Traduit par Charlotte

Est-ce le moment d’instituer un ordinariat luthérien ?

Par Filip Mazurczak

mardi 10 février 2015

Ces dernières semaines, Russell Saltzman — ancien doyen du Collège luthérien d’Amérique du Nord — a annoncé sa décision de devenir catholique. Pendant ce temps, en novembre, l’Église luthérienne de Finlande reconnaissait que les unions homosexuelles étaient des mariages, ce qui a provoqué une apostasie à grande échelle : dans les deux premiers jours qui ont suivi la décision de l’Eglise ; 12 000 Finlandais ont quitté l’Église en signe de protestation. De tels événements soulèvent la question de savoir si Rome ne devrait pas créer un ordinariat pour les luthériens convertis comme le pape Benoît XVI l’a fait pour les anglicans convertis en 2009.

Dans les récentes décennies, les principales Églises protestantes se sont de moins en moins distinguées de la culture laïque plus large de l’Occident. La reconnaissance des unions homosexuelles, les attitudes laxistes envers l’avortement, et l’ordination des femmes comme prêtres et évêques ont augmenté leur éloignement des Églises catholique et protestante évangélique d’Amérique du Nord et d’Europe. Dans les années 1980 encore, le Vatican pensait qu’il pouvait atteindre la pleine communion avec l’Église d’Angleterre. Aujourd’hui, cependant, à cause du rejet grandissant de la moralité traditionnelle de l’anglicanisme et des femmes-évêques, cela semble de la fiction théologique.

Alors qu’il devenait de plus en plus clair que la réunification des Églises anglicane et catholique tenait de la fantaisie, un groupe de prélats anglicans à l’esprit traditionnel a contacté le Vatican dans les années 1990 pour demander la création d’un ordinariat dans lequel ils pourraient entrer en communion avec Rome, mais garder leur liturgie et leurs règles concernant le célibat. En 2009, le Pape Benoît XVI a répondu en créant l’Ordinariat personnel de Notre-Dame de Walsingham. En 2011 et 2012, respectivement, de semblables ordinariats ont été établis pour les épiscopaliens d’Amérique du Nord et les anglicans australiens. Depuis, plus de 3 000 fidèles, 90 communautés, 5 évêques et environ 140 prêtres, quelques-uns mariés, venant de trois continents, ont « franchi le Tibre. »

Un ordinariat luthérien a fait l’objet de discussions à Rome. En 2013, le cardinal Kurt-Koch, président du Conseil Pontifical pour l’Unité Chrétienne, a clairement exprimé ce désir. Le cardinal Gerhard Ludwig Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, a fait publiquement écho à ses sentiments, en envisageant la création d’un ordinariat pour les luthériens où « les traditions légitimes qu’ils ont développées » pourraient être respectées.

Les convertis luthériens tels que Saltzman sont attirés par le catholicisme surtout à cause de son adhésion indéfectible à la tradition. De précédents convertis luthériens célèbres — tels que le père Richard Neuhaus (le fondateur de First Things), Leonard Klein (qui a été éditeur de Lutheran Forum), et l’évêque canadien Joseph Jacobson — avaient des préoccupations semblables. La création d’un ordinariat luthérien réussirait-elle, comme celles des anglicans, et les milliers de luthériens conservateurs de, disons, la Finlande, qui quittent leur Eglise suivraient-ils l’exemple de Saltzman ou de Neuhaus ?

Naturellement, la différence principale entre le luthérianisme et l’anglicanisme est que l’Eglise d’Angleterre n’a pas commencé pour des causes doctrinales mais pratiques liées au divorce du roi Henry VIII. Le résultat a été que, pendant des siècles l’anglicanisme a partagé de nombreuses traditions catholiques et que ses doctrines sur l’Eucharistie, la prêtrise, ou la confession étaient plus proches de celles de Rome que de celles des Églises protestantes. Au contraire, les vues théologiques de Luther sur ces sujets représentaient un départ radical du catholicisme. De plus, de nombreux Luthériens orthodoxes continuent de regarder Rome et la papauté avec une forte suspicion.

