Extrémisme

samedi 11 octobre 2008

11 OCTOBRE

Suis-je un extrémiste ? Ou du moins suis-je tenté par certaines idées extrémistes ? Peut-être, même si, dans l’existence, j’ai plutôt du goût pour la modération et les vertus de la convivialité. Je préfère de loin ce dernier mot que nous devons, je crois, à Ivan Illich, à celui de tolérance dont je ne supporte pas l’ambiguité foncière. Mais les enjeux de la vie ne supportent pas la médiocrité, surtout lorsqu’ils se caractérisent par l’excès, c’est-à-dire ce qui, par définition, est insupportable. Le problème, c’est que cet insupportable n’est pas perçu de la même façon par tout le monde, qu’il est parfois très bien accepté, susceptible, selon certains, d’être encadré ou limité par des techniques adaptées.

On ne peut rien contre la marche de l’Histoire. Il est fou de s’opposer au progrès. Rien ne saurait prévaloir contre les impératifs de la science et les exigences de la recherche. La technique nous délivre de toutes nos servitudes. Autant d’axiomes indiscutables qui trouvent aujourd’hui leur synthèse dans l’évidence de la modernité, bienfait suprême, dogme absolu. Or, il se trouve que je suis irréductiblement attaché à des maîtres qui m’ont appris, de façon définitive, à me déprendre de ce genre de certitudes. Dans la période actuelle, je suis tenté de les relire, et de me pénétrer de leurs refus et de leurs révoltes.

Le premier d’entre eux demeure Georges Bernanos, étroitement associé à Péguy d’ailleurs. Ce n’est pas une affaire récente pour moi. J’ai eu l’occasion de le redire plusieurs fois en cette année. La lecture des articles d’après-guerre, publiés en recueil sous le titre Français si vous saviez a été, pour mes dix-huit ans, un choc qui m’a marqué pour la vie. J’ai eu le sentiment d’un décalage non pas « avec mon temps », formule arbitraire et fourre-tout, qui justifie n’importe quoi, mais bel et bien les idéologies du moment. Autour de 1960, ces idéologies se rapportaient à un sens de l’Histoire univoque, auquel il était obligatoire d’adhérer, sous peine de disqualification intellectuelle, sinon de ringardise (mais le mot était alors inconnu). Bernanos m’imposait de prendre de la distance, quitte à me trouver dans une position de rebelle. Celui qu’il fut toute sa vie, mais d’autres avec lui, comme Péguy déjà cité, comme Léon Bloy.

Bloy, je l’ai lu sérieusement beaucoup plus tard. A la fois séduit et toujours un peu sur mes gardes. Il y a tellement de pures merveilles chez lui, mais en même temps un goût de violence intérieure dont je me méfie, même si je reconnais les vertus des incommodes, de ceux qui ne pactisent pas avec l’insupportable. Parfois, et même souvent, Bloy va trop loin dans cette violence verbale qui rejoint la misanthropie et même la complaisance pour un certain morbide. N’empêche qu’il y avait une authenticité évangélique chez lui, sans laquelle on expliquerait mal ce que les Maritain et beaucoup d’autres ont reçu de lui. Je me souviens que mon père ne l’appréciait guère, en raison de cette sorte de romantisme jusqu’auboutiste. Et pourtant mon père était le contraire d’un homme complaisant.

Si j’ai de la réserve pour une part de Bloy. Que dire de celle que j’é­prouve à l’égard d’un Barbey d’Aurevilly auquel je me suis un peu intéressé cet été. Le talent considérable de l’écrivain ne me fait pas passer ce qu’il y a chez lui de pose, de dandysme. A son sujet, j’ai avalé le petit essai de François Taillandier (Un réfractaire, Barbey d’Aurevilly, éd. Bartillat) et j’y ai trouvé la cause de mon malaise. C’est l’esthétisme d’un littérateur qui joue une rôle, infiniment plus que ne l’a joué le vicomte de Chateaubriand. A ce propos, je me suis aperçu, assez amusé, qu’un des membres de notre jury du Prix Combourg détestait l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, qu’il considérait comme un fieffé menteur, tout en admirant l’enchanteur... Que dire de Barbey, en qui François Taillandier, qui l’aime bien pourtant, finit par voir « un possédé » en se référant à l’imaginaire « torturé, torturant du romancier » ? Certes, la chute, la rédemption, le mal, la damnation et la sainteté lui permettent de donner de la profondeur à ses personnages : « On n’en garde pas moins l’impression d’avoir affaire à un christianisme de cathédrale. On ne recontre guère Jésus au milieu de tout cela, comme on le rencontre chez un Mau­riac ou un Bernanos. Son catholicisme serait-il, au fond, une esthétique ? » L’expression christianisme de cathédrale devrait être interrogée. Elle ne me satisfait pas, mais enfin on comprend ce qu’elle veut dire.

