En quête d’une solution miracle

par Stephen P. White, traduit par Bernadette Cosyn

mercredi 12 février 2020

Marche pour la vie à Washington, le 24 janvier 2020

J’ai récemment déploré que peu de catholiques écoutent ce que leurs évêques ont à leur dire sur la politique, et que ceux qui le font effectivement sont souvent plus intéressés par trouver des armes rhétoriques contre des adversaires politiques que par laisser leur conscience être formée par l’Église. C’est particulièrement évident sur le chapitre de l’avortement, où des catholiques de diverses tendances continuent à chercher l’argument, le point de doctrine, qui pourrait finalement briser l’emprise que l’avortement a sur notre vie politique – et guérir les profondes divisions au sein même de l’Église.

Rappelez-vous, en novembre passé, l’assemblée générale de la Conférence des évêques aux USA a examiné la version préliminaire d’une lettre devant accompagner le document des évêques sur comment vivre la citoyenneté en chrétien. La lettre incluait cette phrase : « la menace de l’avortement reste notre principale priorité ».

L’évêque de San Diego, Mgr Robert McElroy, s’offusqua, argumentant qu’un tel langage était « pour le moins discordant avec l’enseignement du Pape, si pas franchement incohérent. » Il insista : « dans la doctrine sociale catholique, l’avortement n’est pas le problème principal auquel nous devons faire face dans le monde. Absolument pas ». La majorité des évêques, elle, a trouvé la déclaration satisfaisante, et la lettre définitive garda le terme « principal ».

Ce mois-ci justement, des évêques américains de passage à Rome ont demandé au pape François ce qu’il pensait de l’idée d’appeler l’avortement « priorité première ». Selon l’archevêque Joseph Naumann, présent dans la pièce, le Pape aurait répondu : « C’est évident. »

Cette querelle à propos d’un simple mot – « premier » – n’était pas un désaccord quant à savoir si l’avortement est bon ou mauvais ou s’il devrait être ou non légalement autorisé. Le Pape et les évêques, y compris Mgr McElroy, sont d’accord sur ces points. Et bien sûr, comme le soulignait à juste titre Mgr McElroy, l’avortement n’est pas le seul problème à interpeller sérieusement la conscience des catholiques. Je ne connais aucun de ses frères évêques qui le nierait ; en tout cas pas le pape François.

Mais si l’avortement est la menace prioritaire, alors cela a des implications indéniablement politiques. Et dans des circonstances politiques telles que les nôtres – où l’un des partis est, au moins au niveau national, entièrement dévoué à la licence abortive alors que l’autre ne l’est pas – ces implications prennent un tour inévitablement partisan.

Et voilà où les choses deviennent compliquées pour les évêques : parler trop ouvertement contre l’avortement les fait dépeindre comme militants [d’un parti]. Parler trop peu de l’avortement – ou même seulement parler un peu trop d’un autre sujet – les fait décrire comme militants [de l’autre parti]. La moitié des catholiques américains semble penser que les évêques sont une bande de Démocrates purs et durs, et l’autre moitié pense que les évêques sont dans le camp des Républicains.

Alors que doit faire un évêque ? Se taire pour éviter les controverses ? Tordre ou tronquer la vérité pour éviter d’être accusé de militantisme par l’un ou l’autre camp, voire les deux ? Non. Les évêques doivent dire toute la vérité.

Ce qu’ils ont fait :

La menace de l’avortement demeure notre principale priorité parce qu’elle attaque directement la vie même, parce qu’elle prend place au sein du sanctuaire de la famille, et en raison du nombre de vies détruites. En même temps, nous ne pouvons pas exclure ou ignorer d’autres menaces sérieuses pour la vie et la dignité humaines telles que le racisme, la crise environnementale, la pauvreté et la peine de mort.

C’est cette déclaration dans son entier que Mgr McElroy désapprouvait. Son objection était que le passage pouvait être interprété pour suggérer que seul l’avortement comptait, et non les autres problèmes. De nombreux catholiques partagent sa préoccupation. Pour certains catholiques, l’ajout des « autres problèmes » embrouille les choses, pouvant même inviter à une sorte de morale de « tout se vaut » qui se pique d’être une authentique éthique de vie.

En bref, la déclaration des évêques laissera de nombreux catholiques insatisfaits précisément parce que ne répondant pas à la question pour laquelle ils réclament une réponse : pour qui les catholiques sont-ils supposés voter ?

Les catholiques américains veulent une solution électorale miraculeuse ; ce que les évêques leur ont donné est tout-à-fait autre chose : c’est frustrant, exaspérant, mais c’était la chose à faire.

Les évêques ont pour mission de former la conscience des fidèles afin qu’ils puissent prendre leurs responsabilités de citoyens au service de la justice et du bien commun. Cela requiert une compréhension de ce que l’Église enseigne, mais cela requiert aussi que tant les évêques que les fidèles comprennent les situations complexes au sein desquelles les citoyens doivent exercer leur jugement moral.

Connaître les principes moraux concernés est insuffisant. Ces principes doivent être appliqués à des circonstances particulières et souvent litigieuses. Agir bien requiert alors la vertu de prudence. Notez bien, la prudence est une vertu – un comportement habituel – ce n’est pas juste un autre nom pour le jugement. Tous les jugements ne sont pas prudents !

L’Église insiste : un homme politique qui soutient l’avortement, de même qu’un électeur qui vote avec l’intention de soutenir l’avortement coopère expressément avec un grand mal. Mais l’Église ne dit pas que nous devrions voter pour le candidat, quel qu’il soit, le plus fermement opposé à l’avortement – parce que ce n’est pas toujours vrai. Et l’Église ne dit pas que nous ne pouvons jamais voter pour quelqu’un qui soutient un mal intrinsèque – parce que ce n’est pas vrai non plus. Et l’Église ne dit pas que toutes les menaces contre la vie et la dignité sont moralement équivalentes parce qu’elles ne le sont pas.

L’avortement n’est pas la menace première parce que c’est un mal intrinsèque, bien qu’en étant effectivement un. De nos jours, il y a des endroits dans le monde où ce n’est pas la menace première. Il fut un temps où ce n’était pas la menace première ici non plus. Mais dans notre pays à notre époque, rien n’est moins cohérent avec la défense de la vie humaine – rien ne déchire autant la « tunique sans couture » [du Christ] – que l’avortement. L’avortement détruit les familles, empoisonne notre sphère politique et détruit des vies innocentes à une échelle industrielle.

Donc l’avortement n’est pas seulement une menace pour la vie et la dignité humaine dans ce pays, mais une menace prédominante. Les évêques ne nous ont pas procuré une solution miracle. Ils ne nous ont pas dit pour qui voter. Mais ils nous ont donné ce qui nous était nécessaire.

Voter reste de notre responsabilité, nous aurons chacun à en répondre. Priez fort pour demander la vertu de prudence.


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