Guillaume Zeller, Oran 5 juillet 1962, un massacre oublié.

par Maurice Faivre

samedi 24 mars 2012

Petit-fils d’un général connu, l’auteur a servi en 1996 aux archives orales du Service historique où il s’est initié à la recherche de sources bibliographiques et de témoins éminents. Il se réfère en particulier à Monneret, Jordi, Paya, Faivre , Ducos-Ader, Herly, Jeanneney.

Il rappelle d’abord l’origine d’Oran la radieuse, après les implantations phéniciennes et romaine. Fondée en 903 par des marins musulmans aux ordres des califes de Cordoue, elle recueille l’émigration de juifs espagnols, jusqu’à ce qu’en 1509 Isabelle la catholique ne prenne la ville. Occupée en janvier 1831 par le colonel de Damrémont, la ville connaît un développement prodigieux, passant de 2 750 à 433 000 habitants (dont 220 000 musulmans) en 1950 ; c’est alors un mélange d’ethnies qui pratiquent le vivre ensemble comme l’a montré J.-P. Lledo.

Troublée en 1949 par le hold-up de la poste, la ville n’est pas un des points forts de la rébellion, jusqu’aux exactions exercées par Boussouf, chef de la wilaya 5 agissant du Maroc ; le 14° RCP, les harkis, les autodéfenses et les unités territoriales préservent la ville de la violence ; Oran participe au sursaut du 13 mai, puis bénéficie des succès du plan Challe sous la direction du général Gambiez ; les katibas d’Oranie sont éliminées, et le colonel Lotfi est tué en mars 1960.

Le changement de la politique gaulliste provoque la révolte des ultras, à Mostaganem puis à Oran en mars 1961. Des militants de l’OAS très actifs mettent la ville en état de siège, sous la direction nominale du général Jouhaud, concurrencé à l’occasion par Gardy et Argoud. Le général de Pouilly refuse de participer au putsch. La volonté de Jouhaud d’éviter les ratonnades n’est pas respectée. 1.100 attentats par explosifs, 109 attaques, des voitures piégées et des tirs au mortier font 137 morts dont 32 des forces de l’ordre. Prenant le commandement du Corps d’armée après l’assassinat du général Ginestet, le général Katz engage les gendarmes mobiles contre la population ; il collabore avec Si Bakhti, représentant le FLN, qui riposte en faisant enlever des Européens (74 disparus d’avril à juin 1962). La violence redouble après le cessez-le-feu, les citernes BP sont incendiées. Enfin le colonel Dufour impose la fin des combats le 26 juin, et le retrait des commandos. Une cérémonie de réconciliation réunit Si Bakhti, l’évêque Lacaste et de nombreux notables le 30 juin.

Guillaume Zeller décrit dans le détail la chasse à l’homme qui se déroule le 5 juillet à partir de 11h15. Des coups de feu non localisés entraînent des meurtres en masse ; raflés dans leurs appartements, des dizaines d’hommes et de femmes sont emmenés au « petit lac » et lynchés par la populace ; certains sont vidés de leur sang dans des cliniques improvisées. Quelques musulmans sauvent la vie de leurs connaissances.

L’auteur énonce plusieurs hypothèses explicatives : - une opération montée par une bande de délinquants (Mouedenne Attou) - une manoeuvre du camp Boumediene-Ben Bella visant à déstabiliser le GPRA – un phénomène d’hystérie collective.

L’inertie du légaliste Katz, qui dispose de 6 000 gendarmes et policiers, et 18 000 militaires, est incompréhensible, il consigne les troupes et attend 14h20 pour faire intervenir les gendarmes mobiles. Certains officiers ont sauvé l’honneur, comme les capitaines Kheliff et Croguenec. Mais il n’y a pas eu d’assistance à personnes en danger de mort. Le bilan reste lourd et difficile à préciser, allant de 365 à 679 morts sans sépulture, selon les auteurs.

Ce remarquable travail d’historien met en évidence les carences de l’administration, qui a demandé des enquêtes sans user de rétorsion, et n’a pas mis en place les outils juridiques nécessaires pour apaiser le deuil des familles.

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Préface de Philippe Labro, éditions Tallandier, 2012, 224 pages, 16,90€.

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http://www.tallandier.com/ouvrages.php?idO=631&from=recherche&texto=0

Messages

  • Un résultat lointain de cet abandon ignoble : l’assassin de Toulouse.

  • Sur ce drame atroce et ses complexes ramifications, il faut livre les deux beaux livres de Louis MARTINEZ : Denise ou le corps étranger et {}Le temps du silure, publiés en 2 000 & 2 003.

    (

  • Ce massacre est loin d’être oublié, il n’y a pas d’article ni d’ouvrage sur la fin de la guerre d’Algérie qui n’en parle. Lisez par exemple le numéro récent du Figaro Magazine consacré aux pieds noirs. Et tout pied noir ou Algérien oranais de l’époque se souvient tant de la politique de la terre brûlée des derniers temps de l’OAS que de ces massacres de juillet 62. Prétendre que ce massacre, ces massacres sont oubliés, c’est oublier les écrits de bien des historiens de la guerre d’Algérie.

  • J’étais personnellement appelé du contingent et présent sur les lieux à cette date.
    Tout se passait bien dans la liesse et les démonstrations de fraternité, de nombreux "pieds noirs" se mêlant à la foule des algériens.
    Tous écoutaient les discours lorsque, soudain, des tirs provenant des toits alentour ont retenti, dispersant cette foule dans les cris et le sang.
    Nous étions cantonnés un peu plus haut sur le boulevard (un café réquisitionné) et sommes rentrés, peu après des gens sont venus nous appeler aux cris de "au secours l’armée, sauvez-nous !".
    Pourvus d’une camionnette en tôle ondulée citroën (tube), nous avons chargés ces gens et les avons raccompagnés chez eux les uns après les autres. Ce faisant, nous avons croisés au passage quelques barrages de soldats du F.L.N. en tenue et armés, qui nous ont aisément laissés passer sans montrer une quelconque animosité, ceci après naturellement quelques explications (je me tenais à la porte en tenue militaire).
    Quelques jours plus tard, abandonnant en hâte une partie de sa famille (son grand-père, sa mère et sa soeur, un garçon de notre âge que je connaissais un peu et dont je préfère oublier le nom, est parti pour la France en voulant me laisser une des armes qu’il ne pouvait emporter (un Colt .11.43), chose que j’ai refusée en apprenant qu’il faisait partie de l’O.A.S.
    A mon sens et je me dois de rétablir cette vérité, cette organisation criminelle était auteur des premiers coups de feu tirés sur la foule innocente. J’avais déjà assisté à une scène comparable alors que je me trouvais à Alger, le 22 mars de la même année, quand les mêmes assassins on tiré depuis les immeubles sur un camion chargé de militaires français, provoquant ce qui a été appelé par la suite le "blocus de Bab El Oued".
    Il est probable qu’à Oran le 5 juillet il s’en est naturellement suivi des fusillades aveugles, chacun sait qu’une provocation bien menée provoque ce résultat, hélas.
    A propos, qui était le Général Zeller dont l’auteur est le petit-fils ?

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