Hommage à Henri Guérin

par Marie-Gabrielle Leblanc

lundi 2 novembre 2009

Henri Guérin, qui était d’une hospitalité légendaire, cultivait l’amitié. La nouvelle de la grave tumeur au poumon diagnostiquée au début de l’été avait atterré tous ses amis, et une chaîne de prières ardentes s’élevait pour lui. De nombreux amis prêtres ont célébré la messe à son intention. Le Père Kim En Joong, lorsque je lui ai appris qu’il était gravement malade, m’a dit : «  Je tiens Henri Guérin pour un très grand artiste, mais encore plus pour une personne extrêmement attachante.  »

Et un prêtre m’a dit cet été : «  J’ai eu l’occasion de le rencontrer une fois, et je me suis dit : J’ai rencontré un saint.  »

Georgeta Iuga, iconographe orthodoxe qui l’avait rencontré chez lui à Plaisance, écrit de Roumanie : «  Nous sommes près de la famille attristée. Je garderai pour toujours le souvenir de ce grand artiste, qui avait une grande chaleur de l’âme. Je suis convaincue que, comme il a apporté ici la lumière de Dieu, il vivra dans la lumière de Dieu dans le ciel.  » Goudji, Aude de Kerros, Dominique Ponnau et bien d’autres artistes ou critiques d’art ont manifesté leur prière, leur estime, leur affection pour Henri.
Ce bon vivant qui aimait cuisiner, déguster un bon vin, le partager avec ses amis, dont la générosité était renversante, a su vivre sa mort d’une façon véritablement chrétienne : son épouse Colette et ses enfants lui lisaient des psaumes, on lui diffusait du chant grégorien qui transformait la chambre de clinique en cellule monastique. Quel exemple ! Ses amis dominicains lui ont administré l’Extrême Onction, et le Père abbé d’En Calcat (où il effectua ses débuts dans l’art du vitrail avec Dom Ephrem Socard, de 1954 à 1960) est venu lui dire à Dieu à la clinique.

Ce départ si brusque nous laisse tous incrédules et il nous manque déjà ; sa voix, son rire, ses plaisanteries gamines, ses jeux de mots malins résonnent à nos oreilles. Comment imaginer son atelier déserté, dans sa maison de Plaisance-du-Touch aux portes de Toulouse, où il œuvrait huit heures par jour depuis 1961  ? Henri Guérin est mort quasiment les outils à la main. Il a pu achever début août son avant-dernier vitrail, pour la crypte de la cathédrale de Chartres, et, jusqu’à la veille de son entrée en clinique le 1er octobre, il travaillait à un vitrail : jusqu’à son dernier souffle. Que de projets qui ne seront jamais réalisés, dont il m’avait confié quelques-uns cet été : il voulait finir les vitraux de Saint-Benoît-sur-Loire, illustrer les litanies de la Vierge, et tant d’autres encore… Infatigable Henri Guérin, debout toute la journée, la marteline à la main, au milieu des éclats de verre de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. À la toute fin, dévoré par le cancer, il s’est fait aider par son petit-fils Matthieu, à la formation duquel il n’a pu consacrer que quelques semaines, mais si Dieu le veut, une vocation est peut-être née...

Un artiste, un chrétien qui avait su garder précieusement son cœur et son âme d’enfant. Il est dans la Lumière vraie de la Jérusalem nouvelle ; lui qui répandait à profusion mille couleurs d’une incroyable beauté sur ses vitraux, voit en vérité les couleurs indicibles de la Cité céleste, que saint Jean a tenté d’évoquer par douze pierres précieuses : jaspe cristallin, saphir, calcédoine, émeraude, sardoine, cornaline, chrysolithe, béryl, topaze, chrysoprase, hyacinthe et améthyste. Henri, qui fut toute sa vie serviteur de la lumière, voit face à face la Lumière divine incréée. Je l’imagine sur le cœur de Jésus, comme il a représenté la brebis contre le cœur du Bon Pasteur, sur son vitrail de la Brebis perdue en l’église de Huisseau-sur-Cosson.

