Saints Bretons

Ils peuvent re-christianiser la Bretagne !

propos recueillis par Émilie Pourbaix

vendredi 30 octobre 2020

«  Les gens retrouvent l’encens, les bannières, portent les statues des sept saints en procession, etc.  » Philippe Abjean.

En Bretagne, les saints du Moyen Âge sont plus que jamais actuels. Après avoir évangélisé la région entre le Ve et le VIIe siècle, ils font leur grand retour depuis quelques décennies, avec le grand pèlerinage du Tro Breiz et la mystérieuse Vallée des saints. Deux projets d’envergure (re)lancés par Philippe Abjean. Rencontre avec un créatif actif.

Quelles sont les racines historiques du Tro Breiz ?

Philippe Abjean : Le Tro Breiz – qui signifie «  tour de Bretagne  » – est un pèlerinage qui est né au Xe et s’est poursuivi jusqu’à la fin du XVIe siècle. Tout Breton devait faire une fois dans sa vie le tour des sept cathédrales de Bretagne, afin d’aller sur les tombeaux des sept saints fondateurs de la Bretagne : Corentin à Quimper, Paul-Aurélien à Saint-Pol-de-Léon, Tugdual à Tréguier, Brieuc et Malo dans leurs villes, Sanson à Dol-de-Bretagne et Patern à Vannes. Cela représente environ 800 km, soit un mois de marche.

La tradition disait que si on ne le faisait pas de son vivant, on le faisait après sa mort au purgatoire, en avançant chaque jour de la longueur de son cercueil, soit environ 144 000 ans de purgatoire ! Il valait donc mieux quelques ampoules aux pieds…

On dit que certaines années, notamment au XIVe siècle, il aurait réuni jusqu’à 40 000 personnes. Il s’est arrêté notamment en raison des guerres de la Ligue : cela devenait très aventureux d’aller dans la campagne bretonne. Le Tro Breiz est tombé dans l’oubli du XVIe au XXe siècle.

Comment l’avez-vous relancé ?

En 1994 nous avons eu l’idée de le relancer, en mettant un vin nouveau dans une outre médiévale : nous avons proposé de l’accomplir non plus en un mois, mais en le découpant de cathédrale en cathédrale chaque année, car les gens aujourd’hui n’ont pas forcément un mois devant eux. Nous avons trouvé un aumônier et, dès la première année, nous nous sommes retrouvés à 600 le jour du départ, sur le parvis de la cathédrale de Quimper pour marcher vers Saint-Pol-de-Léon pendant une semaine. Et 2 000 devant la cathédrale à l’arrivée avec les bannières !

Peu à peu un esprit commun s’est créé. Les gens venaient avec des motivations très diverses : certains dans une démarche très spirituelle, d’autres pour le côté breton – parce qu’on délimite les frontières de la Bretagne avec nos pieds, comme on le fait d’un espace sacré –, d’autres pour la randonnée… Tout cela dans une époque de guerre des sensibilités d’Église.

À l’époque, faire marcher ensemble des prêtres diocésains, des prêtres de la communauté Saint-Jean, de la communauté Saint-Martin, etc., ce n’était pas évident ! C’est le moment où l’on revoyait les premiers prêtres en soutane avec la communauté Saint-Martin. Aujourd’hui, le Tro Breiz rassemble tout le monde, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas. Tous les ans il y a des conversions. C’est devenu une petite institution en Bretagne.

« Puisque les saints ont évangélisé la Bretagne il y a 1 500 ans, il semble intéressant de réactualiser leur message aujourd'hui et de leur demander de reprendre du service. »

Puis vous avez créé la Vallée des saints : de quoi s’agit-il ?

La Vallée des saints est une vallée hérissée de dizaine de statues géantes de saints en granit, de 5 à 7 mètres de haut. Elle est située au cœur de la Bretagne, à Carnoët, dans les Côtes-d’Armor. C’est une sorte d’île de Pâques bretonne. Chaque statue est à l’effigie d’un saint breton, ayant vécu entre le Ve et le VIIe siècle. C’est la suite logique du Tro Breiz.

L’objectif de ce lieu, c’est de faire mémoire de ces saints moines fondateurs, venus de Cornouailles, du pays de Galles, d’Irlande… Ils ont traversé la Manche pour des raisons diverses, comme on voyageait beaucoup sur ce canal à l’époque où les échanges étaient fréquents. Chaque statue présente un détail lié à la légende du saint afin de pouvoir l’identifier.

Il y a actuellement 140 statues et l’objectif est d’en faire un millier. Elles sont financées à 100 % par du mécénat privé : des particuliers, des paroisses et des entreprises. C’est un projet qui sera transmis aux générations à venir, je n’en verrai pas la fin !

Quelle est la place des régions dans le renouveau spirituel de la France ?

Le christianisme est profondément inculturé. Il faut retrouver la foi populaire. La foi, ça ne passe pas par l’intellect. Savez-vous que la philosophe juive Simone Weil s’est convertie au Christ en entendant les cantiques d’une procession de pêcheurs de sardines au Portugal ? Les cultures régionales sont un trésor, elles nous constituent.

Le catholicisme est universel mais enraciné dans nos cultures. Il se modèle sur les époques et les territoires : chaque territoire lui apporte une coloration. On est de quelque part, on est inscrit dans une histoire.
Mais le christianisme doit s’appuyer sur un message fort pour repartir. Est-il annoncé clairement aujourd’hui ? Savons-nous rejoindre nos contemporains ? Je pense qu’il faut être plus clair, plus incarné. J’essaie de retrouver une voie chrétienne incarnée en Bretagne. Le Tro Breiz et la Vallée des saints sont des prétextes à retrouver ce qui a nourri les Bretons pendant des siècles : il y a urgence à entretenir cette mémoire.

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le magazine.

Messages

  • le Père Dominique de Lafforest a été 20 ans de 1994 à 2014 le seul aumonier du tro breiz et a largement contribué à son développement et à son attrait pour une multitude de pèlerins par son animation spirituelle !

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