Jean d’Ormesson

par Gérard Leclerc

mercredi 6 décembre 2017

Que la France soit émue à l’annonce de la mort de Jean d’Ormesson, qui ne le comprendrait ? Il incarnait tellement une part d’elle-même, quand il reprenait l’héritage de Chateaubriand. À quelques amis qui ne veulent pas partager ce sentiment assez général, je répondrais que l’intéressé avait suffisamment d’humilité pour reconnaître qu’il ne serait pas parmi les plus grands, en dépit de l’ambition qui avait été la sienne : « Autant le dire tout de suite : il y a quelque chose en moi de tendu, de pressé, d’un peu rageur. Une ambition rentrée et cachée avec soin. Une manie honteuse d’elle-même et vaguement chafouine d’être le premier parmi les premiers. » Ambition ? Que l’on en juge : « Ce que j’aurais aimé devenir dans ma jeunesse égarée, c’est Virgile ou L’Arioste, peut-être Conan Doyle, ou n’importe lequel de cette bande-là. » Obligé de réviser ses espoirs à la baisse, il est tout de même devenu qui nous savons, avec un certain style classique, pimenté d’un humour qui lui confère ce caractère si français qu’un connaisseur comme François Mitterrand ne pouvait que reconnaître.

Agrégé de philosophie, Jean d’Ormesson n’a pas eu du tout une carrière de philosophe, ce qui ne l’empêchait pas d’aborder sans cesse des questions métaphysiques dans ses livres. Il a évoqué l’héritage religieux qu’il avait reçu de naissance, au même titre que ses quartiers de noblesse : « La foi, écrivait-il, ne nous étouffait pas. Mais le doute nous était étranger. » Cela peut nous décontenancer à distance, mais ce fut, parfois, le défaut d’une transmission purement patrimoniale, qui pouvait se passer de véritable culture théologique. « L’histoire de l’Église nous était inconnue. La théologie, la métaphysique, la transcendance, nous ne savions même pas ce que c’était. » [1] Peut-on admettre que le travail de réflexion absent de la famille, la Providence s’en chargeait, en garantissant un ordre qui avait la solidité des siècles ?

Mais une fois cet ordre désarticulé, avec la fin de l’univers d’Au plaisir de Dieu, l’écrivain ne pouvait échapper au souci métaphysique, dans une approche souvent cosmologique, assez grecque d’inspiration. Je me suis demandé si l’angoisse qui l’envahissait face à sa situation dans le cosmos n’aurait pas eu une réponse plus adéquate chez Pascal que chez Aristote. Jean d’Ormesson n’en est pas moins resté attentif au mystère que la mort lui a aujourd’hui pleinement révélé.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 6 décembre 2017.


[1Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde, Robert Laffont.

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