Traduit par Aurélie D.

Justice sociale ou cléricalisme ?

par Ines A. Murzaku

mardi 11 juin 2019

Le titre d’un article de presse récent a attiré mon attention : « Une employée de cantine licenciée pour avoir nourri un élève qui ne pouvait pas payer ; le gestionnaire l’a accusée d’un vol de 8 dollars. » Bonnie Kimball, employée du lycée régional de la Mascoma Valley aux Etats-Unis, pensait faire ce que la compagnie, Café Services, lui avait demandé, c’est-à-dire un acte éthique : nourrir un lycéen susceptible de se trouver dans une situation difficile, incapable de payer pour sa nourriture.

Je ne pouvais m’empêcher de penser à un cas similaire, impliquant un clerc, un prince de l’Église en fait, le cardinal Konrad Krajewski, l’aumônier apostolique de l’Office papal des œuvres de charité. Le cardinal a fait la une des journaux italiens pour avoir enfreint la loi "par charité" en fournissant l’électricité à environ 400 habitants d’un immeuble extrêmement suroccupé du centre de Rome.

Le clerc a qualifié la situation de "désespérée" et a déclaré qu’il prendrait "l’entière responsabilité", allant même jusqu’à payer la facture d’environ 300 000 euros à la compagnie d’électricité. L’histoire de ce bâtiment ne se limite toutefois pas à la fourniture de logements d’urgence aux marginalisés.

Selon le journal romain Il Messaggero, outre les habitants, italiens et immigrés, le bâtiment abrite une discothèque (Spin Time Labs) pouvant accueillir 1 000 personnes, mais sans issue de secours ni alarme incendie ; un restaurant ; une école de brasserie ; un cinéma et des salles où des cours de tango sont organisés. Il existe également une taverne proposant des prix inférieurs à la moyenne des restaurants italiens des alentours.

Selon Il Messaggero, en 2018, il y avait plus de 125 événements publics dans le bâtiment, au grand dam des habitants des environs, dérangés par la musique.

Le cardinal se tenait informé de la coupure de courant par l’intermédiaire d’une consœur Adriana, qui vit et travaille dans le bâtiment depuis six ans. Les récits de la sœur sur l’aggravation de la situation (le bâtiment n’était plus alimenté depuis presque une semaine) ont amené le cardinal à prendre la situation en main en violant la loi et en brisant littéralement les scellés des compteurs installés par la compagnie d’électricité.

Le cardinal a qualifié son acte d’acte de compassion et de miséricorde, le plaçant devant la loi. Mais il semble qu’il n’y ait pas de grande tyrannie (et un péril considérable) dans ce geste, aussi bien intentionné soit-il.

Le cardinal est un citoyen d’un pays étranger, l’État de la cité du Vatican, et ne peut donc pas être poursuivi en justice en vertu du droit italien. Le clerc a-t-il utilisé son statut de secrétaire particulier, qui s’accompagne d’une immunité, pour enfreindre la loi italienne ? Le problème n’aurait-il pas pu être résolu différemment, en évitant de porter atteinte à l’ordre juridique, sans parler des gros titres hautement politisés et de l’attention des médias ?

L’aumônier du pape aurait pu tout simplement payer la facture avant que la compagnie d’électricité ne coupe le courant électrique et ferme les compteurs, puisqu’il était tenu informé de la situation.

Il est intéressant d’observer ce que le cardinal secrétaire d’Etat, Pietro Parolin, a dit à propos de l’acte de Krajewski, soulignant qu’il voulait « attirer l’attention sur un problème réel ». Certes, mais les actes de charité et de compassion se font habituellement en silence. Comme Jésus nous l’a enseigné à propos de l’aumône, « quand vous faites l’aumône, ne laissez pas votre main gauche savoir ce que fait votre droite, afin que votre aumône soit secrète. Et ton Père qui voit dans le secret te le rendra. » (Matthieu 6 : 3-4)

Toute personne n’ayant pas le même statut que celle du cardinal Krajewski aurait subi de graves conséquences pour avoir enfreint la loi et violé les compteurs scellés, qui sont une propriété privée. La société devrait porter des accusations contre la police et les carabiniers.

