Philippe Lefebvre, o.p. : « Joseph, l’éloquence d’un taciturne », Salvator, 272 pages, 20 euros.

Joseph, l’éloquence d’un taciturne

par le Père Francis Volle c.p.c.r.

lundi 20 mars 2017

En ce mois de mars, qui est consacré à saint Joseph en notre Église latine, un professeur à l’université catholique de Fribourg se livre à l’exercice difficile mais enrichissant de faire le portrait spirituel de l’époux de Marie.

Comment peut-on être éloquent sans rien dire ? On serait d’accord avec le père Lefebvre sur la taciturnité du personnage puisque l’Évangile ne parle que peu de lui, et en tout cas ne cite pas un seul mot de sa bouche ; quant à le trouver quand même éloquent, faudra-t-il pour cela inventer ?

Erreur ! Vous irez peut-être comme cela m’est arrivé d’étonnement en étonnement, en constatant de nombreux renvois le concernant dans les Écritures. L’auteur généralise d’ailleurs cet angle de leur lecture avant une application à notre cas. C’est qu’il y a un large «  répondant  » entre les textes inspirés, lesquels s’assemblent tous dans un ensemble cohérent, édifice, corps. Ils se citent les uns les autres, ou bien se supposent, s’illustrent, s’enrichissent réciproquement, au-delà de l’explicite, voire de l’implicite, par le biais des racines. De sorte qu’une touche ici en évoque une autre pour le fin connaisseur des textes. Comme si, en appuyant sur une pièce de clavier, s’éclairaient un peu partout des luminosités sur la planche. Ou bien, en un domaine acoustique, si, à l’appel, des voix plus ou moins sourdes répondaient : « Ici, par ici ! » De sorte que notre Joseph se trouve disséminé un peu partout dans les Écritures. Et plus encore dans l’Ancien Testament que dans le Nouveau. En fin de compte c’est ce monde-là, difficile à décrypter, en grossesse pourtant de tout le Nouveau, c’est lui l’«  apparent taciturne  » autant que l’est pour son compte le héros principal de notre livre.

Que l’on y rencontre Jésus-Christ partout, nous serions d’accord a priori puisqu’il est la raison d’être de toutes les Écritures, leur fine pointe, mais il faudrait alors dire pareil d’autres hommes bibliques apparemment sans envergure ! Parfaitement, et c’est la thèse principale de l’auteur de dévoiler la perspective divine qui introduit une grandeur inattendue en des personnages tout juste cités. L’Ancien Testament en devient un réservoir de surprises lorsqu’on prend le temps de le relire, en clignant les yeux au besoin, comme on le fait parfois quand on doit lire du «  petit  » ou du «  mal écrit  ».

Dès ses premières pages notre bibliste chevronné nous oblige à admettre que le texte inspiré est plus riche qu’on n’y songeait. C’est tiré notamment de l’étonnement de Jésus devant un entourage supposé savant qui n’aurait pas songé jusque-là aux références impliquées dans tel ou tel passage d’Écriture. Ainsi avec les disciples d’Emmaüs : «  Comment se fait-il que vous n’ayez pas compris les textes qui parlent tant de moi et de ma résurrection ?  » Ou avec les scribes et les pharisiens se méprenant sur la nature du mariage : «  Mais vous n’avez donc pas lu la Genèse ?  » Ou s’égarant sur la vie éternelle : «  Dieu est le Dieu des vivants et pas celui des morts, vous devriez le savoir tout de même !  » Et sur la virginité : «  Mais enfin !  »

Il n’est pas étrange que le sens dévoilé par le Christ en ces occasions n’induise à penser à la richesse mystérieuse de ce que nous appellerions parfois «  du détail  ». Et plus encore à admettre une dimension superposée à ce qui déjà nous paraissait important. Ainsi arrivons-nous à notre Joseph. Pas seulement le «  mentionné  » furtivement en un début de texte mais avec Jésus «  l’héritier de la promesse  », «  l’ homme du seuil  », «  un nouvel Adam  », «  l’homme des départs », celui à qui est confié le «  CE – au neutre, l’être saint de Lc.1,35 – gigantesque, engendré par l’Esprit en son épouse virginale. Qui aurait pensé à tant de noblesse sous les dehors d’un menuisier de village, fût-il de la tribu de David !  ». (Il y en avait un millier alors en Israël, tous plus ou moins dans «  la dèche  » n.d.l.r.)

