Inégalité, réelle et imaginaire

Alessandra Nucci, traduit par Vincent

mercredi 17 juin 2020

© Paolo Trabattoni / Pixabay

Les paroles retentissantes du pape François l’année dernière – « l’inégalité est désastreuse pour l’avenir de l’humanité » - reflètent la longue dialectique doctrinale qui a suivi le Concile Vatican II. Au Concile, la justice sociale s’est de plus en plus éloignée des principes de Rerum Novarum - qui reconnaissaient « l’énorme fortune de quelques individus et la pauvreté absolue des masses », mais s’opposaient au contrôle de la richesse par l’État. L’encyclique précitée du pape Léon précise que donner aux indigents « est un devoir non pas de justice (sauf dans les cas extrêmes) mais de charité chrétienne ». En revanche, le Concile s’est concentré sur la garantie de l’égalité et, par conséquent, sur la répartition de la richesse plutôt que sur la création de richesse.

Pourtant, il existe peu de corrélation entre les taux de pauvreté et les inégalités. L’expérience a montré que la réduction des inégalités économiques n’entraîne pas par elle-même une réduction de la pauvreté. Au contraire, depuis 2008, la récession mondiale a réduit les inégalités en réduisant la richesse entre les mains des riches, sans bénéficier aux pauvres.

Cela a été confirmé en 2018 par une étude menée au Royaume-Uni (« Niveau de vie, pauvreté et inégalité »), qui a montré que les inégalités étaient peu nombreuses dans les régions les plus pauvres de la Grande-Bretagne, tandis que dans les endroits où les pauvres sont mieux lotis, il y a également de plus grandes inégalités.

Au cours des cinquante dernières années, avec la conviction qu’une sorte de panacée réside dans une redistribution avisée des « ressources », environ 1,1 milliard de dollars d’aide au développement ont été transférés des pays riches vers l’Afrique. Cela a-t-il amélioré la vie des Africains ? Non, disent beaucoup, dont l’auteur Dambisa Moyo, qui dans son livre Dead Aid : Why Aid Is Not Working and How There is a Better Way for Africa (« L’aide est morte : pourquoi l’aide ne donne pas les résultats escomptés, et pourquoi l’Afrique devrait explorer d’autres voies »), souligne le bien-être des pays africains qui ont refusé l’aide. Pendant ce temps, ceux qui sont devenus dépendants de l’aide sont restés piégés dans le cercle vicieux de la dette, de la corruption, des manipulations de marché, de la pauvreté persistante et du besoin de plus d’aide.

Que la pauvreté n’est pas une maladie incurable est démontré par des contre-exemples : le développement de pays anciennement pauvres comme la Corée du Sud, Taïwan, Singapour, Hong Kong et certaines régions de l’Inde - sans parler de la transformation de l’Irlande et de la Pologne.

Le succès des programmes de microcrédit du titulaire du prix Nobel, Mohammed Yunus, est né de son refus de trouver la solution de facilité en distribuant les minuscules sommes d’argent nécessaires pour aider les plus pauvres parmi les pauvres du Bangladesh. Sa méthode consistant à ne pas donner, mais à prêter les sous nécessaires et à exiger le remboursement rapide des micro-intérêts, vise à former les clients de la banque - principalement des femmes - à diriger de petites entreprises. Les vertus impliquées sont directement issues de la parabole des talents (Mt 25, 14-30) : non pas la coercition mais l’autonomie, l’épargne, l’honnêteté, la coopération, le travail pour répondre aux besoins des autres.

En ce qui concerne la société capitaliste par excellence, en 2018, les États-Unis ont été accusés devant la Commission des droits de l’homme des Nations Unies d’avoir fait « très peu de choses contre le fait que 40 millions de ses citoyens vivent dans la pauvreté, 18,5 millions dans l’extrême pauvreté et 5,3 millions dans les conditions de pauvreté absolue du tiers-monde » bien qu’ils soient « la nation la plus riche du monde ».

Pourtant, les seuils de pauvreté aux États-Unis sont beaucoup plus élevés que dans la plupart des autres pays du monde : en 2019, une famille de quatre personnes était considérée comme pauvre avec un revenu de 25 750 $ (le seuil individuel est de 12 140 $). Et cela ne prend pas en compte les revenus non monétaires, tels que les logements sociaux, Medicaid ou les coupons alimentaires ; cela ne tient pas compte non plus de l’épargne ou des biens des gens.

La recherche montre que 42% des « pauvres » possèdent la maison dans laquelle ils vivent, avec en moyenne trois chambres, une salle de bains et demie et un garage. Quatre-vingt pour cent ont la climatisation et la télévision par câble ou satellite ; les trois quarts possèdent au moins une voiture ou une camionnette. Même les familles classées « extrêmement pauvres » possèdent généralement un ordinateur, un lecteur de DVD et un téléphone portable. Plus de la moitié des familles pauvres avec enfants ont des consoles de jeux vidéo telles que Xbox ou PlayStation.

De plus, la consommation de protéines, de vitamines et de minéraux est pratiquement la même pour les enfants de familles pauvres que pour ceux appartenant à des familles bourgeoises. En moyenne, même les enfants de familles américaines « pauvres » deviennent plus grands et plus robustes que les GI qui ont débarqué en Normandie. Malgré tous les problèmes sociaux, éducatifs et spirituels qui peuvent exister dans une nation développée comme les États-Unis, l’inégalité ne constitue guère l’outrage indigne que la Commission des droits de l’homme des Nations Unies voudrait apparemment qu’elle fût.

Et par comparaison, la Chine d’aujourd’hui, tout en étant convertie au capitalisme (malgré tout sous le contrôle strict du Parti communiste), est célébrée pour son énorme croissance macroéconomique. Il n’y a cependant aucune estimation cohérente de la manière dont les gens en ont bénéficié (je cite le célèbre l’économiste français Thomas Piketty, qui est loin d’être un conservateur). Par conséquent, les tentatives de traçage des inégalités en Chine sont très peu fiables.

Ce que nous savons, c’est qu’il existe un niveau de non-revenu en Chine concernant les millions de travailleurs esclaves dans les Laogai (camps de travail) et les camps de travail ouïghours dispersés à travers le pays. Depuis son admission à l’OMC en 2000, rien n’a été fait pour forcer la Chine à fermer ces camps. Au contraire, elle a en fait commencé à faire de la propagande pour ses programmes de « rééducation » à l’ONU.

Dans un monde globalisé, l’existence du travail forcé n’importe où n’est pas seulement une honte morale pour les organismes mondiaux qui ne font rien pour l’arrêter, c’est aussi un facteur majeur qui fait baisser les salaires de la classe ouvrière dans le reste du monde.

Sans même parler des révélations récentes sur le lavage de cerveau, la « rééducation » et la répression pure et simple des groupes religieux - musulmans, chrétiens, et même bouddhistes chinois traditionnels et hindous.

Le pape François, comme les organisations internationales dont le rôle est de répondre à de telles choses, a raison de vouloir remédier à la pauvreté, aux inégalités et même à l’exploitation pure et simple partout où elles existent. Mais résoudre un problème signifie tout d’abord le comprendre correctement - et regarder les exemples concrets de ce qui a fonctionné et de ce qui, clairement, ne fonctionne pas.

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À propos de l’auteur

Italo-américaine, Alessandra Nucci est écrivain et journaliste indépendant. Elle a remporté le Golden Florin Award à Florence, en Italie, pour son livre sur le féminisme antagoniste, La donna a una dimensione : Femminismo antagonista ed egemonia culturale (La femme à une dimension : le féminisme antagoniste et l’hégémonie culturelle).


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