John-Henry Newman

mardi 4 mars 2008

4 MARS

Il ne nous est pas indifférent de savoir que, lorsque Newman rédige ses grandes œuvres, les conditions psychologiques ne sont pas forcément idéales. C’est particulièrement vrai au moment où il compose les conférences qui forment L’idée d’université (Ad Solem). De violentes polémiques accompagnent alors la fondation de l’université catholique de Dublin. Le monde anglican ressent très mal le passage à l’Église de Rome d’une personnalité d’un tel prestige, d’autant qu’il y a alors tout un mouvement d’adhé­sion au catholicisme. Le père Edmond Robillard, dans son introduction, nous donne un aperçu suggestif du ton alors employé contre le conférencier : « Mamie Newman, au service de Pierre le Perpétuel, mari de la fille du pharaon (c’est-à-dire au service du pape et de l’Église ro­maine), mamie Newman, donc, soigne et nourrit de son lait papal son poupon, conçu à Oxford, et engendré à Rome. » On a si peur du talent et de la force dia­lectique de l’intéressé qu’on tente de répandre le bruit de l’échec des conférences qui ont pourtant remporté un grand succès.

Au moment des conférences à Dublin sévit l’affaire Giacinto Achilli, du nom de cet Italien, dominicain défroqué qui s’était retrouvé en prison à la suite de ses manières déplorables à l’égard des jeunes filles et des femmes mariées. Les protestants veulent utiliser Achilli pour révéler au grand public le système de terreur régnant dans l’Église romaine. C’est un procédé censé stopper les conversions qui se multiplient dangereusement en Angleterre. Newman le dénonce dans l’un de ses sermons. L’ancien religieux le fait condamner en diffamation : « Il faut imaginer que l’auteur, entre deux périodes cicéronniennes, - car Newman écrit par longues touches, que nous avons peut-être eu tort, ici, par souci de clarté, de ramener à des traits courts et incisifs - se demande quels effets il pourra emporter avec lui, s’il est condamné à plusieurs années de prison ; et de se représenter qu’entre deux citations d’Aristote et de Juvénal, ou du vieux Bacon qu’il exploite abondamment, il doit consulter ses avocats, encourager les amis qui parcourent l’Italie pour y trouver et rassembler les victimes dont le témoignage accablera Achilli, remercier les bienfaiteurs qui de toutes les parties du monde lui adressent des aumônes, solliciter les offrandes de ceux qui voudraient l’aider… »

Autrement dit, la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour reprendre le titre du film d’Étienne Chatiliez, gentiment moqueur à l’égard d’une certaine bien-pensance catholique. Les sourires béats, les gestuelles suaves ou niaises nous éloignent de l’expérience spirituelle véritable qui ne va pas sans le combat de la foi, les expériences mortifiantes, les multiples chausse-trappes de la part d’adversaires retors.

Si l’on met la vie de Newman en perspective, on s’aperçoit qu’elle consiste en un presque perpétuel affrontement, à l’intérieur de lui-même et avec des forces extérieures. La période catholique ne sera pas plus facile que les années d’Oxford. Le converti aura à se défendre sans cesse de la suspicion de beaucoup de ses nouveaux frères.
7 mars

Toujours Newman. Je relis son célèbre Essai sur le développement de la doctrine chrétienne grâce à la nouvelle édition d’Ad Solem (qui est la reprise du volume 4 des textes newmaniens de Desclée de Brouwer, introduit par Louis Bouyer). Un passage me retient car il s’insère dans le débat développé par certains traditionalistes, ceux de la mouvance lefebvriste. Aujourd’hui, se plaignent-ils, l’Église catholique of­ficielle ne se définirait plus comme la vera religio, la religion vraie qui s’op­pose aux fausses religions, les hé­rétiques mais aussi celles qui sont étrangères au christianisme et dont on craint désormais d’affirmer que « leurs dieux sont des démons ».