Je passe par ce détour pour confirmer ma position intellectuelle de rebelle. Je ne me reconnais dans aucun dandysme, ce phénomène auquel Frédéric Rouvillois consacre un essai fort intéressant (Histoire du snobisme, chez Flammarion). Par contre, la liberté intellectuelle farouche de Bernanos, Péguy et quelques autres m’a toujours paru la condition première et vitale de la pensée et d’une situation dans le monde. D’où l’importance de Français si vous saviez, au début de la décennie 60. J’ai dix-huit ans, la vie devant moi si Dieu en décide ainsi, et un intérêt inépuisable pour la réflexion et les débats de tous ordres. C’est la voie bernanosienne que je choisis - pas seulemente elle, il faudrait que je m’explique plus longuement là-dessus - et je redécouvre, plusieurs décennies après, comment et pourquoi je l’ai choisie et n’ai cessé de persévérer dans ses escarpements.
Or cette voie m’avait mis en contradiction avec une tendance dominante dans le catholicisme d’alors, qui est celle de l’ouverture au monde, du rattrapage du sens de l’Histoire, de la conscience bienheureuse d’avoir enfin comblé le fossé qui séparait les chrétiens de la dynamique du progrès en marche souveraine. Je prenais même le risque d’être injuste avec Pierre Teilhard de Chardin par allergie pour un certain teilhardisme.

Encore une fois, je n’ai pas de goût pour les replis réactionnaires, ce qu’on appelle bêtement les réflexes identitaires. Ce que je ressens sérieusement, c’est la complexité, l’ambiguité, et le paradoxe du monde dit moderne, et je n’ai nulle envie de me rendre aux objurgations d’alignement avec les idéologies d’alors. On découvrira très vite combien celles-ci sont précaires. Une des raisons pour lesquelles je me retrouverai si proche du cardinal Lustiger se rapporte à sa liberté souveraine de jugement face à tout ce qui s’attache à la modernité comme à la « tyrannie des Lumières ».

Mais j’en ai trop dit ou pas assez. Le mot d’extrémiste exprime mal ce que je veux dire. Je l’emploie par provocation. En général, il est utilisé pour désigner des idées pour lesquelles je n’ai aucune appétence, qu’elles soient de nature totalitaire ou inhumaine. Mais, a contrario, on apparaît souvent excessif lorsqu’on combat les idées du moment. Quand Bernanos s’insurgeait contre la terreur du temps nationaliste en Espagne, il était considéré comme excessif par beaucoup. Quand les premiers résistants s’en sont pris manu militari à l’occupant nazi, ils ont été traités de terroristes. Que dire quand le même Bernanos brandit la vocation de la France contre les robots ? Quand Jacques Ellul reprend les armes contre l’emprise d’une technique toute puissance ? Quand Günther Anders se lance dans un engagement sans retour contre l’arme atomique et, dans la foulée, s’inquiète, de « l’obsolescence de l’homme » ? Doit-on les considérer tous les trois comme des originaux, des marginaux, des réactionnaires décalés et définitivement distancés par le monde tel qu’il va ?
Mon sentiment est qu’avec ce genre de bonshommes, il faut faire très attention, il faut écouter ce qu’ils ont à dire, a fortiori, s’ils secouent le conformisme ambiant et surtout la conscience endormie. Ils pourraient voir plus loin que tout le monde, se refusant à se boucher les yeux.
Dans la préface qu’il a donnée à un recueil de textes de Günther Anders, Hiroshima est partout (Seuil), Jean-Pierre Dupuy insiste sur l’idée de notre disproportion par rapport à certaines forces démesurées que l’humanité a déployées. Nous refusons de sortir de notre quiétude pour envisager l’apocalypse possible. Hannah Arendt incriminait le «  manque d’imagination d’Eichmann  », incapable d’être en tension avec l’horreur dont il partage la responsabilité.

