La Communauté Aïn Karem en évangélisation de rue...

Flagrant délit d’espérance

vendredi 1er mai 2009

Est-il vrai que les chrétiens, quelque part autour des années soixante – soixante-dix, se sont mis à douter ? Cela pourrait expliquer le mouvement général de repli qui s’est produit dans les anciennes terres chrétiennes. Parfois, ça a pu ressemble à une débandade. Mais on aurait presque peur de trop appuyer là où ça fait mal, peur de blesser ceux qui pourraient se croire visés, alors qu’ils sont tout de même restés fidèles au poste contre vents et marées. Les historiens n’ont pas fini de se débrouiller avec ce curieux temps. On met en cause la spiritualité de l’enfouissement. J’ai quelque doute à ce sujet. Mes jeunes années ont été marquées par l’épopée des prêtres-ouvriers, sur laquelle il y a énormément à dire. Mais je n’ai pas le sentiment que les prêtres généreux que j’ai connus dans l’enthousiasme de leur naturalisation dans « le monde ouvrier » avaient envie de mettre leur drapeau dans leur poche, ou du moins la croix en berne. Samuel parle avec admiration de Madeleine Delbrêl. Mais je ne crois pas que la Madeleine d’Ivry ait jamais renoncé un jour, ou même une heure, à annoncer Jésus-Christ, c’est-à-dire à évangéliser. Elle l’a toujours proclamé avec la plus parfaite netteté : « J’entends par « évangéliser », dire à des gens qui ne le savent pas, qui est le Christ, ce qu’il a dit et ce qu’il a fait, de façon à ce qu’ils le sachent. » Il n’y a donc aucune équivoque du côté de la missionnaire en ville marxiste qui ne cessait de répéter à la suite de Saint Paul « Comment croiront-ils si on ne les évangélise pas ? »

Certes un univers s’est écroulé depuis les années d’après-guerre, toute une culture que d’aucuns croyaient l’horizon définitif des temps nouveau. A ce moment, il était déjà patent qu’il y avait risque non pas d’enfouissement mystique – ce qui pouvait se concevoir - mais d’alignement intellectuel, de fascination par une idéologie qui excluait Dieu de la cité et du cœur des hommes. Madeleine Delbrel, sur ce point, fut d’une lucidité totale. Que n’a-t-on compris sa leçon dans les décennies suivantes, lorsqu’en période de mutation accélérée de la consommation et des idéologies du désir, on s’est rallié sans honte à la pseudo-tolérance, celle qui couvrait toutes les dérives et la dissolution d’une société chrétienne. La laïcité avait bon dos, car il s’agissait moins d’assurer la neutralité de l’État, garantie de la liberté de conscience, que de laïciser la société, c’est-à-dire l’arracher au ferment de l’Évangile. Alors là, ce fut le lâchage généralisé, avec, il faut bien le dire, la faillite des institutions qui, pourtant avaient été pensées et créées pour planter la Croix au cœur du monde nouveau.

Il est scandaleux de s’être réclamé de Vatican II pour justifier le lâcher tout. Il n’en est pas moins vrai qu’une opinion moyenne a eu cours alors, pour mettre fin à l’aventure évangélisatrice reprise de siècle en siècle. Comment aurait-on pu échapper à ce que Gilles Lipovetsky appelle l’ère du vide et qui se caractérise par la recherche labyrinthique de soi, la désaffection des grands ystèmes de sens, l’égalisation des valeurs et des contre-valeurs et, dans la même logique, la peur panique d’énoncer la moindre certitude de foi. Je me souviens du triste spectacle de clercs s’esquivant plutôt que de proclamer la Résurrection du Seigneur. Oui, nous avons connu cette tristesse et, parfois, l’impression de toucher le fond. Mais la sainte Église de Dieu surprendra toujours ceux qui s’autorisent à annoncer tranquillement son déclin ou sa disparition. Paul VI avait rappelé l’obligation impérative d’évangéliser, en encourageant toutes les forces vives qui se déclaraient dans les années soixante-dix. La relève était déjà là. Et Jean-Paul II n’aurait de cesse d’en communiquer le feu – issu de l’Esprit Saint – jusqu’aux confins du monde. Sur le moment, le cardinal Joseph Ratzinger ne s’y était pas trompé. Il confiait à Vittorio Messori que de nombreux catholiques venaient de faire l’expérience de l’Exode, avec une vie sans Dieu, un monde sans foi et qu’un renversement était en train de se produire avec les communautés nouvelles, où il discernait la joie de croire et la volonté de communiquer sans honte. Rien de tout cela n’avait été planifié et il s’émerveillait de ce don de la Providence.

Aïn Karem, la communauté dont nous parle Samuel dans son beau livre, pétillant de conviction, d’humour et de tendresse, n’est pas le plus vaste de ces mouvements. Mais ce n’est pas le moins exemplaire ni le moins vivace. Sa présence continue sur le pavé parisien et de la banlieue, dans les endroits les plus improbables, témoigne du plus beau courage apostolique, inspiré par une existence chrétienne fervente et la chaleur des cœurs toujours ouverts à la détresse d’une humanité sans boussole et souvent sans amour. Il faut lire ces pages simples, vraies, ou brillent les fioretti des évangélisations de rue. Des silhouettes, des visages passent pour nous rendre amicales ces sentinelles de l’espérance et de la grâce.

Bien sûr, il y a aussi derrière cela une histoire qui explique comment s’est transmise la flamme. Mgr Maxime Charles, le fondateur du centre Richelieu et le recteur du Sacre-Cœur de Montmartre, fut l’initiateur de cette famille spirituelle. Son disciple direct, le Père Michel Gitton, habité par cet exemple communicatif, fut le fondateur d’Aïn Karem, qu’il continue à animer de sa fougue apostolique, de sa piété éminente et de sa réflexion théologique. Avec le livre de Samuel, c’est une page d’histoire qui s’écrit toujours au présent. Car l’auteur, converti de l’athéisme au cours de sa vie étudiante, ne cesse depuis quinze ans d’annoncer Jésus Christ, juché sur sa caisse de bois, aux carrefours de Paris. Michel Gitton avait déjà commencé, aux alentours de Saint-Louis d’Antin, il y a plus longtemps encore. Il faut lire ce témoignage éclairant à tous égards car il montre comment une vie sacramentelle est forcément apostolique et rassemble amour conjugal, amour familial, sens communautaire dans l’unité de la mission des baptisés.

G.L.

Samuel Pruvot, Flagrant délit d’espérance, témoins du Christ dans la rue, Salvator, 192 pages, 17 euros.

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