Entretien avec Kevin Boucaud-Victoire

J.-C. Michéa : Vérités et malentendus

propos recueillis par Guillaume Bonnet

mercredi 4 septembre 2019

Le Taureau de Wall Street, Arturo Di Monica (1989) CC Sam Valadi
Cette sculpture en bronze est le symbole de la Bourse américaine, à 200 mètres de là. Dans le jargon financier, un taureau est un marché en hausse.

Rédacteur en chef «  Idées  » de l’hebdomadaire Marianne, Kévin Boucaud-Victoire signe une présentation dense et alerte de la pensée du philosophe Jean-Claude Michéa. Une précieuse mise au point à l’heure où beaucoup se réclament de cet «  anarchiste conservateur  », sans l’avoir toujours bien lu.

Sur quels fondements philosophiques Jean-Claude Michéa appuie-t-il sa critique de l’ordre libéral libertaire ?

Kévin Boucaud-Victoire : Le libéralisme, rappelle Michéa, repose sur la neutralité axiologique de l’État, c’est-à-dire sur le fait qu’il refuse de se prononcer sur une quelconque définition du bien. À ce titre, il autorise toutes les pratiques tant qu’elles n’entravent pas la liberté d’autrui. Phénomène qui conduit à une société dans laquelle les individus ne sont plus attachés par aucun lien moral au sens étymologique, c’est-à-dire ayant trait aux mœurs.

Dans une société privée de mœurs communes, les gens ne partagent plus leurs manières de vivre et finissent par s’opposer sur tout et rien, d’où la multiplication des mesures réglementaires et des interdictions, et l’irruption de ce que Philippe Muray appelait «  l’envie de pénal  ». Chacun tend à vouloir y interdire tout ce qui restreint sa propre liberté. Et les arbitrages finissent par être tranchés sur des rapports de force. Face à cette évolution, Michéa défend une morale immanente, une décence commune, fondée sur le vécu concret des individus, et non sur une transcendance religieuse ou idéologique.

Être de droite et se réclamer de Michéa, est-ce un contresens complet ?

Absolument. Michéa défend une société sans classe et reste un démocrate radical. Sa vision s’oppose à l’ordre bourgeois défendu par une grande partie de la droite. Par ailleurs, la droite, par opportunisme, a souvent vu en Michéa un opposant potentiel à toute forme de mesures sociétales, ce qui est inexact.

Ce qui est certes prioritaire chez Michéa, c’est la prise en compte de la contradiction radicale entre le travail et le capital dans le système capitaliste, et donc la lutte des classes. Mais si les questions sociétales sont secondaires chez Michéa, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas les traiter.

Ce qu’il explique, c’est que les revendications sociétales ne doivent pas être imposées sur des bases libérales, c’est-à-dire sur des choix individuels : cette idée que chacun peut faire ce qu’il veut tant qu’il ne nuit pas à autrui. Dans sa vision, une bonne mesure sociale revêt une dimension émancipatrice d’un point de vue collectif, et ne peut avoir pour objectif de satisfaire des revendications individualistes ou communautaires. Mais à ces conditions, il n’y est pas opposé.

Quel est le socialisme de Michéa ? Est-il à «  visage humain  » ?

Michéa n’est pas marxiste. Il l’a été, il s’est éloigné mais il continue d’adhérer à de nombreux principes de la pensée de Marx, en particulier à sa critique de l’économie politique.

Pour résumer à grands traits, Michéa reprend la critique de l’économie politique de Marx, mais préconise les solutions de Proudhon qui lui-même renouait avec la philosophie d’Aristote et sa vision de l’homme comme animal social, attaché à la recherche du bien, du juste et du beau. Au travers de la lutte des classes, Michéa est à la recherche de la bonne vie, et non de la seule organisation rationnelle de la société.

Michéa tord aussi le cou au concept de «  conservatisme libéral  »...

Le libéral-conservateur, c’est celui qui vénère le marché tout en maudissant la culture qu’elle engendre. Si on défend un libéralisme économique, on ne peut que défendre une société en transformation permanente. Il suffit d’observer l’apparition de la société de consommation qui a accompagné les Trente Glorieuses pour le constater. Michéa rejoint Pasolini qui disait, dans le contexte italien, que la société de consommation avait transformé les âmes, encore plus que le fascisme. Pour assurer la progression du marché, il faut lever tous les tabous moraux ou sociétaux qui entravent son libre mouvement.

Et l’on constate ainsi régulièrement que le libéral-conservateur se résout souvent facilement à défendre le droit de chacun de travailler le dimanche, le réduisant à un jour comme un autre, privé de sa dimension familiale, amicale, et a fortiori religieuse chez les chrétiens.

En revanche, on peut être chrétien et «  michéiste  »

Michéa est athée. Il vient d’une famille communiste. Mais – et c’est ce qui m’intéresse particulièrement chez lui – on trouve dans sa pensée une convergence manifeste avec des figures comme Jacques Ellul, Ivan Illich ou Simone Weil, c’est-à-dire avec les penseurs d’un anarchisme chrétien, antilibéral et soucieux des plus pauvres. Proches en cela de l’esprit des évangiles et de l’épître de Jacques.

— 

Kévin Boucaud-Victoire, Mystère Michéa. Portrait d’un anarchiste conservateur, L’Escargot, 121 pages, 15 €.

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