Incontournable Houellebecq

par Gérard Leclerc

vendredi 26 novembre 2010

Houellebecq ! Oui, je lis son dernier roman, La carte et le territoire (Flammarion) avec la même attention que j’accordais aux Particules élémentaires il y a une dizaine d’années. Je ne suis nullement séduit [1], je suis à mille lieues de faire de ce romancier toujours aussi triste l’égal de mes auteurs de référence. Mais je n’y puis rien : il s’impose à moi, comme compagnon d’infortune, qui me renvoie l’image maussade du temps tel qu’il va. Il m’est arrivé plus d’une fois de me demander comment un type aussi insupportable était parvenu à faire son chemin au sein d’une société, et même d’une bienpensance, qui devraient l’exécrer. Peut-être participe-t-il du phénomène qui est en train de se produire avec Philippe Muray. Même ceux qu’il dépeint le plus cruellement sont happés par le reflet implacable qu’il leur renvoie. De même qu’on voit accourir aux pieds de Fabrice Luchini le milieu qui devrait se reconnaître dans les descriptions de Festivus festivus, de même le troupeau plutôt sinistre de l’univers houellebecqien se précipite comme happé par le miroir qui lui est tendu.

Comment définir l’équation du romancier ? Une distance terriblement ironique par rapport à notre société observée, comme Balzac le faisait de son temps, avec l’accommodement assez radical des pupilles que cela suppose. Le romancier colle totalement à son temps, dont il vit et renforce les pires travers, mais en même temps sa lucidité est totale. C’est sa supériorité sur beaucoup. Avec des moyens très différents de ceux d’un Tom Wolfe, observateur implacable de la société américaine, il rend compte de la société actuelle avec une ri­gueur proche du cynisme. Un cynisme distillé consciencieusement, à force de descriptions d’un réalisme minutieux, mais non sans quelques aveux émus qui modifient la tonalité.

Mais pour être concret, comme l’écrivain, il faut reprendre son histoire. C’est l’histoire d’un type, artiste non sans talent, dont le marché de l’art est capable de fort bien rétribuer la production (photos, tableaux). Sa vie est un désastre, non pas parce qu’il se moque de la réussite qui lui tombe sur le dos mais parce qu’il est inapte au bonheur. Il a entre les bras la plus jolie fille de Paris (une Russe de la dernière immigration), mais il est incapable de transformer sa chance en un amour consacré. Il fuit délibérément la promesse qu’elle lui offre, pour peu qu’elle soit elle-même capable de se distraire de sa réussite professionnelle. Dès lors, le seul horizon affectif de Jed Martin (notre héros), c’est son père, qu’il ne voit d’ailleurs que rarement (la rencontre rituelle de Noël sans joie). Pas de projets qui puissent ébranler la sinistrose père-fils. Pas de femme, pas de bébé à l’horizon : «  Au lieu par exemple des programmes «  Feu d’artifice  », «  Plage  », «  Bébé 1  », et «  Bébé 2  » proposés par l’appareil en mode scène, on aurait parfaitement pu rencontrer «  enterrement  », «  Jour de pluie  », «  Vieillard 1  » et «  Vieillard 2  » Mais Jed ne connaissait pas, personnellement, de bébés ; il n’aurait pas d’avantage l’occasion d’utiliser le programme «  Animal Domest  », et «  guère  » le programme «  Fête  » ; finalement cet appareil n’était peut-être pas fait pour lui.  » Peu importe l’appareil photo coréen acheté à la Fnac, tout est dans le symbole. S’il n’y a plus de bébé, la vie est close sur elle-même. Il n’y a que la mort. Parlons-en de la mort ! Là encore, la précision cynique est extrême. Le père disparaît un jour de sa luxueuse maison de retraite, pour l’escapade fatale. Destination ? Zurich, la Suisse, modèle d’hygiène de la modernité. Le fils recherche la trace d’un disparu. Mais ici, il faut citer le texte dans son exactitude extrême : «  En se renseignant sur internet, il avait appris que Dignitas (c’était le nom du groupement d’euthanasieurs) faisait l’objet d’une plainte d’une association écologiste locale. Pas du tout en raison de ses activités, au contraire les écologistes en question se réjouissaient de l’existence de Dignitas, ils se déclaraient même entièrement solidaires de son combat ; mais la quantité de cendres et d’ossements humains qu’ils déversaient dans les eaux du lac étaient selon eux excessives et avaient l’inconvénient de favoriser une espèce de carpes brésiliennes récemment arrivée en Europe au détriment de l’omble chevalier, et plus généralement des poissons locaux.  »

Exagération de l’écrivain qui veut appuyer un peu le trait ? Et bien non, pas du tout ! La précision houellebecquienne est rigoureuse, et si on croit à la caricature, c’est que la réalité dépasse la fiction.

Il y a un scandale de la mort assistée à l’heure du néo-humanisme funéraire, et nos hyper-libéraux seraient en train de s’apercevoir qu’ils ont poussé le bouchon un peu loin. Pas encore au point de remettre en cause le principe de l’euthanasie, dernière merveille de l’époque (la dernière liberté selon M. François de Closets). Tout de même, il y a des limites : la possibilité de trucider humanistiquement son prochain ne permet pas tout. Les scandales liés au mode d’action de ce type de firmes sont devenus tellement patents que la Suisse envisagerait de revoir sa législation sur le sujet.