Pour ces raisons, on peut présumer que de nombreux apostats luthériens traditionnels des dernières semaines préféreraient se joindre à des Églises évangéliques ou protestantes charismatiques plutôt que de chercher à s’unir à Rome ou peut-être voudront-ils fonder leur propre Église luthérienne.

Au moins quelques-uns des ex-luthériens de plus en plus nombreux en Europe et en Amérique du Nord pourraient envisager le catholicisme comme l’a fait Saltzman. Quand, on a demandé au cardinal Müller son avis sur la création d’un ordinariat luthérien pendant une séance où il signait ses livres à Rome, l’an dernier, il a reconnu les différences entre l’anglicanisme et le luthérianisme, mais a remarqué cependant que dans son Allemagne natale, divisée traditionnellement entre catholiques et luthériens depuis la Paix de Westphalie en 1648, beaucoup de luthériens avaient « gardé les traditions catholiques » et, en fait, croient que de nombreuses réformes voulues par Luther ont été mises en œuvre par le second Concile du Vatican. En fait, de nombreux historiens de l’Église aujourd’hui pensent que si Rome avait voulu faire face à la corruption dans ses rangs et avait été plus désireuse de dialoguer avec Luther, on aurait peut-être pu éviter un schisme.

Naturellement, la proposition d’un ordinariat luthérien a ses opposants. La suggestion du cardinal Koch a attiré la colère de la Fédération internationale luthérienne, qui désire spécialement célébrer le 500e anniversaire du jour où Luther a cloué ses 95 Thèses sur la porte de la cathédrale de Wittenberg (appelée aujourd’hui Lutherstadt) dans un esprit de camaraderie avec le Vatican en 2017.

On ne sait pas non plus clairement comment le pape François répondrait à la proposition de créer un ordinariat luthérien. Pendant une conférence de presse à son retour de Turquie à Rome, il a dit que « les Églises catholiques orientales ont le droit d’exister, mais uniatisme est un mot démodé ; il faut trouver une autre solution ». Il a dit cela dans le contexte du dialogue entre les Églises catholique et orthodoxe, mais la question qui se pose est si François s’opposerait aussi à l’ « uniatisme » pour les Protestants. Le Saint-Père a dit récemment qu’il voulait que les catholiques et les protestants célèbrent ensemble en 2017 l’anniversaire de la Réformation.

Bien qu’un ordinariat luthérien puisse attirer moins de convertis que les trois anglicans, le fait que l’Église Luthérienne s’écarte de la tradition éloigne un nombre de plus en plus grand de ses fidèles. Sans aucun doute, ces gens chercheront un nouveau foyer spirituel, et au moins quelques-uns le trouveront dans le catholicisme. Ainsi le Vatican devrait faciliter pour eux une transition et en même temps leur permettre de garder leurs traditions uniques qui ne sont pas reliées à la doctrine.

En fin de compte, Rome doit se demander s’il est plus important de contribuer à l’unité des chrétiens pour laquelle elle a établi un Conseil pontifical, dicastère avec à sa tête le Cardinal Koch qui a d’abord discuté d’un ordinariat luthérien, ou d’être politiquement correct et de ne pas contrarier la Fédération internationale luthérienne. Le Vatican doit décider quelle est la plus grande priorité : bonhomie pendant un événement éphémère en 2017, ou la création d’une alternative religieuse permanente pour les chercheurs de vérité frustrés.


Filip Mazurczak contribue régulièrement à Katolicki Miesiecznik « Liste » Ses articles ont aussi été publiés dans First Things, The European Conservative et Tygodnik Powszechny.


Tableau représentant la « Conversion sur le chemin de Damas » par Caravaggio (c.1600)


Source : http://www.thecatholicthing.org/2015/01/07/time-lutheran-ordinariate/

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