Science et Foi

Georges Lemaître (1894-1966)

par André Girard

jeudi 30 avril 2015

La science et la religion sont deux domaines qui doivent rester indépendants.

Lemaître refuse toute tentative de concordisme, même venant du pape. Pour les mêmes raisons, il repousse l’inquisition athée qui souligne les désaccords entre la science et la Bible. A un journaliste qui lui fait remarquer que la Bible enseigne que la création a été accomplie en six jours, Lemaître répond : 

« Et alors ? Il n’y a aucune raison d’abandonner la Bible parce que nous croyons à présent qu’il a peut-être fallu mille millions d’années pour créer ce nous pensons être l’univers. La Genèse veut juste nous apprendre qu’un jour sur sept doit être consacré au repos, au culte, à la vénération. – conditions indispensables au salut. Si la théorie de la relativité avait été utile au salut, elle aurait été révélée à saint Paul ou à Moïse. A l’évidence, ni saint Paul ni Moîse n’ont eu la moindre idée de la théorie de la relativité. Les auteurs de la Bible sont tous, à des degrés divers – et certains plus que d’autres-éclairés sur cette question du salut. Pour ce qui est des autres questions, ils étaient aussi sages ou ignorants que leurs contemporains ».

L’abbé Lemaître est nommé chanoine honoraire en 1935

Il a été choisi membre de l’Académie Pontificale des Sciences en 1936, il en est devenu le Président en 1960.

Rigueur et poésie

Les publications de Georges Lemaître sont très remarquables, non seulement en raison de la profondeur et de l’originalité des idées qui sont présentées, mais aussi en raison des la qualité littéraire de ces écrits, adaptée à celle des conférences publiques qu’il donnait fréquemment. Le style de Lemaître est un modèle de rigueur et de lyrisme mêlés. Il porte la trace d’années d’études en humanités gréco-latines. Il n’en résulte pas toujours une lecture facile : la précision mathématique du fond s’y oppose souvent, mais une certaine poésie y est toujours présente.

Cette qualité de la forme a-t-elle nui à la crédibilité du fond ? Ce serait très regrettable, mais c’est, hélas, assez probable, tant il est rare que la valeur de fond d’un texte scientifique profondément original se hisse au niveau d’une œuvre littéraire. Le terme de vulgarisation est associé à un réflexe méprisant de la part des milieux spécialisés. Lemaitre lui donne son titre de noblesse. En voici un exemple ;

Conclusion d’un article de Georges Lemaître paru en 1948 dans la revue des Questions Scientifiques sous le titre :

 « L’hypothèse de l’atome primitif »

Nous ne pouvons pas terminer cet exposé, sans considérer un moment l’origine même que notre théorie donne à l’univers l’instant initial, la fragmentation initiale. L’instant où naissait l’espace avec un rayon partant de zéro, l’instant où naissait la multiplicité dans la matière.

Cette origine nous apparaît, dans l’espace-temps comme un fond qui défie notre imagination et notre raison, en leur opposant une barrière qu’elles ne peuvent franchir. L’espace-temps nous paraît semblable à une coupe conique. On progresse vers le futur en suivant les génératrices du cône vers le bord extérieur du verre. On fait le tour de l’espace en parcourant un cercle normalement aux génératrices. Lorsqu’on remonte par la pensée le cours du temps, on s’approche du fond de la coupe, on s’approche de cet instant unique , qui n’avait pas d’hier, parce qu’hier, il n’y avait pas d’espace.
Commencement naturel du monde, origine pour laquelle la pensée ne peut concevoir une pré - existence, puisque c’est l’espace même qui commence et que nous ne pouvons rien concevoir sans espace. Le temps semble pouvoir être prolongé à volonté vers le passé comme vers l’avenir. Mais l’espace peut commencer, et le temps ne peut exister sans espace, on pourrait donc dire, que l’espace étrangle le temps, et empêche de l’étendre au-delà du fond de l’espace-temps.

Mais cette origine est aussi le commencement de la multiplicité. C’est un instant où la matière est un seul atome, un instant où les notions statistiques qui supposent la multiplicité ne trouvent pas d’emploi. On peut se demander si dans ces conditions la notion même d’espace ne s’évanouit pas à la limite et n’acquiert que progressivement un sens au fur et à mesure que la fragmentation s’achève et que les êtres se multiplient.

Devons –nous nous plaindre que nos notions les plus familières s’évanouissent lorsqu’elles s’approchent du terme ultime qu’elles ne savent pas dépasser ? Je ne le pense pas.

« Je ne le pense pas ». Passant du « nous » au « je », pour la première fois, à la dernière phrase de ce long article, c’est le métaphysicien qui s’exprime.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Lema%C3%AEtre

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Extrait de

D’un chanoine à l’autre - De Copernic à Lemaître Des « Somnambules » parlent aux veilleurs

Par André Girard

238 pages, 18,50 euros (11,10 au format PDF)

http://www.edilivre.com/d-un-chanoine-a-l-autre-de-copernic-a-lemaitre-20cf04801d.html#.VUHrNdrtlBc

ISBN : 9782332851994

Messages

  • Je ne suis pas d’accord - radicalement - avec la première phrase de ce texte : “la science et la religion sont deux domaines qui doivent rester indépendants”. Cela n’était pas vrai pour les créateurs de la science moderne, en particulier pour Johannes Kepler et Galileo Galilei, ni pour Max Planck ou Albert Einstein.

    "Le concordisme venant du pape (Pie XII)" est une référence sur l’épisode particulièrement honteux pour la carrière de Georges Lemaître — le 22 novembre 1951, le pape Pie XII déclarait devant l’Académie Pontificale : “Il semble en vérité que la science d’aujourd’hui, remontant d’un trait des millions de siècles, ait réussi à se faire le témoin de ce Fiat Lux initial. Vers cette époque, le cosmos est sorti de la main du Créateur”. Lemaître demanda audience au pape et remit "respectueusement les choses en place", en menaçant de quitter l’Académie Pontificale. Le 7 septembre 1953, devant l’assemblée générale de l’Union Astronomique Internationale, Pie XII tint effectivement un discours radicalement opposé : la cosmologie scientifique ne parlait ni de Fiat lux , ni de création.

    • Loin d’être honteux pour Lemaître, l’épisode dont vous parlez est tout à son honneur : il refuse tout concordisme, même venant du pape ; nous ne sommes plus au moyen âge. De même, il refuse le "concordisme athée" qui croit pouvoir ruiner le judéo-christianisme en lisant la Bible comme un livre de science, ce qui est ridicule. Lemaître répond magistralement à ces deux interlocuteurs .
      Quant à Planck, sa conférence "science et religion" est un bon exemple des relations entre deux domaines de connaissance qui sont indépendants, mais qui ne sont pas étrangers l’un à l’autre.

    • Vous cherchez à simplifier les choses d’une grande importance.

      J’ai tout le respect pour la personne du Père Georges Lemaître. Pendant des années, après ses résultats remarquables, il était ignoré par ses collègues, le méprisant par ailleurs comme prêtre. Ça a été Einstein, un Juif, qui le premier a reconnu les valeurs de la théorie de Lemaître. Depuis, Lemaître a suivi “les deux chemins indépendants”. Son intervention auprès du Pape Pie XII — qui avait tout à fait la raison de le dire comme il l’a vu, et aujourd’hui tout le monde le dit ainsi — ne s’explique que par cette peur de collègues. On peut lire, par exemple, sur ces sujets difficiles mais extrêmement importants chez le philosophe et physicien Dominique Lambert (Belgique), le biographe de notre chanoine astrophysicien.

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