Chronique n° 203 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1448 − 13 septembre 1974

IMPOSSIBLE FUTUROLOGIE

Apprenons à maîtriser l’imprévu quand il se produit car le prévoir est chimérique

lundi 23 septembre 2013

L’enseignement le plus clair de la récente conférence de Bucarest [1], c’est que la futurologie est d’abord l’art de nous expliquer, chiffres et calculs à l’appui, pourquoi la futurologie est impossible.

Quelle sera la population du globe dans cinquante ou cent ans ? Quelles seront les sources d’énergie ? Comment seront-elles réparties ? Les pays riches auront-ils exterminé les pays pauvres, ou bien l’inverse ? Aurons-nous la paix organisée ? Le chaos ? A toutes les questions qui viennent à l’esprit on peut trouver, dans les rapports d’experts, à peu près toutes les réponses. Sauf, à la vérité, les réponses optimistes. Ce qui différencie surtout les experts, c’est leur degré de pessimisme [2].

Je voudrais ajouter un peu à l’incertitude de la futurologie en montrant que, de toute façon, rien ne se passera comme prévu, ni même comme simplement envisagé, et que c’est là notre seule certitude.

1. Il est évident que le futur inconnu ne peut être prévu qu’à partir du présent connu. Or, le présent connu se périme de plus en plus vite. Dans une publication scientifique quelconque, prise au hasard en n’importe quelle branche, si l’on consulte les références bibliographiques données en note et qui ont donc servi à l’auteur de base de travail, on constate presque toujours que pas une référence sur dix ne date de plus de dix ans [3].

Les Chinois démographes

Plus la science ou la technique considérée évoluent vite, et plus (c’est évident !) les références anciennes sont rares. Je viens de refaire l’expérience avec la plus récente publication de... l’Institut du futur (Institut déjà connu de nos lecteurs) [4]. Elle date de juillet 1974 et cite dix travaux antérieurs. Sur ces dix, le plus ancien date de 1966 : tous les autres sont postérieurs à 1970 ! Trois, sont de 1971, quatre de 1972, deux de 1973 (a).

Les futurologues qui s’amusent (c’est le mot) à faire des prévisions à long terme, portant disons sur plus de vingt ans, écrivent tout simplement des textes que personne ne lira plus dans dix ans, qui ne vaudront plus même un regard. Tout ce qu’on peut leur souhaiter, c’est que cela leur permette d’obtenir des crédits pour se livrer à des activités plus sérieuses.

2. On peut, certes, nourrir l’illusion qu’au moins certains paramètres de l’évolution ultérieure des choses sont suffisamment stables dans leur propre évolution pour permettre une réflexion utile. Parmi ces paramètres, le plus souvent cité est la démographie. Mais je n’ai probablement pas été le seul à être frappé par les commentaires chinois aux chiffres avancés par les experts réunis à Bucarest.

D’après les Chinois, à qui l’on peut accorder une certaine expérience des problèmes démographiques, l’alarmisme des experts reflète surtout la peur des pays techniquement avancés de voir l’évolution démographique menacer des conditions économiques dont ils sont les actuels bénéficiaires. Si l’on compare les évaluations des experts et les commentaires chinois, sur quoi finalement les trouve-t-on d’accord ? Sur un seul point : que l’évolution démographique actuelle, si elle se poursuit, obligera des partages plus équitables, et qu’il y aura donc des confrontations politiques.

Je cherche en vain un moment de l’histoire où l’on fut à l’abri de cette « menace » ! Toute l’histoire depuis Sumer n’est qu’une suite de confrontations politiques portant sur des « partages plus équitables ». Si nous espérons que les événements changeront poliment de nature pour nos beaux yeux et parce que nous sommes là, autant croire au Père Noël ! De toute façon, la prévision de ces événements relève de la politique, et non plus de la science et de la technique. Et la prévision politique n’est pas rationalisable. On trouve toujours des prophètes qui ont eu raison. Mais on les trouve après coup.

Il n’existe aucun test pour reconnaître les vrais des faux prophètes. Le plus connu des futurologues, Herman Kahn, ne cesse de perdre de son lustre à mesure que les années, en passant, confrontent les événements réels à ceux qu’il avait prédits [5].

Chimériques prédictions

3. Ce qui surtout devrait rendre prudent (et sceptique !) c’est que même les prophéties confirmées par l’histoire se révèlent finalement dénuées d’intérêt. Elles ne sont importantes que quand on les fait. Quand l’événement se produit, il passe inaperçu, parce que d’autres problèmes, imprévus ceux-là, ont envahi toute la scène. Je me rappelle avoir lu, il y a quelque vingt ans, un calcul de Jules Mach sur la future saturation des rues et des routes par les véhicules à essence. Cette saturation a failli se produire, mais notre souci serait plutôt maintenant de savoir comment on arrivera encore dans quelques années à faire rouler le minimum indispensable de véhicules à essence [6].