Henri Guérin : une vie consacrée à l’art, qui prenait sa sève dans la foi chrétienne, qui était nourrie par la prière quotidienne et la liturgie. Chaque dimanche, il se rendait fidèlement à Toulouse pour participer à la messe célébrée au couvent de ses amis Dominicains.

Ses cinquante ans d’atelier avaient été célébrés solennellement en 2005 par sa ville de Toulouse en deux expositions. Plus de 500 ensembles de vitraux en France et dans une dizaine de pays ; une cinquantaine de tapisseries, tissées chez Pinton à Felletin de 1967 à 1985 ; d’admirables et étonnants dessins d’arbres à la plume, des gouaches, exercice quotidien. Une création foisonnante résumée par la rétrospective de cet été, à l’Orangerie du Sénat, un triomphe où l’on fêta son quatre-vingtième anniversaire. Un grand moment de bonheur pour lui, dû à l’énergie impressionnante déployée par sa famille et en particulier par sa fille Sophie, qui avait pris en main depuis quelques années, avec passion et compétence, la diffusion de son œuvre et l’organisation des expositions. «  Sophie est formidable  », me répétait-il de temps en temps, impressionné par son efficacité. Tout le monde essayait de faire bonne figure, chacun avait le cœur serré en pensant à la tumeur qui le rongeait.

Son activité artistique n’était en rien ralentie. «  Attention, disait-il avec un peu de coquetterie et beaucoup de gaminerie : J’ai 80 ans, mais je ne suis pas vieux !  » C’est si vrai que, comme les grands artistes de la Renaissance, Michel Ange ou Titien, il se bonifiait encore à la fin, et ses dernières œuvres atteignent une beauté inégalée.

On reconnaît entre mille ses vitraux, poèmes et prières de verre, pétales de lumière, berlingots incitant à la gourmandise spirituelle, éclats de joaillerie céleste, bruissements d’ailes angéliques.

Comme C.S. Lewis, l’auteur de Narnia, Hen­ri Guérin a été «  saisi par la Joie  », celle que nul ne peut ravir. Il était serviteur de la Joie, mais chèrement acquise comme dans la musique de Mozart qu’il aimait tant. Outre ce sentiment de louange, ses vitraux, chatoyants comme des pierres précieuses, donnent un poignant désir de la Jérusalem céleste, une nostalgie du paradis terrestre. Comme si notre cœur, rendu à son innocence primordiale et à sa pureté d’enfant par un éclair de la lumière divine, entrevoyait un instant le Royaume des cieux.

Benoît XVI, citant Goethe à propos de Jean-Paul II, a dit que «  pour comprendre un poète, il faut connaître son pays  ». Pour comprendre Guérin, il ne suffit pas de connaître ses vitraux, il faut l’avoir vu travailler à son atelier, dans la vieille maison de Plaisance-du-Touch. Une longue demeure de briques roses, donnant sur un jardin de curé fleuri. Les murs exsudent une atmosphère d’étude et de prière particulièrement apaisante : ne dit-on pas qu’elle fut un presbytère avant la Révolution  ?

Il est le seul artiste, après Manes­sier et avant Kim En Joong cette année, à qui le Centre international du Vitrail de Chartres ait consa­cré une exposition personnelle, en 2006-2008, prolongée d’une année supplémentaire tellement le succès fut grand. Le cardinal Poupard, évoquant les richesses de l’art contemporain écrivait  : «  Je pense à ce créateur génial qui s’appelle Henri Gué­rin, et à ses magnifiques vitraux.  »

Il récusait le titre de maître-verrier, qu’on accole à tort à tout auteur d’un vitrail. Le maître-verrier, c’est celui qui fabrique la matière du vitrail. Ce n’était pas son cas, mais il effectuait toutes les autres étapes. «  Je suis peintre-verrier, le vitrail est un art d’architecture, et il faut le dire sans honte : un art appliqué. Appliqué à l’édifice dont il demeure le serviteur attentif. Je suis un peintre qui a voué sa vie à la lumière par le verre, un peintre qui ne fait pas de peinture de chevalet. J’ai besoin du travail de la main pour dominer le matériau, maîtriser une technique.  » Il appelait cela «  la patience de la main  ».

