Georges-Thierry d’Argenlieu : Mystique et politique

par Dominique Decherf

mercredi 10 mai 2017

La première biographie complète de Georges Thierry d’Argenlieu (1889-1964) vient de paraître plus d’un demi-siècle après sa mort. Jusqu’alors nous ne disposions que d’un petit livre écrit en 1969, cinq ans après la mort de l’intéressé, par le provincial des carmes, Elisée Alford, qui ne traitait que de sa carrière religieuse. Les souvenirs de guerre et la chronique d’Indochine rédigés par l’amiral après son retour au couvent étaient restés inachevés.

Le défi que présentait cette biographie était en effet énorme. D’une part il fallait croiser des disciplines étrangères les unes aux autres : qui peut prétendre être à la fois spécialiste d’histoire religieuse et d’histoire militaire ?

D’autre part il fallait faire parler un homme dont la vie était vouée au silence !

A l’origine thèse dirigée par une autorité en matière d’histoire ecclésiastique, Philippe Levillain, son auteur, Thomas Vaisset, relève du service historique de la Défense. Tout au long de ses six cents pages, les deux dimensions s’entremêlent comme elles le furent dans la vie réelle. Même si le chercheur a bénéficié de toutes les sources possibles et imaginables il a la grande honnêteté et la vraie humilité de celui qui sait reconnaître ici ou là que l’histoire lui échappe.

Car l’histoire en question est incroyable. Elle est de l’ordre des Évangiles. Thomas Vaisset voulait être aussi précis sur la vie obscure du carme que sur la part visible de l’amiral. Car il était évidemment impossible de décrire la seconde sans avoir présenté la première. Ce ne sont pas deux vies séparées mais indissolublement imbriquées. Or si l’on connaît le destin du militaire, grand chancelier de l’ordre de la Libération de 1941 à 1958, et le jugement du chef de la France libre, que sait-on au juste du jugement de Dieu que nul ne peut voir mais dont tout l’effort mystique du carme a tendu à approcher au plus près ? Après Thierry d’Argenlieu, qu’est devenu Louis de la Trinité ?

La biographie s’arrête quasiment à son retour au couvent à l’été 1947. Une dizaine de pages expédient ses dix-sept dernières années (alors que ses dix-huit mois de haut-commissaire en Indochine avaient absorbé 180 pages).

Le carme est retourné à sa nuit, « la nuit de la foi » de saint Jean de la Croix.

Or ce couvent d’Avon où il avait vécu de 1920 à 1939 (couvertes par l’auteur en 75 pages exceptionnelles) et qu’il a retrouvé en septembre 1944 présentait à la fin de la guerre un bilan contrasté mais plus qu’honorable avec ses trois – et même quatre – mêmes moines du départ que la guerre avait voués à des destins extraordinairement divers.

Le 2 juin 1945, le frère Jacques mourait en déportation à Mathausen pour avoir protégé des enfants juifs à Avon. Son corps est rapatrié et inhumé au couvent. Il a été reconnu « Juste parmi les nations » par Israël.

Le 24 septembre 1945, le frère Philippe, provincial après d’Argenlieu, député à l’Assemblée constituante, démissionnait du « Front national » où il siégeait au comité directeur depuis sa fondation en 1943 après des faits de résistance héroïques aux côtés des communistes.

Le 16 août 1945, le frère Louis (Thierry d’Argenlieu) avait été nommé haut-commissaire en Indochine par le général de Gaulle et acceptait de repartir au loin. Pourquoi pas à Hanoï ? Peut-être obtiendrait-il la grâce du martyre dont parfois il avait rêvé et qu’il avait manquée à Dakar et à Nouméa ?

Le quatrième mousquetaire, le frère Bruno, directeur des Études carmélitaines, avait, lui, choisi le camp opposé mais sans activisme et finira par se faire pardonner par son frère en communauté.

Qui serait le premier dans le Royaume ? Qui d’entre eux serait saint, bienheureux ou simplement serviteur de Dieu ? Dieu, comme on dit, reconnaîtra les siens.

L’amiral était prêtre. C’est le cas inverse de celui du laïc chrétien sur lequel l’Église hésite encore à se prononcer. Plusieurs dossiers (1) en béatification, on le sait, sont en attente. 


(1) à Robert Schuman et Edmond Michelet, aux Italiens Alcide de Gasperi et Aldo Moro, mentionnés dans une précédente chronique, j’avais oublié de joindre sans doute le plus méritant – en tout cas relevant d’une autre catégorie, hors norme, proprement mystique – en la personne de Giorgio La Pira (1904-1977), maire de Florence de 1951 à 1965, apôtre de la paix internationale, dont le procès en béatification est ouvert depuis 1986. Je remercie la petite-fille d’Edmond Michelet, Agnès Brot, de nous avoir rappelé la figure de ce franciscain presque plus clerc que laïc, justement qualifié dans Un mystique en politique http://cahierslibres.fr/2017/03/carte-blanche-giorgio-pira-mystique-politique/, paru aux éditions Desclée de Brouwer, au début de cette année. Si l’on en croit la rumeur, il pourrait bien être le premier à être élevé sur les autels.

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