Exigences du bien commun ?

lundi 31 mars 2014

Dans le climat fiévreux d’une campagne électorale et des résultats désastreux qui en résultent pour le pouvoir en place, il est difficile de poser des questions qui ne re­lèvent pas de la passion partisane et des luttes fratricides. Il y aurait d’ailleurs danger à vouloir prendre trop de distances par rapport aux réalités instituées pour s’évader dans un empyrée d’outre-monde. En même temps, il n’est pas sans intérêt de prêter l’oreille à certaines interrogations radicales qui ont le mérite de mettre en évidence des principes et des repères cardinaux. Par exemple, à l’heure où l’on compare les performances des différents partis organisés aux municipales, s’interroger sur le rôle et la légitimité de ces formations liées à l’exercice du régime représentatif peut mettre en situation des contradictions et des perversions qui sont peut-être d’ordre structurel.

Jacques Julliard, dans un court essai stimulant intitulé Le choc Simone Weil  [1] rappelle l’opposition résolue de la philosophe à l’existence même des partis. C’est elle qui écrivait : « Les partis sont des organisations publiquement, officiellement constituées de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. » Il fallait le sens de l’absolu de cette Antigone moderne pour oser pareille provocation, dont il ne faut pas déformer la signification, comme si elle appelait de ses vœux un régime dictatorial. Bien au contraire, Simone Weil est la première à rejeter tout ce qui s’apparente à la domination de la force brute. Ce qu’elle désigne dans la pathologie partisane, Julliard le définit en trois termes : « Qu’est-ce donc pour Simone Weil qu’un parti ? D’abord une machine à fabriquer de la passion collective. Ensuite une organisation destinée à faire pression sur la pensée de ses membres. Enfin un appareil exclusivement préoccupé de sa propre croissance, sans aucune limite. »

Comment nier qu’il y a dans cette analyse acérée une vraie lucidité ? Mais par ailleurs, on voit mal comment notre régime pourrait se passer de la médiation de formations politiques organisées. La Constitution de la Ve République, conçue pour lutter contre ce que de Gaulle appelait « le régime des partis » n’en reconnaît pas moins pour la première fois leur rôle nécessaire dans les institutions. Le regard critique permet néanmoins de comprendre qu’ils doivent être sans cesse interrogés quant à leur capacité de dépasser leurs pulsions élémentaires pour s’accorder aux exigences supérieures du bien public, au service de la population. Mais cela exige aussi une véritable philosophie politique qui met en rapport tous les éléments du dialogue entre l’autorité, le consentement et la légitimité. 


[1Jacques Julliard, Le choc Simone Weil, Café Voltaire, Flammarion.

Messages

  • Je partage l’analyse de Simone Weil. Aujourd’hui, les partis ne se distinguent plus par la politique qu’ils mènent lorsqu’ils gouvernent. Ils représentent seulement des franges différentes de l’électorat dont les interets peuvent diverger mais dont les niveaux de vie sont sensiblement les mêmes. Les partis entretiennent une mentalité clanique assez artificielle.
    Le système majoritaire permet de désigner des représentants, mais celui qui a obtenu 51% des voix a-il une légitimité pour imposer son programme aux 49% restants, globalement aussi nombreux ? Un système à la suisse, dans lequel tous les partis sont associés dans un même gouvernement, ne vaudrait-il pas mieux ?

    • Je suis plus dubitatif que vous sur le propos de Simone Weil...
      Celle-ci avait sans doute à l’esprit les partis de son temps qui ont orchestré dictature et totalitarisme. Mais ce qu’elle affirme me semble avoir pris un coup de vieux.

      Les temps ont (heureusement) bien changé et nos partis ont bien peu de points communs avec le parti national-socialiste, le parti fascisme, ou les partis communistes de l’époque.

      Nous n’avons plus que des machines électorales, pour ne pas dire des holdings électorales (car il y a souvent plusieurs officines réunies sous la même étiquette) entraînées dans le jeu médiatique par un certain nombre de tribuns qui se distinguent plus par leur capacité à communiquer ou même par leur faconde que par leur capacité à orienter la société politique en fonction d’idées nouvelles et convaincantes. La médiatisation a chassé la médiation politique...

      Prenez un parti comme le PS : on est bien loin du PS d’Epinay et du programme commun de la gauche... Quant à l’UMP, qui peut dire quel en est le programme ? Le seul fait qu’un homme politique comme A. Juppé émerge dans les sondages montre qu’il y a un vrai problème de renouvellement de l’offre politique que Sarkozy n’a pas sur résoudre dans son camp.