Newman emploie cette expression de vraie religion ou de fausse religion, ce qui devrait convenir à nos objecteurs. Mais il apporte des précisions qui devraient requérir toute leur attention, par ce qu’elles corrigent sin­gulièrement ce que vrai et faux pourraient avoir de sommaire et de réducteur. Une vérité de foi n’est pas vraie comme une équation mathématique. D’où cette explication, qui, a priori, devrait faire dresser les cheveux à nos amis farouches opposants au relativisme : « La vraie religion est le sommet, la perfection des religions fausses ; elle réunit en elle tout ce qui subsistait de bon et de vrai, isolément, dans chacune d’elles ; c’est ainsi que le symbole catholique est en majeure partie la synthèse de vérités séparées, que les hérétiques se sont partagées entre eux, partage qui a été la source de leurs erreurs. De sorte que, en fait, si un homme religieux, élevé dans quelque forme de paganisme ou d’hérésie, à laquelle il serait sincèrement attaché, ouvrait ensuite les yeux à la lumière de la vérité, son passage à la vérité ne lui ferait pas perdre ce qu’il avait mais gagner ce qu’il ne possédait pas ; il ne serait pas dépouillé, mais revêtu d’un second vêtement, afin que ce qui est mortel soit absorbé par la vie (II Cor., 5,4). Le même principe de foi qui l’attachait à son erreur primitive l’attacherait à la vérité ; et cette partie de ses premières doctrines, qu’il aurait à rejeter comme absolument fausse, ne serait pas rejetée directement, mais indirectement dans le fait même d’adopter la vérité opposée. Une vraie conversion est toujours de caractère positif, elle ne saurait être négative. »

Newman reprend d’ailleurs ainsi le texte d’un tract qu’il avait rédigé dans sa période dite tractarienne. Le père de Lubac s’est montré très intéressé par ce passage qu’il cite explicitement dans La foi chrétienne (essai sur la structure du symbole des apôtres) qui vient d’être réédité dans ses œuvres complètes au Cerf. La problématique est exactement celle qui nourrit la contestation lefebvriste. Les fausses religions ne sont pas seulement écartées à cause de leur fausseté qui serait rédhibitoire. Elles sont interrogées en ce qu’elles manifestent tout de même le caractère fondamentalement religieux de l’homme. La foi orthodoxe intervient dans ce qu’on pourrait appeler la religiosité naturelle pour purifier, redresser. En l’acte de foi, « le mouvement de la religion naturelle, toujours inefficace en lui-même est, le plus souvent, dévié dans les religions humaines, trouve le principe qui le redresse, le vivifie et l’achève en le transformant ».

Newman, poursuit le père de Lubac, est bien le dernier à qui on puisse faire l’injure de récuser la qualité de sa foi. Il est impitoyable pour les déviations et les dénaturations, il pourfend toutes les illusions. Mais cela ne l’empêche pas, bien au contraire, de souligner le bien-fondé de l’esprit religieux. Il faut préciser une autre polémique qui oc­cupe à ce moment de Lubac. C’est celle qui concerne l’opposition entre religion et foi, et pourrait atteindre d’ailleurs celle qui met en tension le sacré et le saint. Il y a une spécificité de la foi chrétienne, absolument irréductible qui s’exprime dans le credo in unum Deum. Mais la qualité de cet acte de foi, en nous référant au Dieu vivant et vrai, s’offre plus comme un accomplissement absolu que pour une négation du mouvement général de l’humanité. C’est pourquoi il faut faire très attention avec cette polémique contre les fausses religions, en ce qu’elle nie ce qu’il y a d’authentique dans le mouvement religieux naturel. Ce n’est pas par relativisme que Vatican II a recommandé une appréciation plus positive des autres religions, y compris non-chrétiennes. C’est en vertu d’une tradition profonde, restituée par un Newman. Cela ne veut pas dire d’ailleurs qu’il n’y a pas de danger avec les divers syncrétismes qui se développent aujourd’hui. C’est une question de discernement traitée par un des derniers numéros de la revue Communio (« Le Christ et les religions », septembre-décembre 2007).

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