Il utilisait la dalle de verre de manière très personnelle. Dans son atelier sont classés plus de 800 tons de verre, collectionnés au fil des ans et produits par l’atelier Albertini auquel il était fidèle depuis 1960 : sa palette. C’était vraiment merveille de le voir trouver immédiatement la nuance recherchée, malgré la poussière qui masquait les teintes aux yeux du profane. Sur le billot, avec le tranchet, la marteline et le martelet, il taillait chaque éclat dans la masse en enlevant de l’épaisseur pour aller vers la lumière. Rien à voir avec le manque de subtilité des vitraux en dalle de verre des années 60, avec leurs couleurs primaires et leurs énormes joints de béton, qui les firent prendre en grippe par beaucoup de monde. Il avait horreur des tons brutaux, ses teintes sont d’une infinie délicatesse. Il créait ses propres nuances et valeurs en taillant plus ou moins le verre coloré, et c’est là son apport unique, qui fait qu’on reconnaît immédiatement un vitrail de Guérin et qu’il est impossible à copier. Chaque pièce diffuse différemment la lumière. Les joints de ciment, presque imperceptibles, font partie de la composition.

Il marchait à contre-courant de la mode qui sépare, dans les commandes passées par l’État, conception artistique et exécution technique (comme le peintre conçoit la tapisserie, et le lissier la tisse). C’est ce qu’on appelle «  les vitraux d’artiste  » (sous-entendu «  célèbres  »). Soulages à Conques, Chagall à Reims et à Metz, Manessier, Le Moal et Bazaine à Saint-Dié. Si certains sont des chefs-d’œuvre dont l’insertion harmonieuse est incontestable, d’autres sont dans une totale incompréhension du style de l’église et de sa fonction liturgique. L’État transforme les cathédrales en galeries d’art contemporain, comme à Nevers où chaque peintre a conçu son vitrail dans une parfaite cacophonie avec les autres. Guérin affirmait à l’inverse qu’«  il est temps de poser la question opposée à celle du Père Couturier qui affirmait [dans les années 50] que les artistes non chrétiens sont nécessaires à l’Art sacré. L’adhésion aux mystères chrétiens, loin d’être un obstacle, doit, me semble-t-il, intérioriser tout acte créateur.  »

«  Deux attitudes guettent l’artiste, disait-il. L’une, de risquer le pastiche quand il travaille dans les monuments anciens ; l’autre, de nier l’esprit des lieux pour s’en emparer.  » Il n’hésitait pas à se lancer courageusement, malgré les tabous dont notre temps est riche, dans la contradiction de l’Art Contemporain officiel, et la défense de l’Art caché d’aujourd’hui, selon l’excellente distinction popularisée par Aude de Kerros.
«  La négligence des techniques depuis les Im­pressionnistes, expliquait-il, fait que leurs peintures se sont très vite écaillées et dégradées – alors que chez les peintres pompiers, il y avait un raffinement extraordinaire. Il y a un mépris des arts artisanaux dans l’art officiel. Après 1918, il y avait un ultime surgissement des artisans d’art, le verrier, le potier, le tisserand, un ultime retour aux techniques sans qu’il y ait l’esprit ; maintenant c’est l’inverse, c’est l’esprit sans matière ni savoir-faire.

L’art sacré se doit d’être au service du lieu. Quand j’ai une commande pour une église, je sais que c’est un art para-liturgique. Que l’église soit romane ou gothique, il y a un axe, l’autel. Bazaine, qui a réalisé les vitraux de Saint-Séverin, très beaux mais qui ne servent pas vraiment l’autel, m’a confié que s’il pouvait recommencer, il serait beaucoup plus serviteur de l’axe de l’église. Je sens combien l’artiste qui est nourri par la Parole liturgique est au service du lieu. Pendant des siècles, l’image a été formidablement silencieuse, elle n’était pas accompagnée de sous-titres comme dans l’Art Contemporain. On aurait à nouveau besoin d’œuvres qui parlent par elles-mêmes. On a l’impression que les artistes ne peuvent plus penser par formes et par couleurs, qu’ils sont obligés d’avoir un commentaire. Les images contemporaines ont perdu leur valeur symbolique. Dans les médias, je regrette que ce ne soit jamais les artistes qui parlent de leurs œuvres, mais des philosophes, des sociologues…