A l’inverse, Anders (qui fut le premier mari de Hanna Arendt), s’est passionné pour le cas de Claude Eatherly, l’un des pilotes de la flotte de bombardiers qui détruisit Hiroshima. Eatherly trouvait insupportable d’être traité en héros par son pays alors qu’il était rongé par la culpabilité. Il s’était mis à commettre de menus larcins pour revendiquer son « droit à être châtié ».

Les autorités américaines le firent passer pour un fou irresponsable. «  Anders tente de prouver qu’en réagissant selon les normes de la morale ordinaire à une situation qui excédait toute nos ressources morales, il se montre sain d’esprit et respon­sable de ses actes ».

Anders et le pilote d’Hiroshima sont des extrémistes à leur manière parce qu’ils ont la conscience la plus exacte de l’extrémité à laquelle l’humanité est rendue. Je pense que tel était l’état d’esprit de Georges Bernanos, bien avant la seconde guerre mondiale. La première avait suffi à lui montrer dans quel cataclysme démesuré, le monde était entré. Il y avait une démesure de la technique, qui excédait la tech­nique. Le scientisme fin-dixneuvième, début-vingtième lui paraissait ridiculement inadéquat à l’enjeu, cette déflagration du mal, qu’avant de dénoncer dans ses essais et ses articles, il envisagera «  théologiquement  » dans sa pathétique vision romanesque. Sa certitude de fond, je la trouve formulée dans un article écrit au Brésil : «  Il n’est plus temps d’opposer une autre technique à la technique. Notre seul espoir est dans la réaction de l’instinct et de la nature de l’homme contre un ogre inhumain ».

Attention de ne pas interpréter ce genre de formules à la Georges Duhamel fustigeant la civilisation américaine... C’est bien plus profond et grave. L’instinct et la nature invoqués doivent être compris selon les ressources spirituelles de l’homme, les puissances grâce auxquelles il est possible de s’insurger contre le mal et la mort. Endiguer l’horreur technique par une réplique technique supérieure s’avère vain dès lors que la réflexion sur les fins est devenue désuète. On a dépassé le seuil où « les outils et les produits de nos fabrications » ont pris une vie autonome et décident à notre place. Mais c’est nous qui nous prêtons à cette subsititution parce que, comme l’expliquent Anders et Dupuy, nous l’avons intégré mentalement, comme « des créatures écervelées ».

Accroître notre faculté de prévision à proportion de la chaîne des conséquences de l’extension de la puissance technique... C’était l’ambition d’Hans Jonas, philosophe, collègue de Hannah Arendt et inspirateur du trop fameux « principe de précaution  ». Je ne suis pas loin de penser que l’on pourrait appliquer sur le terrain de des finances ce genre de réflexions. La toute-puissance du marché et la financiarisation extrême de l’économie constituent aussi des phénomènes d’emballement, de plus en plus hors contrôle (ou régulation). Et, mentalement, il y a renoncement au contrôle... mais j’aurais envie plutôt d’écouter des spécialistes sur le sujet qui me semblent dire des choses assez proches de cela.

Mais, puisqu’il faut bien en finir avec cette affaire, je terminerai par une mise en garde. Le vertige de la technique entraîne le vertige justifié des adversaires de sa toute puissance. Gare alors à une folie de la révolte qui entraînerait à un nihilisme de style terroriste. Je ne parle pas dans le vide. Le nom de Theodore Kaczynski m’était inconnu jusqu’à ce qu’une conférence récente m’apprenne que ce théoricien des plus avertis du danger de la technique folle, s’était mué en meurtrier pour dénoncer le mal dont il est obsédé. Persuadé que le développement insensé de cette puissance mortelle aboutit à la négation de notre humanité, il ne s’est pas contenté d’en faire la théorie, en mathématicien et scientifique de haut vol qu’il est. Il s’est lancé, il y a longtemps déjà, dans un militantisme violent qui lui vaut aujourd’hui une condamnation à vie dans une prison américaine. Il a même frôlé la chaise électrique. Comment la justice des États-Unis aurait-elle pu réagir autrement alors que Kaczynski avait tué au moins trois personnes à qu’il avait expédié des colis piégés ? Ses victimes n’étaient pas particulièrement célèbres, tout juste emblématiques de l’univers qu’il dénonce. Cela glace le sang, mais donne aussi à penser sur les plus graves questions qui sont toujours devant nous, non résolues, comme Bernanos, Anders, Ellul l’avaient compris.

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