PHILOSOPHIE

François-Xavier Bellamy. À l’écoute de la sagesse

par Maryvonne Gasse

jeudi 29 novembre 2018

Une fois de plus, François-Xavier Bellamy frappe juste et fort. Avec le regard d’aigle du philosophe, il perce les dangers de notre situation et en appelle à un sursaut de réalisme pour résister aux mirages du changement qui risquent de nous engloutir

Héraclite ou Parménide ? L’ivresse du changement ou la permanence de l’être ? Rien de nouveau sous le soleil. La question remonte à l’Antiquité. Elle agitait déjà les philosophes grecs, mais aujourd’hui, l’agitation remplace la question, dans un mouvement perpétuel qui nous vide et nous épuise : une menace pour notre survie selon François-Xavier Bellamy, agrégé de philosophie, qui nous alerte par une réflexion brillante et puissante.

Tout bouge, tout change, tout passe. Une nouvelle chasse l’autre, le temps s’accélère et nous en sommes grisés, soucieux d’être dans l’air du temps, au point de perdre le bon sens dans sa double acception : direction et signification. L’homme moderne est devenu «  insensé  ». Ne sachant plus où il va, il risque d’aller dans le mur !

«  Il y a en nous quelque chose de plus essentiel que ce qu’ils (nos yeux) peuvent percevoir, et c’est par cela que la singularité de chacun d’entre nous échappe aux flux  » explique le professeur de philosophie pour tenter de nous ramener à ce qui dure, à la nature et à la culture, au réel contre le virtuel. Et comme dans son livre précédent, il pointe les méfaits de la pensée cartésienne à «  ne considérer le réel qu’avec notre intelligence, pour nous en rendre à la fin comme maîtres et possesseurs  ». Savons-nous encore nous étonner ? Une vertu aristotélicienne qui déboute le doute systématique de Descartes. Savons-nous nous émerveiller ? Prenons-nous le temps de nous poser ? De contempler ?

Avec la modestie des grands esprits et pétri d’une vaste culture, le jeune normalien tâche de libérer notre esprit des systèmes idéologiques et de leurs carcans mortifères. S’appuyant sur les philosophes qui ont marqué notre histoire, il passe nos postures au tamis de leur pensée, afin de nous ramener à la droite raison pour résister à la séduction des possibles qui donnent le vertige et inhibent le dialogue. Car «  tout dialogue authentique suppose ce lieu commun qu’est la vérité à atteindre, qui constitue l’horizon partagé par tous ceux qui prennent part à l’échange  », sinon le débat se change en combat, puisque chaque homme devient la mesure de toute chose.

Mais pour Bellamy, ce qui achève d’ébranler le socle de la pensée occidentale, c’est la révolution copernicienne, avec le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme, relayé par Galilée qui en donne la preuve. La terre tourne autour du soleil ! Notre conception du monde bascule : «  Ce qui nous appelons ‘immobilité’ n’est jamais que du mouvement annulé par un effet de perspective  ». Le monde immuable d’Aristote s’effondre à la faveur du mouvement incessant d’Héraclite, démultiplié par ces découvertes scientifiques. C’est la marque de la modernité et de nouveaux modes de penser, «  avec un tout nouveau rapport au mouvement  ». Telle est l’hypothèse ici développée.

Sans attendre, les conséquences retombent en philosophie. Pour Hobbes, «  les passions que la morale décrivait habituellement comme cause de désordres sont désormais définies (…) comme des "puissances de mouvement" », ce qui aboutira «  à faire de ces passions individuelles la clé de voûte d’un système politique  ».

Mais «  nous voilà devenus incapables d’habiter vraiment un lieu familier, et d’y "demeurer en repos" » objecte Pascal, contemporain de Hobbes, donnant le titre de l’essai ici présent : Demeure. Autrement dit, fais «  l’expérience de la pesanteur des choses, de la résistance de la matière, de la consistance de l’espace  ». Habite ton corps. Habite le monde.