4. Je crois qu’il existe deux sortes de futurologies : celle qui travaille à créer les instruments permettant de maîtriser l’imprévu quand il se produit, et celle qui prétend prévoir cet imprévu. Cette dernière est une chimère [7]. Jacques Bergier a, une fois, appliqué aux données statistiques de 1890 les méthodes par lesquelles on nous brosse en 1974 de vivants tableaux de l’an 2000. Il a pu ainsi brosser, à son tour, le non moins vivant tableau d’un Paris dominé par une forêt de cheminées d’usines hautes de trois kilomètres et peuplé d’environ neuf millions de chevaux.

Tristes cadeaux

L’an 2000 arrivera sans qu’on le pousse, puis passera de même à la même vitesse que les autres. Plutôt que de rêver à ce qu’il sera, tâchons de faire maintenant le moins de sottises possible. La maîtrise du futur, c’est d’abord de savoir l’accueillir avec ses inconnues. Chaque fois que des prophètes ont voulu nous précalculer leurs imaginaires paradis, c’est de l’enfer qu’ils nous ont fait cadeau.

Aimé MICHEL

(a) Group Communications Through Computers (Institute for the Future, Menlo Park, California 94025).

Chronique n° 203 parue dans France Catholique-Ecclésia − N° 1448 − 13 septembre 1974


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 23 septembre 2013


[1La troisième conférence mondiale de la population de Bucarest organisée par le secrétariat des Nations Unies s’est tenue du 19 au 30 août 1974. A la différence des deux conférences précédentes, à Rome (1954) et Bucarest (1965) qui ne réunissaient que des experts, celle-ci rassembla des représentants des gouvernements des pays membres de l’ONU. En effet, le secrétariat des Nations Unies, inquiet de l’explosion démographique, souhaitait que soit prise une décision internationale de restriction des naissances décidée et appliquée conjointement par tous les Etats du monde. Bien qu’ayant bénéficié d’une préparation technique sérieuse (avec plusieurs conférences préparatoires, les unes spécialisées en 1973, les autres régionales entre 1970 et 1974), cette conférence glissa sur le terrain politique avec l’affrontement des divers « blocs » (pays capitalistes, pays socialistes, Chine et Albanie, pays dits non alignés) et aucune décision ne fut prise. La conférence de Bucarest fut considérée comme un échec, même si, en parallèle, l’ONU avait organisé des débats où les problèmes purent être discutés en eux-mêmes.

[2Ce pessimisme des experts sur l’avenir de l’humanité devient de notoriété publique avec la publication en 1972 du fameux rapport du Club de Rome (ou « rapport Meadows » du nom d’un de ses coauteurs) intitulé The Limits of Growth (« Les limites de la croissance »). Il est traduit la même année en français sous le titre Halte à la croissance (Fayard, Paris). Rédigé par des chercheurs spécialistes des systèmes du Massachusetts Institute of Technology regroupés sous le nom de Club de Rome, ce rapport prédit l’effondrement de l’humanité au cours du XXIe siècle. Le modèle étudié se fonde sur des données physiques, non sur des données monétaires : il décrit l’activité économique comme la transformation de ressources naturelles non renouvelables (minerais, hydrocarbures, sols) en produits finis avec des rejets de déchets dans l’environnement (pollutions). Alors de deux choses l’une, ou les ressources viennent à manquer, ou bien la biosphère est dégradée par les pollutions ; dans les deux cas la production diminue et la population s’effondre. Quelles que soient les conditions initiales si la croissance est recherchée envers et contre tout, par le jeu imparable des exponentielles, l’effondrement se produit un peu plus tôt ou un peu plus tard. Ces conclusions rejoignent ainsi l’idéal de la croissance économique nulle souhaitée par les économistes classiques comme Thomas Robert Malthus (1766-1834), David Ricardo (1772-1823) et Stuart Mill (1806-1873).

Deux ans plus tard la conférence de Bucarest confirme le pessimisme ambiant. Les experts y prévoient que la population mondiale en 2000 atteindrait 6 à 7 milliards d’hommes. Cette prévision suscite de grandes inquiétudes ; dans un compte rendu sur cette conférence, Pierre George, professeur à l’université Paris I, écrit : « En dépit de grandes divergences d’appréciation, il apparaît que l’économie mondiale et, en premier lieu, l’agriculture, auront peine à répondre aux besoins d’une telle population. La famine est déjà installée dans certains pays. » (Annales de Géographie, 84 : 1-23, 1975, www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1975_num_84_461_18964). Jean Fourastié, l’un des économistes et sociologues les plus lucides de sa génération, déplore le refus de la conférence de prendre des « décisions simples » en ces termes : « Si ce refus persiste, ou si les mesures prises sont insuffisantes ou inopérantes, les solutions cosmiques prévaudront : celles de la famine d’aliments et d’espace ; la loi biologique millénaire de limitation de la vie par la misère, la guerre, la mort ; des centaines de millions de morts d’enfants et d’adolescents dans les dernières années du XXe siècle. » (Le long chemin des hommes, Laffont, 1976, p. 188).

