Entre Dostoïevski et Soljenitsyne

par Gérard Leclerc

jeudi 22 mars 2018

Emmanuel Macron a-t-il eu vraiment raison de boycotter le stand de la Russie lors de l’inauguration du Salon du livre ? Je ne suis pas loin de penser qu’il a eu tort, même si on comprend la conjoncture diplomatique délicate qui était la sienne, à la suite des accusations de Londres à l’égard de Moscou, quant à un attentat chimique opéré sur le sol anglais. N’y avait-il pas, cependant, une distinction à faire entre la politique et la culture ? Comme l’a remarqué Mme Soljenitsyne, l’épouse de l’immense écrivain, dans un entretien passionnant avec Laure Mandeville du Figaro : « Dans la délégation russe se trouvaient beaucoup d’écrivains qui font partie de facto de l’opposition et écrivent de manière critique à l’égard du pouvoir. » N’est-il pas important de maintenir des liens intellectuels entre la France et la Russie, cette France dont Alexandre Soljenitsyne, selon son épouse, était devenu amoureux ?

Maintenir de tels liens et même les développer n’est pas d’ailleurs la garantie d’une entente idyllique. Il faut bien l’admettre : ce n’est pas de Poutine que date le paradoxe d’une relation difficile. La Russie nous fascine et en même temps nous désoriente, lorsqu’elle ne nous effraie pas. Qui est entré un jour, par exemple, dans l’univers de Dostoïevski sait bien de quoi il retourne. Pour avoir subi moi-même sa fascination, je puis attester des sentiments contradictoires que l’âme russe peut susciter. Un des meilleurs interprètes que je connaisse de l’auteur des Frères Karamazov, Nicolas Berdiaeff, a tout dit là-dessus : « Le dostoïevskisme n’enferme pas seulement pour les Russes de grands trésors spirituels, mais aussi de spirituels dangers. Il y a dans l’âme russe une soif d’autoconsomption, l’enivrement dangereux de sa propre perte (…). On ne saurait donc impunément l’exhorter à la tragédie, préconiser cette tragédie comme un chemin parmi le dédoublement et les ténèbres » (Nicolas Berdiaeff, L’esprit de Dostoïevski, Stock, 1974).

Ce qui vaut pour l’âme russe vaut sans doute pour la politique russe. Mais la crainte que peut nous inspirer le pays de Vladimir Poutine doit-elle nous conduire à le rejeter hors de notre espace continental ? Emmanuel Macron lui-même affirme la nécessité de maintenir un dialogue indispensable pour l’équilibre de l’Europe et du monde.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 22 mars 2018.

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Messages

  • Macron a-t-il vraiment lu Soljenitsyne, s’est -il laissé émouvoir par Dostoïevski ?Ou est-il resté l’éternel " bon élève" ; quji cherhce à plaire à ses maîtres, qui dissèque sans se laisser transformer , sans aimer vraiment pour accéder à un autre monde ? Et ainsi nous barrer la route
    Il aurait pu comprendre que la Russie est à la fois notre miroir , ce qui nous précède aussi , dans les remous de l’histoire, mais qui incite aussi à notre conversion. Poutine ,quelque soient ses défaut a une dimension mystique , une vision religieuse de son pays, qui remonte au fond des âges, moins idolâtre que celle notre république, qui n’a qu’un temple volé à l’Eglise, monument désacralisée, mais d’autant plus redoutable .Surtout Poutine a eu la volonté de renouer avec son histoire, ayant aussi le portrait de Nicolas Ier dans son bureau. je vois mal Macron ayant le portrait de Charles X ou même Louis -Philippe, ne parlons pas de Louis XVI ou Marie Antoinette qui auraient à Saint Pétersbourg leur statue Louis XVI ayant été béatifié , sans opposition de nos évêques,pour ses vertus privée) dans la nécropole des Tsars et sur lesquels le peuple iraient prier. . En France qui vient prier à Saint Denis ou plutôt manifester sans égard pour le lieu, sans réaction de l’évêque qui a la charfe de faire respecter le lieu . On ne peut imaginer une antinomie plus profonde entre la France et la Russie, l’une renouant de facto avec les sacrilèges de 1793 , l’autre faisant rouvrir ses églises, accueillant des fidèles fervents assumant son passé tourmenté .

  • Mme Soljenitsyne a également déclaré à propos de E. Macron : "J’avais l’impression qu’il était moins influencé par cette HYSTéRIE qui règne dans les médias occidentaux quand il s’agit de la Russie"

  • @ Henri : merci de ces réflexions pertinentes.
    J’ai quand même une petite objection : je crois que Macron (monsieur ’’et en même temps’’) ne serait pas du tout gêné bien au contraire de ce tour de prestidigitation que constituerait un portrait dans son bureau de Louis-Philippe, dont on pourrait alors penser qu’il représente la France, toute la France dans son histoire !, càd ’’en même temps’’ la République et la Monarchie légitime, bien que ces deux dernières soient antinomiques et constituent une véritable aporie.

  • J’avais cru que la littérature était neutre, que les arts échappaient à la politique dans un pays de liberté. L’académie Française a accueilli en 2016, il y a seulement 2 ans, l’écrivain né en Sibérie, Andréi Makine , auteur de "le testament français" "cette France qu’on oublie d’aimer", puis " l’archipel d’une autre vie", son pays dans lequel transparaît l’amour de la Russie. Il n’est pas le premier académicien d’origine russe, je pense à Henri Troyat, et à Hélène Carrère d’Encausse
    Dernièrement, Mireille Matthieu est allée en Russie, elle a chanté devant 6 000 personne en russe, très applaudie
    Maintenant, il faudra obéir à certain pays étranger , qui lui , n’a pas empli de fauteuils à l’Académie

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