Avec raison. Le Catéchisme de l’Église catholique (2408) appelle au respect des biens d’autrui en précisant : « Le septième commandement interdit le vol, c’est-à-dire l’usurpation de la propriété d’autrui contre la volonté raisonnable de son propriétaire ». Le catéchisme permet peu d’exceptions en cas de « nécessité évidente et urgente lorsque le seul moyen de subvenir aux besoins essentiels immédiats (nourriture, abri, vêtements, etc.) est de se mettre à disposition et d’utiliser les biens d’autrui. »

Mais ce n’était pas vraiment le cas ici. Des journalistes à Rome ont souligné que violer inutilement la loi, puis parader sur la place publique, invitait les autres à faire de même et menaçait de nuire au bon ordre nécessaire à toute société pour mener à bien ses activités essentielles.

Le fait est que le cardinal n’a subi aucune pénalité et a été félicité pour son « héroïsme », alors qu’il ne risquait pas de perdre son emploi ni de subir d’autres conséquences. En effet, il est devenu une célébrité instantanée dans certains quartiers européens.

Hormis la promesse de payer la facture de la compagnie d’électricité (ne la payant pas personnellement mais utilisant les fonds de l’Église pour le faire), le cardinal n’a pas présenté d’excuses publiques pour avoir enfreint la loi. À la lumière des discussions récentes au Vatican sur la crise des abus, on peut se demander : est-ce du cléricalisme ?

Les revendications de justice sociale accordent-elles un statut spécial ou supérieur au clergé ? Nous avons des lois justement pour que les gens ne puissent pas faire ce qu’ils veulent en proclamant simplement, de leur propre autorité, que ce qu’ils font est juste.

Le cardinal Krajewski est-il au-dessus des lois alors qu’une employée de cantine, citoyenne respectueuse des lois, subit de lourdes conséquences pour des actes beaucoup moins graves ?

L’Église a une mission divine et appelle les gens à vivre avec compassion et responsabilité dans leur cheminement vers la Cité Divine. Tant le clergé catholique que les laïcs ont le devoir non seulement de vivre une vie intègre et compatissante, mais également de respecter la loi du pays, sauf dans les cas les plus extrêmes où la loi commet une injustice.

Comme les premiers chrétiens, les chrétiens modernes devraient « obéir aux lois établies... si noble est le poste que Dieu leur a assigné qu’il ne leur est pas permis de déserter. » (CEC 2240).

En résumé, si nous souhaitons comprendre le sens du cléricalisme, rappelons-nous le cas du laïc et du prêtre : l’un est congédié, l’autre jouit de l’actualité et du statut de célébrité.

Samedi 1er juin 2019

Source : https://www.thecatholicthing.org/2019/06/01/social-justice-clericalism/

Photo : le Cardinal Krajewski avec le Pape.

Ines Angeli Murzaki est professeur d’histoire de l’Eglise à l’Université Seton Hal, aux Etats-Unis. Ses recherches approfondies sur l’histoire du christianisme, le catholicisme, les ordres religieux et l’œcuménisme ont été publiées dans de nombreux articles érudits et cinq livres.

Messages

  • Une - autre - histoire vraie : dans le réfectoire d’une école "huppée", la serveuse arrivée à la hauteur de l’assiette pour y déposer le bifteck est arrêtée net par la voix de la Mère Econome : "Non ! Ne la servez pas ! Son père n’a pas payé le trimestre !". Du coup, la religieuse enseignante, ce jour-là d’astreinte au déjeuner des élèves, disparait, frappe à la porte du bureau de la Mère Supérieure, s’y engouffre et, arrachant son voile, relate ce qu’elle venait de vivre. Dénonçant le manque de pédagogie de sa consoeur humiliant publiquement une enfant sans même s’assurer que la famille avait peut-être un souci passager, assène : "Après cela, comment pourrais-je parler à mes élèves de compassion, de charité et de Jésus-Christ sans me ridiculiser ?!". Cette religieuse n’avait pourtant aucune entrée dans les hautes sphères de la hiérarchie catholique, n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer le pape et n’était dans les petits papiers d’aucune pourpre cardinalice. Et c’était avant les pontificats de François, Benoît XVI ou JPII. (Mais elle a remis son voile à sa place et a obtenu gain de cause).

    Par un long et laborieux article Mme Murzuku s’astreint à dénoncer, semble-t-il, un exemple de cléricalisme, d’après elle, visible ici par des faits et gestes de l’"aumônier du pape" en personne, encensé par Mgr Parolin etc. Autant expliquer tout simplement que le Saint Père accepte, sinon encourage, le cléricalisme qu’il prétend combattre.

    En espérant se tromper sur l’article de Mme Murzuku.

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