Pourtant aucune des catastrophes annoncées ne s’est encore produite. L’histoire des 40 dernières années illustrerait plutôt la conclusion d’Aimé Michel sur cet an 2000 qui « arrivera sans qu’on le pousse, puis passera de même à la même vitesse que les autres » :

D’une part, même si les experts de Bucarest ne se sont pas trompés puisqu’on évalue à un peu plus de 6 milliards la population mondiale atteinte en 2000 (contre 1,6 milliards en 1900, 2,5 en 1950, 4 en 1975 et 7,15 milliards aujourd’hui), le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde a beaucoup diminué, passant de 18,6 % en 1990-92 à 12,5 % en 2010-12. En conséquence l’espérance moyenne de vie à la naissance a régulièrement augmenté, passant de 47 ans en 1950 à 68 ans aujourd’hui (http://inegalites.fr/spip.php?article1423). Malgré tout, selon l’OMS, un tiers des décès d’enfants de moins de cinq ans sont liés à la malnutrition (2,6 millions d’enfants chaque année) et près de 900 millions de personnes souffrent de la faim dont 60% sont des femmes (http://www.fao.org/news/story/fr/item/161824/icode/).

D’autre part l’impact médiatique et politique du rapport Meadows conjugué à la crise pétrolière a bien conduit, outre l’apparition de l’écologie politique, à prendre diverses mesures telles que, par exemple en France, la première réglementation sur l’isolation thermique et les limitations de vitesse. Le VIIe plan (1976-1980) intègre l’environnement et entend ne pas dissocier efficacité économique et qualité de vie. Pourtant dès 1985, l’élévation du PIB redevient le seul souci et l’économie classique à base monétaire reprend ses droits confortée par la division par deux du prix des matières premières et un contexte géopolitique apaisé. Aujourd’hui les inquiétudes reviennent dans la même cacophonie…

[3Cette restriction aux dix dernières années des travaux cités s’applique tout particulièrement aux disciplines neuves, telles que les applications de l’informatique qui naissent à cette époque. Toutefois il ne faut pas sous estimer les contraintes de longueur des articles qui sont très fortes dans les journaux scientifiques les plus réputés. L’obligation d’exprimer sa pensée en peu de mots avec un minimum de références bibliographiques conduit mécaniquement à choisir les plus récentes au détriment parfois de l’originalité ou de l’antériorité.

[4Sur cet Institut du Futur, voir la chronique n° 181, Des machines intelligentes – Ordinateurs intelligents de Turing et machines autoreproductrices de von Neumann (19.08.2013).

L’article cité en note par Aimé Michel porte sur les recherches qui devaient aboutir au réseau mondial internet, voir la chronique n° 97, Quand la machine nous apprend a penser – La naissance du traitement de texte, d’Internet et des moteurs de recherche (06.02.2012).

[5Hermann Kahn (1922-1983) travailla à la Rand Corporation, un organisme de recherche privé lié à l’Armée de l’air américaine, sur la mise au point de la bombe à hydrogène avec E. Teller, J. von Neumann et H. Bethe. En 1960, au plus fort de la guerre froide, il se fit connaître comme stratège de la guerre nucléaire, ce qui lui valut, dit-on, de servir d’inspiration à Stanley Kubrick pour créer le Dr Folamour ! En 1961, Kahn créa un organisme de prospective, le Hudson Institute, qui recruta plusieurs personnalités connues dont Raymond Aron. En 1967, avec Anthony J. Wiener et l’aide d’autres membres de son institut, il publia L’an 2000, un cadre pour spéculer sur les 33 prochaines années (http://www.hudson.org/files/publications/kahn_yr2000.pdf). En 1976, il persévéra avec un livre sur Les 200 prochaines années. Il s’opposa aux conclusions du Club de Rome qu’il tenait pour trop hâtives et pessimistes. Il soutenait qu’en l’an 2000 la Terre pourrait nourrir 20 milliards d’homme avec un revenu annuel 4 fois supérieur à celui des Américains de 1970 ! Il misait sur la recherche et les investissements sans nier la pression excessive sur l’environnement.

[6Cette remarque sur le nombre de véhicules reflète l’inquiétude du moment liée à la crise pétrolière. Sur celle-ci voir la chronique n° 169, La crise de l’énergie – Le défi de la pénurie pétrolière est-il un épisode providentiel ? de janvier 1974 (mise en ligne le 10.12.2012).

[7Cette distinction de deux futurologies n’est pas sans rappeler l’un des aphorismes préférés d’Aimé Michel : « Penser à tout et ne rien croire » (en science s’entend). Comme les inquiétudes sur l’avenir de 2013 ne sont pas moindres que celles de 1974, sa leçon « Apprenons à maîtriser l’imprévu quand il se produit car le prévoir est chimérique » demeure parfaitement d’actualité.

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