L’art qu’on met dans les églises devrait être un art de la Présence, de la Lumière. Vous savez, l’artiste se sentira toujours serviteur inutile par rapport à la liturgie. Il ne sait ni ce qu’il donne ni ce que les gens peuvent recevoir. ça vous prend à l’improviste…

La plupart des artistes contemporains sont formés, dans les écoles des Beaux-Arts, aux techniques de la publicité et de la mode, au marketing : comment se mettre en scène, faire sa propre histoire de l’art, c’est très narcissique. Le drame, quand un artiste arrive dans une église, c’est qu’il est persuadé qu’il a un rôle de démiurge, qu’il doit tout changer, alors qu’il devrait avoir un regard très modeste par rapport à ces églises qui ont un long passé, des traditions.  »

Henri Guérin, qui préférait par goût l’expression non figurative, avait l’humilité et la simplicité, quand ses commanditaires le lui demandaient, de réaliser des vitraux figuratifs, en Afrique ou en Europe : a Trinité à Bertoua, Sarcelles et Huisseau-sur-Cosson, Le Couronnement de la Vierge à Yaoundé, Le Saint Esprit pour les clarisses de Namibie, La Brebis perdue et L’Eucharistie à Huisseau, et cet Agneau divin pour les Petites sœurs disciples de l’Agneau où sa fille Claire est moniale.

«  Je l’ai fait au Cameroun, à Sarcelles, à Huis­seau-sur Cosson, et cela m’a passionné. Le tout est de savoir si ça s’intègre dans le lieu ou pas. C’est cela qui est magnifique, avoir à entrer dans un cadre bien défini. Le drame de l’Art Contemporain, c’est qu’il flotte. Il n’a pas de raison particulière de s’incorporer dans un lieu. Certaines commissions d’Art Sacré affirment qu’on ne peut pas interférer sur la liberté de l’artiste, on ne peut pas leur donner un programme ! C’est pourtant le rôle de l’Église de les aider à se cultiver et à comprendre le sens des Écritures. Ce que je reproche aux commissions d’Art Sacré, c’est que, ne faisant pas leur travail d’ouvrir les artistes à la Parole de Dieu et à la liturgie, elles deviennent jury esthétique au lieu de préparer les artistes non-croyants à servir la liturgie. Il n’y aura jamais de restauration de l’art sacré s’il n’y a pas d’abord une restauration liturgique. Il y avait, par exemple, un souffle de l’Esprit extraordinaire dans les églises baroques, en symbiose avec la liturgie, il faudrait retrouver cet élan à notre époque.  »

Sa capacité de se couler dans un lieu sacré, d’en comprendre et respecter le génie propre, fait penser à un autre grand de notre époque : l’orfèvre Goudji (Chartres, Tournus, San Giovanni Rotondo…). Ceux qui viennent prier devant un autel de Goudji ou un vitrail de Guérin, l’adoptent immédiatement et ont l’impression qu’«  il a toujours été là  ». Et cela dans une église romane classée, une chapelle néo-gothique du XIXe siècle ou un édifice contemporain.

Pas question pour autant de tomber dans le passéisme, n’en déplaise à ceux qui refusent tout art d’aujourd’hui s’il ne copie pas celui d’hier. «  Pour moi, le respect des lieux passe par l’accord avec les armes de mon temps.  » Toutefois, plus il avançait, plus ses vitraux devenaient intemporels.

Le reste du temps, son symbolisme est non-figuratif (Le Manteau de miséricorde à Fontgombault, Les Vertus cardinales à l’Institut Catholique de Toulouse), ou semi-figuratif dans Le Cantique des créatures à Meyrin en Suisse ou Le Palmier et l’Olivier chez les bénédictines de Jérusalem.