Outre la mise en surbrillance par notre auteur de richesses cachées en des personnages qu’on aurait vite fait d’enjamber, nous nous trouvons avec lui devant une deuxième thèse, telle qu’elle est provoquée par la singularité du mariage de Joseph et Marie. Une telle singularité s’inscrit tout bonnement dans une multitude de situations «  anormales  » au regard de la loi mosaïque, qu’elles soient d’ordre matrimonial, procréatif, sociétaire, liturgique, etc. Mais que faut-il au juste taxer d’ « anormal  » quand les mots ont plusieurs sens ? quand la «  loi de Moïse  » elle-même est sujette à interprétations diverses, quand une volonté divine authentique domine souverainement une lettre qu’on ne peut diviniser pour son compte ? On en donnera facilement des exemples, tout en reconnaissant, par-delà l’intention de notre auteur, que leur relativisation fait courir le risque de légitimer ce qu’on appelle aujourd’hui la morale de situation, ou encore de tomber dans l’illuminisme.

«  Une situation contradictoire, paradoxale, est toujours féconde quand elle arrive chez ceux qui cherchent une vérité plus profonde et plus large.  » Ainsi, le fait d’être en porte-à-faux avec la Loi oblige-t-il à entendre la Loi autrement, ou plutôt à retrouver ce qu’elle est vraiment : non d’abord un document écrit à mettre en application mais bien une parole qui doit être entendue au présent, dans les circonstances précises dans lesquelles on est impliqué. La Loi interroge la réalité vécue et elle est en retour interrogée par elle. Si, par exemple, les mariages avec des étrangers sont interdits, que signifie au juste «  étranger  » ? Le terme relève-t-il d’une brutale exclusivité raciale ou politique ? Le Deutéronome nous le dit : ce qui est à craindre avec les étrangers qu’on épouse, c’est d’épouser aussi leurs dieux et d’abandonner la relation personnelle, vivante, aimante avec le Seigneur. Cippora, cette Madianite qu’épousa Moïse, était-elle une étrangère, elle qui circoncit son fils Guershom – un rite que Moïse avait apparemment omis de pratiquer ? c’est donc elle qui le fait entrer dans l’alliance avec le Dieu d’Israël. Selon la Loi, reçue dans sa pleine portée, on peut dire que Moïse n’a pas épousé une Israëlite, mais qu’il ne s’est pas non plus marié avec une étrangère… Autre exemple : le Seigneur a dit dans sa Loi de ne pas retourner en Égypte (Nombres 14, 2-4, Deutéronome 17, 16, etc.) ; mais il y a des cas où l’Égypte devient terre d’accueil… La Loi interdit le retour si l’Égypte attire vers le passé, si elle fait oublier les nouveaux chemins de Dieu. Si au contraire elle se fait pays accueillant d’où «  Dieu appelle son fils  », alors pourquoi ne pas y séjourner ? Application à Joseph pour définir sa manière habituelle d’agir : il fait ce que l’ange du Seigneur lui prescrit, soit pour prendre chez lui son épouse (Mt. 1, 24), soit pour fuir en Égypte (Mt. 2, 13-14), soit pour en revenir et aller s’établir à Nazareth (Mt. 2, 18-23). Problèmes résolus donc «  par le haut  » : Joseph obéit à la Loi, entrant dans son esprit, en suivant les chemins que Dieu trace au fur et à mesure de l’histoire.

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