DISQUES

Indispensable chant

par François-Xavier Lacroux

mercredi 9 janvier 2019

La voix dans son expression chorale est probablement l’écriture musicale la plus sensible et la plus aboutie. Et la plus universelle, tant elle inspire à travers les époques.

L’écriture instrumentale pure est une invention somme toute assez récente. Jusqu’à l’époque baroque, peu nombreux étaient les compositeurs qui n’écrivaient pas sans la voix. Par ailleurs, cette voix était la plupart du temps traitée en mode choral, particulièrement à la Renaissance, où l’évolution de la science polyphonique permettait un étalage conséquent des possibilités vocales. Nous ne sommes finalement que les héritiers de cette Renaissance vocale, puisque l’art choral reste toujours une apogée musicale. La voix traduit peut-être davantage que le reste l’émotion du cœur.

Dans Come to my Garden, c’est la voix amoureuse qui est célébrée à travers des œuvres de Melchior Franck et Johann Hermann Schein. Nous sommes en plein XVIe siècle allemand, avec une incursion chez Palestrina. L’amour est ici traité de façon sacrée ou presque religieuse, comme dans ces extraits du Cantique des Cantiques, image de l’amour du Christ et de l’âme ou de l’Église, selon saint Bernard. Ce thème a largement inspiré les compositeurs du début du baroque, mais il est vrai que nos voisins germains ont été précurseurs dans ce genre du motet sacré, sans être totalement religieux. Franck et Schein annoncent le travail sur le texte, sur le « mot », œuvres qu’on nommera alors motets chez Schütz par exemple, ou bien en Italie et en France. On se régale de cette musique absolument ciselée avec finesse, revêtue d’accents italiens, à la Monteverdi, mais trouvant son propre chemin, dans une rigueur germanique qui en fait tout le suc. Le sang de Bach ne coule-t-il pas déjà dans les veines de ces pages grandioses ? Les couleurs de l’ensemble Voces Suaves sont pleinement accordées au poids des mots. Voix généreuses, équilibre sonore presque parfait, détails de la prise de son, rien ne manque à une superbe adéquation entre la partition et les oreilles du mélomane. Probablement une des meilleures interprétations du moment dans ce répertoire…

Le motet évoqué plus haut trouve évidemment son épanouissement en France. Notre pays n’aura pas de cantates, pas de chorals luthériens, relativement peu de messes, mais il aura les motets, petits et grands. Bien plus qu’ailleurs. C’est même le grand motet versaillais qui portera les couleurs du royaume de France au travers de toute l’Europe. C’est comme l’alliance de la science polyphonique de la Renaissance et de l’opéra français. Michel-Richard de Lalande est un pur produit de la cour louisquatorzième, puisqu’il occupera de très nombreuses années les postes de sous-maître de la Chapelle royale, surintendant, compositeur et enfin maître de la musique de la Chambre. À la Chapelle, il restera plus de 40 ans. C’est dire s’il est le porte-parole du style français par excellence. Et ce style tourne autour du motet, qui n’est finalement pas autre chose qu’un psaume mis en musique dans un style expressif, souvent dramatique, que le roi consommait abondamment. Un motet par office célébré à la chapelle du château, pas moins ! Lalande a été prolixe. C’est tant mieux pour nous. Le Centre de musique baroque de Versailles, admirable institution musicale, continue à nous abreuver de ces œuvres toujours avec un grand soin vocal. L’interprétation est parfois un peu lisse, manque souvent de pétillant, mais cela ne gâche pas le plaisir de cette discographie globalement indispensable.

Il est des plaisirs musicaux comme de ceux du goût : la nouveauté rend curieux, suscite l’étonnement, voire l’interrogation, demande un temps de « digestion », puis on y revient pour se faire une opinion, parfois jusqu’à l’entêtement. Au XXIe siècle, des compositeurs continuent à écrire de la musique vocale sacrée, sur des vieux textes intemporels, comme ici tournés vers la Vierge Marie : « Salve Regina », « Stabat Mater »… N’en jetez plus ! Et quand on apprend que le compositeur est un tout jeune homme, chef de chœur, Christopher Gibert, entouré d’un jeune chœur peu connu – Dulci Jubilo – mais qui n’a visiblement rien à envier à ses aînés, et de l’excellent organiste Thomas Ospital, difficile de résister à l’envie d’écouter. Le temps de digestion est, il faut le dire, relativement court. Et l’obstination à goûter cette musique se mue, peu à peu, en envoûtement.

Christopher Gibert n’apporte pas de rupture. Il reste dans la grande tradition française, façonnée par Poulenc, Messiaen, Duruflé, Florentz, voire Escaich. Mais d’admirable manière, avec une importance accordée au texte, les antiennes grégoriennes n’étant jamais éloignées, tout en s’accordant des approches originales, plus contemporaines. Le sacré est ici extatique. Ce premier disque du jeune compositeur est une grande réussite. Il n’existe plus de poste de sous-maître de chapelle ; Christopher Gibert mériterait d’être le successeur de Michel-Richard de Lalande. Découverte obligatoire !

L’art choral est probablement incontournable dans une époque qui cherche ses mots pour exprimer son désespoir, sa colère parfois. Le chant est un exutoire indispensable qui prend tout son sens dans ces partitions d’une grande beauté et d’une grande sensibilité.

Messages

  • Très beau texte doublé d’une analyse critique d’une qualité que l’on aurait du mal à trouver en d’autres publications.

    Bravo et heureuse année ponctuée de chants donc de joies.

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