Entretien avec François-Daniel Migeon et Philippe Royer

« Entreprendre, un acte d’espérance »

propos recueillis par Aymeric Pourbaix

mercredi 26 février 2020

François-Daniel Migeon (à g.) et Philippe Royer.
© A. P.

À l’occasion des 4es rencontres sur la vocation du responsable chrétien dans la cité, le 29 février à Paris, nous avons fait se rencontrer deux dirigeants : François-Daniel Migeon, fondateur du Thomas More Leadership Institute (TMLI), et Philippe Royer, président des Entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC).

La crise des Gilets jaunes a-t-elle révélé en creux le besoin d’élites cohérentes pour répondre aux aspirations du peuple ?

François-Daniel Migeon : J’étais récemment avec des parlementaires pour leur faire toucher du doigt combien prendre le risque d’une rencontre authentique, pour des responsables, était créateur d’un bien commun supérieur aux intérêts des uns et des autres. À l’inverse, la négation de la conscience de l’autre – je te donne si cela me rapporte – est génératrice de violences, de colères et de frustrations…

Or aujourd’hui, le paradigme dominant du libéralisme économique se fonde sur l’hypothèse de l’économiste Adam Smith [père de l’économie moderne (1723-1790) NDLR], qui est de parier sur l’égoïsme et non sur le meilleur de l’autre. En politique, ce paradigme déclenche la défiance et le rapport de forces, voire la confrontation. Il n’est donc pas étonnant que le meilleur de l’homme étant nié, la paix sociale soit perdue et que la colère s’exprime alors sur les ronds-points.

Philippe Royer : On confond souvent les malaises et les mutations du monde. Accompagner les mutations est nécessaire, mais cela doit aussi nous conduire à condamner un certain nombre d’inégalités grandissantes qui ne sont pas supportables. Mes propres enfants vivent la mondialisation plein pot, quand dans mon entreprise, des salariés ont des enfants qui vivent dans un rayon de 15 km autour de l’usine. Ce sont de véritables fractures. Les Gilets jaunes traduisent ces malaises.

Comment sortir de ces fractures ?

P. R. : En sortant du culte de la performance individuelle, de la croyance en un « toujours plus » qui permettrait de trouver sa place dans la société. Comme un champion de saut à la perche, à qui on demanderait de sauter toujours plus haut, repoussant sans cesse la limite… Dans le domaine politique, il est ainsi nécessaire de changer le rapport au pouvoir : plutôt que se servir, assurer une mission de service.

F.-D. M. : Il y a urgence à retrouver le sens du don et de la gratuité dans notre société. Et sur ce point, les chrétiens ont une responsabilité éminente. Car pour eux, il est rationnel d’offrir cette gratuité et de se donner, y compris au cœur de la cité.

Rationnel, c’est-à-dire ?

F.-D. M. : Dans la perspective du bien commun, l’objectif est de faire confiance à l’autre avant même qu’il m’ait apporté la preuve qu’il en est digne, pour qu’il engage ainsi le meilleur de lui-même. Mais qu’est-ce qui rend rationnel le fait que j’engage ma confiance ? C’est le fait de savoir que cela se terminera bien. Et pour cela, il faut croire à la Résurrection !

P. R. : Ce qui manque aux chrétiens aujourd’hui est de redécouvrir le salut et la vie éternelle. Parce que cela change toute la vie : cela transfigure les priorités de chaque jour, en distinguant l’essentiel de l’important, et permet d’arrêter de s’agiter en tout sens, comme le dit Jésus à sainte Marthe : « Tu t’agites pour bien des choses… »

Le dirigeant chrétien n’est-il pas tiraillé entre cet idéal et l’impératif de réussite professionnelle, voire de résultats économiques ?

P. R. : Nous sommes tous deux chefs d’entreprise, et nous pouvons témoigner que ce type d’approche génère aussi une fécondité économique. Cela implique simplement d’accepter que cette fécondité soit plus pérenne, à moyen terme, plutôt qu’une optimisation annuelle ou semi-annuelle des résultats, pour ensuite revendre l’entreprise !

Les chrétiens ne sont pas présents dans l’entreprise et la société pour faire des coups. Au contraire, nous devons avoir la conviction que nous sommes placés à ce poste par Dieu pour œuvrer pour le Royaume. Notre conception du temps ne peut pas être celle de la rentabilité immédiate, d’autant que cette pensée de court-terme peut conduire à de graves erreurs. À l’inverse, consentir à être décalé permet de prendre les bonnes décisions, celles de la pérennité.

F.-D. M. : Le temps de la grâce, paradoxalement, est celui de l’instant présent. Se situer sur le temps long ne veut pas dire que je vais aller, en tant que responsable, lentement. Dans le leadership intégral – intégralement chrétien – c’est la qualité de présence qui conditionne la fécondité de nos actions. Car être dans l’instant présent donne plus de densité, d’authenticité. La vraie question est : est-ce que nous y croyons vraiment ?

P. R. : Il y a un acte de foi à poser. Ceux qui en vivent rayonnent : dans cette dynamique, on reçoit beaucoup d’énergie, car elle vient de la grâce…

Retrouvez l’intégralité de l’entretien dans le magazine.

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