En attendant, il faut lire La carte et le territoire, en prenant les choses à la lettre : «  l’association Dignitas se targuait, en période de pointe, de satisfaire à la demande de cent clients par jour.  » Jed, le fils, s’enquiert avec une insistance mal acceptée du sort de son père. L’opération s’est déroulée normalement après un «  entretien de motivation  » qui n’a pas duré plus de 10 minutes Après incinération, il sert à présent de nourriture aux carpes brésiliennes du Zürich-See.  » La scène qui suit est brutale. Jed s’en prend à la dame qui l’a renseigné de mauvaise grâce. Il la frappe avec toute la violence irrépressible qui l’a envahi et la laisse sonnée, respirant avec difficulté. À sa surprise, il ne sera l’objet de nulles recherches : «  Probablement ne souhaitaient-ils pas attirer l’attention sur leurs activités en aucune manière.  » Ainsi va notre monde…

Autre aspect du roman, la mise en scène de Houellebecq par lui-même, puisqu’il s’établit comme un des personnages centraux de l’histoire, jusqu’à imaginer son assassinat dans des conditions particulièrement horribles. Ce n’est pas des recettes d’optimisme qu’on doit chercher avec lui, on le sait depuis le départ. C’est un parti pris, c’est aussi le fait d’une personnalité blessée dès l’enfance. D’où les règlements de compte avec la mère, et tout ce qui était exposé dans Les particules élémentaires, où les grands-parents, ceux qui avaient élevé le jeune Michel apparaissent comme les seules personnes dignes de son entourage. Cependant, dans La carte et le territoire, on note un passage dont l’interprétation pose quelques difficultés : «  On avait appris, et cela avait été une surprise pour tous, que l’auteur des Particules élémentaires, qui avait sa vie durant affiché un athéisme intransigeant, s’était fait discrètement baptiser, dans une église de Courtenay, six mois auparavant. La nouvelle tira les autorités ecclésiastiques d’une incertitude pénible : pour des raisons médiatiques évidentes, elles ne souhaitaient pas être tenues à l’écart des enterrements de personnalités ; mais la progression régulière de l’athéisme, la baisse tendancielle des taux de baptême en y incluant même les baptêmes de pure convenance, la perpétuation rigide de leurs règles les conduisaient de plus en plus souvent à cette issue décourageante.  »

Quelle information fiable tirer de cette curieuse remarque ? Bien sûr, l’écrivain s’amuse en imaginant l’enthousiasme de l’archevêque de Paris, apprenant les heureuses dispositions du défunt et prenant même part à la rédaction de l’homélie «  qui insistait sur la valeur universelle de l’œuvre du romancier  ». Tout cela ne correspond pas exactement aux confidences de l’intéressé à Bernard-Henri Lévy (cf. Ennemis publics, Flammarion/Grasset, 2008). Il apparaissait alors que Michel Houellebecq, qui ne faisait aucune allusion à un baptême tardif avait été à un moment, fidèle pratiquant, attaché à la messe mais que «  sa foi  » avait défailli sous le poids du doute. Comment accorder la vie réelle et la fiction ? Est-ce seulement possible ? Mais il y a quand même des indications précieuses. Le christianisme, spécifiquement sous la forme du catholicisme, est ce qu’il y a de plus accordé à la sensibilité et à la culture de l’écrivain. Ce n’est nullement un aspect secondaire chez lui, car le nihilisme qui devrait tout emporter, conformément à sa vision noire du monde, semble trouver son seul contrepoids dans la conception que le christianisme projette de l’homme et qui l’empêche de sombrer dans le néant.

C’est pourtant la dernière image de La carte et le territoire qui conforte ce sentiment d’anéantissement des choses humaines. Houellebecq mêle ses impressions de sociologue désenchanté à son sentiment nihiliste de fond, et ça ne nous donne pas le moral pour la journée. Que dire de cette désolation «  qui s’empare de nous à mesure que la représentation des êtres humains qui avaient accompagnés Jed Martin au cours de sa vie terrestre se délitait sous l’effet des intempéries, puis se décomposait et partait en lambeaux, semblant dans les dernières vidéos se faire le symbole de l’anéantissement généralisé de l’espèce humaine  » ? Le sociologue, dans cette même ligne, confie son diagnostic sur une Europe en voie de muséification, recouvrant un aspect purement végétal dès lors que son essor industriel s’est désagrégé jusqu’à disparaître sous la jungle. Voilà qui nous éloigne des perspectives apocalyptiques. Ce n’est pas des fameux quartiers de nos banlieues que surgira l’Europe de demain. Celle-ci ressemblerait plutôt à une immense maison de retraite, extrêmement paisible, sage et sans projet. S’agit-il encore d’une pure imagination houellebecquienne, d’un fantasme à sa façon ? C’est, semble-t-il, la disposition actuelle de son esprit telle qu’il la confierait en répondant au questionnaire de Marcel Proust.


[1Ces lignes étaient écrites avant que Michel Houellebecq n’ait reçu le prix Goncourt, comme une consécration impérative, étant entendu que ses précédents échecs étaient autant d’anomalies. C’est, pour le moins, la ratification de l’idée selon laquelle ce roman est le médium obligé de l’esprit d’une époque.

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