      Ainsi, les partis indiffèrent ou rebutent plus qu’ils n’inquiètent. Il y a une dégradation du parti, du leader partisan et du militant dans l’estime du citoyen. Comme si l’image du "colleur d’affiches" et du "distributeur de tracts" était devenue franchement ringarde et obsolète à l’heure de l’internet et des réseaux sociaux qui se soucient fort peu des réunions de partis... Cette perte de crédit est à la mesure de la conviction du citoyen que le personnel politique a de moins en moins la maîtrise des facteurs du choix politique, en raison des contraintes économiques et budgétaires. Gouverner c’est choisir ? En fait, les partis nous donnent à penser que gouverner, c’est de plus en plus feindre d’opter pour ce que nous devons subir...

      Il en résulte une exacerbation des "marqueurs idéologiques" qui donnent encore l’impression d’une différenciation et qui, en tout état de cause, interdisent à mon avis toute perspective de "grande coalition" comme elle est pratiquée en Allemagne. Nous en faisons les frais avec la loi Taubira, le matraquage idéologique de Mme Belkacem sur le gender, l’école publique affermée à des ministres sectaires et laïcistes, etc...

      Sans aucun doute, les Manif pour tous ont marqué un réveil des consciences en vue d’un vrai débat politique sur le bien commun. Mais justement, le mouvement est né hors de tout parti et aucun n’a su se saisir de cet élément nouveau. De plus, l’hirondelle ne fait pas le printemps. Ce qui me frappe, c’est plutôt le peu d’appétence des gens pour la réflexion politique, préoccupés qu’ils sont par leurs difficultés personnelles. On arrive aux élections européennes et jamais l’Europe n’a autant dépassionné...Il faut que ce soit des Ukrainiens qui nous rappellent que l’Europe peut être un espoir !

      Enfin, même les formations politiques qui se voulaient à la pointe du renouveau quant à la manière de faire de la politique donnent le spectacle d’une profonde impuissance intellectuelle et organisationnelle, comme les Verts.

      Bref, dans mon entourage, je ne vois personne qui milite, et guère qu’une personne qui soit prête à se lancer dans un parti. Mais c’est parce qu’elle a l’ambition, respectable naturellement, d’une carrière politique. Pour en avoir parlé avec elle, il est clair que celui vers lequel elle va s’orienter est loin de l’enthousiasmer, mais il faut bien en passer par là pour avoir une investiture un jour...

      Cela dit, il ne faut pas sous-estimer les ferments de renouveau qui sont à l’œuvre. De nouvelles générations sont prêtes à monter en responsabilité. Encore faudrait-il que des hommes ou femmes politiques d’une stature suffisante soient capables de catalyser ces ressources sous-exploitées qui, me semble-t-il, sont assez importantes dans les marges du "politiquement correct libéralo-libertaire" de droite comme de gauche. Cela, je crois, a frappé beaucoup d’observateurs à l’occasion des Manifs pour tous.

  • «  Qu’est-ce donc, pour Simone Weil, qu’un parti ? D’abord une machine à fabriquer de la passion collective. Ensuite une organisation destinée à faire pression sur la pensée de ses membres. Enfin un appareil exclusivement préoccupé de sa propre croissance, sans aucune limite . »

    Il faudrait ajouter, en guise d’avertissement, cette définition dans le Préambule de la Constitution de 1958...

    Comment ne pas être d’accord avec le propos de Simone Weil ? Partout dans le monde la confirmation éclatante nous en est fournie. Les dernières pantalonnades des municipales nous ont encore montré comment les partis étaient étonnamment conformes à la triple définition de S.W. qui a parfaitement débusqué le cœur du mécanisme partisan.

    Après, bien sûr, la déclinaison concrète revêt des formes différentes, parfois aux antipodes les unes des autres. Mais la logique centrale reste la même. On ne saurait, par exemple, comparer sans exagération le parti de M. Bayrou - qui a durant son long "hiver" été réduit à lui-même et son infatigable bayrouette, Marielle de Sarnez - avec le NSDAP.

    Pourtant, dans l’un comme l’autre cas, sous des formes différentes, des "accidents" dirait saint Thomas, la substance reste la même : “passion collective”, “pression sur la pensée des membres”, “préoccupation de sa propre croissance”. Ce dernier point étant intimement lié chez le Modem à la recherche effrénée, presque pathétique, par son fondateur de sa propre croissance !

    De Gaulle savait parfaitement que les partis étaient, en tout temps comme en tous lieux, le verrou funeste du bien commun et de la démocratie mais il n’a jamais réussi à surmonter l’obstacle qui a fini par le vaincre et le digérer.

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