Que de chefs-d’œuvre ces derniers temps ! Étoile bleue, «  notre terre mariale vue de la Voie Lactée  » ; l’illustration du Sonnet des voyelles de Rimbaud ; Hommage à Bach ; Qu’ils soient un inspiré par saint Jean, Lever du jour ou Heures du soir avec leurs inimitables tons d’émeraude, de saphir et de topaze, transfigurant l’humble matière du verre. Même le verre blanc de ses œuvres «  minimalistes  » semble coloré par d’étonnants effets de re­lief (Aux quatre horizons).

Il dessinait à l’encre de Chine. Les arbres, les paysages, les Pyrénées où il aimait se ressourcer, le Mont Saint-Michel, inspirent ces graphismes frémissant de sensibilité, tissés de hachures lancées, un style lui aussi unique et reconnaissable. Son amour des arbres remontait à son adolescence passée en lisière de la forêt de Montmorency, où il plongeait «  comme dans l’eau fraîche  », et aimait à se perdre en pleine nuit sous la lune, «  sans frayeur aucune  ». «  Ensuite, je rebaptisai la nature du nom nouveau de Création  ».

Il intégrait fréquemment le paysage dans la composition du vitrail en laissant des parties translucides qui permettent de voir les arbres par la fenêtre. Sur le tard, il a pris conscience de l’importance de la symétrie dans son œuvre, même s’il la brisait parfois pour un effet de kaléidoscope. L’arbre, la fleur sur sa tige, le visage, l’architecture médiévale, s’organisent symétriquement autour de l’axe, comme ses vi­traux.

Non content de tailler, peindre et dessiner, ce diable d’homme écrivait superbement et parlait à merveille de son œuvre.

«  Je n’aime pas qu’on parle d’"artiste chrétien", on ne parle pas d’un pharmacien ou d’un boucher chrétien ! Je suis un artiste qui essaie de vivre sa foi. Il est vrai que j’ai une vocation à la louange, et que peut-être certains artistes contemporains sont plus témoins que moi de l’horreur et de l’infamie de notre monde. Ma vocation est d’appeler à l’Espérance plus qu’au désespoir. Mon œuvre est nourrie par la prière et la liturgie, car j’ai été formé par un bénédictin et je suis très lié avec les dominicains. Entre parenthèses, pour les artistes contemporains qui perçoivent les subventions officielles, un artiste qui vit de son travail, sans galerie, qui est indépendant, est éminemment suspect et n’existe pas…

La culture est comme un cloître avant l’office, elle prépare la célébration. L’art est pour moi la langue du silence en majesté, celle d’une pensée enfouie dans l’humble matière : c’est la figure même de l’Incarnation. Mon travail avec la lumière du jour devrait préfigurer une Lumière plus invisible que me promet ma foi.  » Une de ses œuvres «  minimalistes  » en verre blanc ne s’intitule-t-elle pas Clair silence ?

Le vrai secret d’Henri Guérin avait sans doute sa clé dans le bureau qui jouxte l’atelier, où il se retirait tard dans la nuit, la maison endormie. C’était là qu’il peignait, en forme de prière du soir en attendant que l’enduit des vitraux soit pris, ces merveilleuses gouaches non-figuratives qu’il appelle sa «  musique de chambre  », inspirées par la croix, l’étoile, le cristal de glace, les pierres précieuses, la flore, les aurores boréales, dont il faisait volontiers don à ses amis.

«  La beauté, disait-il, c’est comme l’humilité, on ne sait pas qu’on la porte. Elle s’échappe comme le chant de l’oiseau. C’est une quête de mendiant ; plus on la cherche et plus elle se dérobe à vous. Si on la trouve, c’est comme par effraction : alors, un bref instant, le ciel s’entrouvre.  »

Une amie m’écrit à l’annonce de son décès : «  Henri va prendre en main la décoration du Paradis !  »

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Pour avoir une idée du travail d’Henri Guérin, rendez-vous sur

http://www.henri-guerin.com/articles.asp?idpage=37&idrubrique=5

ou bien téléchargez le dossier ci-joint.

