Épigraphes

Père Robert P. Imbelli, traduit par Bernadette Cosyn

lundi 22 mars 2021

© Fred de Noyelle / Godong

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Dans mes propres lectures, j’ai toujours été intrigué par les épigraphes que les auteurs choisissent en préface de leurs ouvrages. Elles révèlent souvent le cœur du sujet qui se déroule au long du traité, du roman ou même du film.

L’un des monuments de la littérature occidentale est le roman de Dostoïevski « Les frères Karamazov ». Au cours de sa longueur démesurée de plus de 700 pages, les profondeurs des amours et craintes humaines sont dévoilées avec génie littéraire et perspicacité spirituelle. Pourtant, de bien des manières, le roman entier découle de l’épigraphe que Dostoïevski appose à son chef d’œuvre : « amen, amen, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jean 12:24).

Ce passage de Jean est bien sûr l’évangile de ce cinquième dimanche de carême. C’est le tournant décisif de l’évangile de Jean : l’annonce par Jésus que « l’heure est venue pour le Fils de l’Homme d’être glorifié ». Toutes les anticipations de l’heure de Jésus – la transformation de l’eau en vin à Cana, le rassasiement des cinq mille personnes près du lac de Galilée, la guérison de l’aveugle-né à la piscine de Siloé, la résurrection de Lazare de Béthanie – vont trouver leur achèvement maintenant dans la Pâque du Seigneur.

Et le fruit promis est que lorsqu’il sera « élevé » il « attirera tout le monde à lui » (Jean 12:32). Tous les gens et tous les endroits conduits à l’unité, unifiés, parce que la « nouvelle alliance » annoncée par Jérémie sera maintenant accomplie, établie et ratifiée dans le sang de l’Agneau.

Chacune des lectures de ce cinquième dimanche de carême peut offrir abondante matière à méditation. L’extrait du cinquième chapitre de la Lettre aux Hébreux complète remarquablement le premier chapitre de cette même Lettre. Dans le premier chapitre (lu lors de la messe du jour de Noël), l’Église célèbre le Fils de Dieu « qui porte le rayonnement de la Gloire de Dieu, l’empreinte même de sa nature, confirmant tout cela par sa parole de puissance » (Hébreux 1:3). Pourtant ce véritable Fils, scandale que nous apprend la lecture de ce jour « a appris l’obéissance par la souffrance, et rendu parfait, est devenu la source du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent » (Hébreux 5:8-9). La profession de foi du Concile de Chalcédoine confessant « un seul et même Fils, notre seigneur Jésus-Christ, parfait en divinité et parfait en humanité » est remarquablement préfigurée dans cette Lettre aux Hébreux.

Bien que les lectures de ce dimanche aient une richesse particulière, les trois lectures de chaque dimanche sont presque trop à assimiler, spécialement si elles ne sont pas précédées d’une méditation priante. Elles pourraient certainement tirer profit d’une épigraphe ! Providentiellement, la liturgie en fourni une. La collecte de chaque messe sert d’épigraphe, orientant notre dévotion et notre affection vers le cœur de la Bonne Nouvelle à venir.

Donc la collecte du cinquième dimanche de carême demande à Dieu la grâce de « marcher avec enthousiasme dans la même charité avec laquelle, par amour pour le monde, le propre Fils de Dieu s’est livré à la mort ». « Par amour pour le monde » / « s’est livré à la mort » – la systole et la diastole de l’extraordinaire Bonne Nouvelle et de notre contemplation en cours.

Et contenue dans cette prière, il y a une expression si empreinte d’importance spirituelle et théologique qu’elle pourrait à elle seule servir d’épigraphe : livré – en latin tradidit ». Sur le plan purement historique Jésus a été livré par Judas aux chefs des prêtres, qui l’ont eux-mêmes livré à Pilate. Mais au plus profond niveau spirituel, ainsi que le proclame la prière, Jésus s’est livré Lui-même à la mort pour la rédemption du monde. Il a ainsi incarné sa propre instruction : « il n’y a pas de plus grand amour que celui-ci : donner sa propre vie pour ses amis » (Jean- 15:13).

Il y a pourtant une troisième considération. On entend distinctement dans « tradidit » le mot tradition : la transmission joyeuse de la Bonne Nouvelle que l’on a reçue. Et cette tradition n’est pas en première instance un corpus de vérités propositionnelles, si nécessaire que cela puisse être. La Tradition est, au plus profond, le corps même du Sauveur crucifié et ressuscité. Il est le Traditus : celui que l’Église livre à la foi. Ou mieux Celui qui se livre Lui-même dans l’Église, dimanche après dimanche, lorsque l’Église se rassemble le Jour du Seigneur pour célébrer ce Repas dans lequel Jésus-Christ est à la fois l’hôte et le sacrifice.

Comme nous nous dirigeons vers la Semaine Sainte et la double proclamation du récit de la Passion du Dimanche des Rameaux et du Vendredi Saint, nous allons de nouveau rencontrer ce qui est peut-être l’épigraphe la plus célèbre de toute l’histoire. Celle composée par Ponce Pilate et clouée par des soldats au-dessus de la tête sanglante du Sauveur : « Jésus de Nazareth, Roi des Juifs ».

Confronté à cette épigraphe, on n’est pas incité à des écrits supplémentaires. « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». On est seulement incité à la prière et à l’adoration.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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