Sans trop forcer le trait, la modernité, c’est le tourbillon, l’adrénaline au corps, la vitesse en sus. «  Et comme le mouvement est relatif, c’est celui qui reste immobile qu’on accusera de "déraper" », ce qui se profile déjà en filigrane chez Machiavel, dans Le Prince. «  Tout est affaire de circonstances  » résume Bellamy.

Enivrés et aveuglés par l’emballement du temps, nous en venons à confondre le changement avec le progrès, dans une fuite en avant éperdue, étayée par un dogme naïf et fictif, à savoir que demain sera nécessairement meilleur qu’aujourd’hui, selon un optimisme béat et une dialectique ruineuse qui empêchent de se projeter et brident nos libertés. «  Quel critère choisissons-nous de privilégier dans nos décisions individuelles et collectives ?  » interroge le philosophe, didactique et synthétique.

«  Si la modernité s’est imposée avec tant de force, c’est parce qu’elle mime profondément la structure même du désir  », flattant nos souhaits les plus secrets et les moins nobles, laissant croire que ce que nous possédons est moins bien que ce que nous désirons. «  Malheur à qui n’a plus rien à désirer  » s’exclamait Rousseau dans La nouvelle Héloïse. Le rêve se substitue au réel, le désir nous éjecte du présent et nous voilà dans le «  transhumanisme  », la «  forme la plus contemporaine du progressisme moderne  », avec ses promesses d’homme augmenté et d’immortalité qui font basculer la démocratie dans la technocratie. Gare aux esprits chagrins et inquiets mais gloire aux techniques de pointe et aux marchés juteux. «  Une forme d’hallucination collective !  » qui «  nie la consistance du présent en le réduisant à n’être que le point de passage vers un avenir déjà défini  ». Une fiction, une illusion. «  La religion du progrès a pour conséquences nécessaires l’érosion de la politique et l’intensification des conflits.  »

Mais pour Bellamy, ni l’optimisme ni le pessimisme ne sont de mise. Il faut creuser plus profond, jusqu’au tragique de la vie, de notre finitude et celle du monde. «  Les équilibres fragiles de notre vie en commun sont le produit de millénaires d’ajustements successifs, d’essais et d’erreurs  » et nous voudrions faire table rase de l’histoire ? Quelle vanité ! Quelle présomption ! Quelle inconscience ! Le «  symptôme d’une immense dépression collective  ».

«  Il nous faut retrouver le sens authentique de la politique, qui consiste moins à transformer qu’à transmettre  » conseille l’enseignant qui est aussi adjoint municipal de Versailles. «  Nous devrions évaluer la qualité de l’action menée par nos gouvernants, non à partir de ce qu’ils auront réussi à changer, mais de ce qu’ils auront réussi à sauver.  » Principe de réalité. Principe de responsabilité. Car «  notre propre humanité ne nous appartient pas. Nous ne l’avons pas produite  » insiste-t-il à l’encontre du sentiment de toute-puissance et d’omniscience qui prévaut. Et si la sagesse n’attend pas le nombre des années, prêtons encore l’oreille au jeune sage : «  à la passion du changement, ce n’est pas la passion de l’immobilité qui doit répondre, mais la sagesse d’un discernement. Où allons-nous ?  »

Et de conclure magistralement son essai par l’évocation du retour d’Ulysse auprès de Pénélope, après vingt ans d’absence, de combats et d’épreuves surmontés sans jamais vaciller, sauf au tout dernier moment, alors qu’il touche au but, mais sauvé cette fois par le retour au réel et non plus par ses mille ruses : «  Toutes les probabilités jouaient contre cet achèvement ; mais la vie n’est pas un calcul. Il suffit de ce moment de reconnaissance pour passer du désespoir d’Ulysse apprenant que rien n’est stable, à ce bonheur de naufragés reprenant pied sur la terre ferme.  » Et de nous inviter à notre tour à «  retrouver notre Ithaque, notre île secrète pour y refaire notre unité intérieure et y purifier l’élan de nos désirs. »

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