Messages

  • Nous avons assisté à de vraies obsèques chrétiennes (2 heures de messe, une liturgie magnifique), à la fois dans le très vif chagrin de l’absence, l’incrédulité de le voir enlevé si vite à notre affection, et la Foi et l’Espérance, qui correspondaient à la mort chrétienne d’Henri.

    Je peux vous dire que, dans la dernière lettre qu’il m’ait écrite, fin juin, parmi les terribles souffrances de ce cancer du poumon foudroyant qui lui avait grignoté 2 côtes, tout en trouvant le courage de blaguer comme avant et de faire des jeux de mots sur sa tumeur, il m’a confié qu’il vivait sa maladie "en pensant aux souffrances de Notre Seigneur sur la Croix. J’ai communié à ses souffrances de tout mon coeur en égrenant mon chapelet dit zen, dit zen..." Voilà comment meurt un chrétien. Sa famille lui lisait des psaumes à son lit de mort, et il est mort en écoutant du chant grégorien dans sa chambre de clinique.

    Cela me fait penser à cette admirable fresque du XVe siècle, le Jugement dernier de l’église du monastère de Voronet, en Moldavie roumaine ("la Chapelle Sixtine de l’Orient"), où, à la mort du juste, le roi David en personne vient lui jouer des psaumes sur le luth. Ceux qui sont venus avec moi en Roumanie se souviennent que je conclus toujours la conférence sur cette fresque en disant que je nous souhaite à tous une telle mort. Désormais cette fresque sera inséparable du souvenir d’Henri. Il est urgent de remettre à l’honneur cet usage de lire des psaumes au mourant pendant l’agonie.

    L’église des dominicains de Toulouse était remplie d’un millier de famille et amis. La communauté des frères dominicains au complet, et une délégation de bénédictins d’En Calcat est venue (il y avait été formé au vitrail par Dom Ephrem Soccard dans les années 50), ils ont chanté le De profundis grégorien. Le Père André Gouzes dirigeait la chorale, le Père Alain Quilici fit une des homélies, les autres furent prononcées par le Père Paul Guérin frère d’Henri, et l’évêque émérite qui présidait, délégué par l’archevêque de Toulouse.

    Plusieurs dizaines de prêtres concélébraient. La fille moniale d’Henri, Claire, avait préparé la liturgie avec la famille et les dominicains, elle était accompagnée de sa communauté (les soeurs, et les frères, Disciples de l’Agneau) qui a également chanté de beaux chants. Sa fille Sophie a lu un très beau texte d’Henri sur la mort prononcé lors d’une conférence qu’il avait faite à l’abbaye de Silvanès. Le cercueil était posé par terre devant l’autel en haut des marches du choeur, recouvert par Claire et les soeurs d’un linceul blanc pour faire mémoire de la Résurrection du Christ, dessus furent disposées des bougies veilleuses et une croix en verre d’Henri.

    On fit remarquer que cette église contenait une des toutes premières oeuvres d’Henri, un vitrail réalisé sous la direction de son maître Dom Ephrem dans les années 50, et une des dernières, la mosaïque de verre sous l’orgue (au fond du choeur) en 2007.

    L’un des prêtres saisit l’occasion pour, tout à la fin, donner un vibrant témoignage sur "la Foi des chrétiens en Jésus Christ mort et ressuscité, qui fonde notre foi en la résurrection des morts, dont Henri a été le témoin toute sa vie" etc. Quel bonheur d’entendre un prêtre convaincu et sans timidité.

    La mise en terre au nouveau cimetière de Plaisance du Touch se déroula aussi en présence d’une foule importante et recueillie. Pendant tout le temps où les amis lançaient une fleur et l’eau bénite dans la fosse, Claire et les petites soeurs chantaient des cantiques doux comme des berceuses, c’était bouleversant, et elles conclurent par le grand Salve Regina solennel qu’Henri aimait tant.

    Marie-Gabrielle LEBLANC

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