Écriture sur la situation religieuse du monde païen » car il affirme une possibilité de salut pour tout homme à condition de croire en Dieu et de se conduire selon la justice « qui est inscrite dans le cœur de tout homme » (Les saints païens de l’Ancien Testament, Seuil, 1956 dont on trouvera le texte relatif à Hénoch sur http://sophia.free-h.net/spip.php?article182). Bien entendu d’autres voix que celle de Paul qui voulait que tous les hommes fussent sauvés (1 Timothée, 2, 4) se sont faites entendre au cours des siècles, celle d’Augustin surtout qui soutenait que tous les païens, même justes, étaient condamnés.

[5« Je ne sais comment il faut imaginer l’assomption d’un corps de femme dans le ciel, je ne sais pas ce qu’est un ciel où sont les corps d’Énoch, d’Élie, de Moïse, et parmi l’infinité des choses que j’ignore celle-là ne m’embarrasse pas plus qu’une autre » : cette déclaration d’ignorance cent fois répétée sur cents sujets différents occupe une place centrale dans la pensée d’Aimé Michel comme le montrent, parmi bien d’autres, les chroniques n° 88, Quand deux plus deux font trois – Possible et impossible (18.10.2011) et n° 293, L’homme-caillou – Une Révélation ne peut pas être de nature scientifique (14.10.2013). Elle implique une prise de distance radicale à l’égard de toute absolutisation de l’état actuel de nos connaissances. Cette minimisation de nos ignorances conjuguée au matérialisme mécaniciste (le monde est une machine) conduit au rationalisme étroit, inspire les modernes commentateurs des Écritures, fonde la critique radicale du christianisme et détermine toute l’atmosphère intellectuelle contemporaine.

Loin de trouver dans la science actuelle, en particulier la physique qui en est la pointe la plus avancée, une confirmation de la conception matérialiste et mécaniciste du monde, Aimé Michel y discerne l’exact inverse : c’est la physique elle-même qui ruine la croyance en cette conception. Seulement l’interprétation actuelle est moins facile à comprendre, moins intuitive, moins visualisable que le mécanicisme classique et même en conflit avec notre compréhension spontanée. On ne s’étonnera donc pas qu’elle soit si peu vulgarisée et si mal connue et appréciée. Alors combien de temps faudra-t-il pour que cette nouvelle vision du monde, s’installe dans les consciences, à commencer par celle des biologistes moléculaires et des neurobiologistes qui sont actuellement les plus fermes soutiens du mécanicisme ?

[6Ce sont les paroles par lesquelles Élisabeth accueille Marie lors de la Visitation : « Tu es bénie entre les femmes, et béni le fruit de ton sein » (Luc, chap. 1, v. 42). Néanmoins, Aimé Michel, qui conservait une distance critique à l’égard de toute affirmation et savait tenir sous son regard des aspects contradictoires, n’était pas exempt de réserve sur cette bénédiction « entre toutes les femmes ». Je me souviens d’une conversation avec lui où je crus discerner un certain agacement à l’égard de cette élection sans en bien comprendre les motifs.

[7« On lui présentait des petits enfants pour qu’il les touchât, et les disciples se mirent à les rudoyer. Mais, voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit : “Laissez venir à moi les petits enfants, ne les empêchez pas ; car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu. En vérité je vous le dis : quiconque n’accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant n’y entrera pas.” Et, les prenant dans ses bras, il les bénissait en leur imposant les mains. » (Marc, 10, 13-16, trad. E. Osty ; parallèles chez Matthieu et Luc).

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