Traduit par Albérique

Eloge de la langue latine pour aujourd’hui

par Daniel Gallagher

dimanche 3 février 2019

Ayant écrit des centaines de « Brèves aux Princes » dans le « simple bureau de traduction en latin du Vatican, je me sens obligé de répondre à l’appel récent de David Warren pour un quotidien en latin. Si quelqu’un est prêt à le financer, j’en adresserai la première édition à l’imprimeur dès demain.

Cependant, ma motivation serait très différente de la sienne. Plutôt que d’offrir « un petit ilot élitiste d’équilibre et de calme spirituel », j’aimerais que le journal génère autant de discussions animées et de débats que cela a toujours été et sera généré dans, autour et à travers le latin. J’aimerais adresser le journal au peuple, et pas seulement aux princes.

Cependant, même si je partage le désir de M. Warren d’une audience limitée, il se trompe lorsqu’il pense qu’un « journal en latin passerait sous le radar progressif ». Quiconque impliqué dans les classiques sait à quel point le progressisme à imprégné le terrain.

Mary Beard , une brillante classique à Cambridge, élève constamment sa voix progressiste sur des sujets allant de l’immigration au féminisme et au terrorisme. Donna Zuckerberg a juste publié un livre fascinant intitulé « Not All Dead White Men : Classics and Misogyny in the Digital Age ». J’admire ces femmes, même si je suis fondamentalement en désaccord avec elles sur plusieurs fronts.

Quoi qu’il en soit, elles - et d’autres comme elles - pourraient dévorer une grande feuille pliée en latin plus rapidement que la plus part des conservateurs.

L’attitude de Warren à l’égard du latin représente en fait un des facteurs qui ont contribué à sa disparition. Il est réservé aux intelligents, aux sophistiqués, aux sages. C’est un code secret qui sépare ceux qui ont raison de ceux qui ont tort.

Mais le latin n’a jamais été comme cela, ni n’aurait jamais dû l’être. J’ai eu le plaisir d’enseigner le latin à des étudiants provenant de nombreuses écoles différentes provenant de plusieurs collèges et universités différentes : certains publics, certains privés, certains catholiques.

Ceux qui ont une solide formation en latin généralement viennent généralement de très ancienne, familles progressistes. Il y a des catholiques, naturellement, et ceux-ci tombent grosso modo en deux groupes : ceux qui aiment parler de l’importance du latin, mais qui peuvent à peine trouver un sujet, et encore moins un complément direct, et ceux qui sont extrêmement efficients en latin grâce à un enseignement exceptionnel à domicile.

Malheureusement ce dernier groupe est très nettement plus petit que le premier. Mes collègues du collège latin du Vatican et moi-même proposèrent que Benoit XVI ouvre un compte Twitter en latin après que nous ayons reçu un déluge de lettres - en italien, espagnol, anglais, français, allemand et polonais - demandant : Pourquoi, au nom du ciel, le pape ne tweet-il pas dans la langue officielle de l’Eglise ? « Ne pas le faire signifierait jeter la « civilisation occidentale » (si je peux me permettre d’utiliser cette expression) aux orties.. Et ils ont raison.

Ainsi nous avons commencé à tweeter en Latin, et rapidement nous avons découvert que le latin - en dépit des attentes de Warren - pouvait être compris par presque tout le monde. Bien entendu, une partie de ceux qui suivent le pape sur twitter en latin le font simplement par souci de nouveauté, mais une étude interne a révélé que la majorité connaissait au moins un peu de latin.

Ce qui est peut-être plus significatif est le fait que les commentaires et les re-tweets sur les sites en latin sont beaucoup plus civilisés, réfléchis et humains que ceux sur les sites vernaculaires. Et cela donne peut-être un modèle alternatif à la méchante polarisation qui est presque universelle ailleurs sur les médias sociaux.

Warren cite mon incomparable professeur et prédécesseur au bureau Latin, le père Reginald Foster : « Si vous ne savez pas quelle est l’heure du jour, ou quel est votre nom, ni où vous vous trouvez, n’essayez pas le latin car cela va vous plaquer sur le mur comme une tâche d’huile. »

Bon, il se trouve que beaucoup de personnes désirent être plaquées sur le mur comme une tâche d’huile. Ils aspirent à « l’ordre mental » et à « la cohérence intellectuelle » dûment vantés par M. Warren.

Le latin « privilégie » la raison et la « cohérence intellectuelle » et c’est pourquoi on devrait faire en sorte d’étendre non seulement la connaissance du latin mais aussi sa maîtrise. Il devrait promouvoir l’argumentation et non l’étouffer ou la cacher. Il peut et doit être lu par presque tout le monde précisément parce que c’est une façon civilisée et ciblée d’aborder des sujet « dangereux ».

Le père Foster a toujours insisté catégoriquement sur le fait que ses cours n’étaient pas sur la religion, la théologie, la philosophie et encore moins les « théories littéraires ». Mais que ceux qui ont assisté à ses cours ont été forcés de réfléchir et d’apprendre sur ces sujets et sur bien d’autres. Oui, même sur la théorie littéraire.

Foster insiste : Vous pouvez faire n’importe laquelle de ces choses, mais seulement si vous connaissez le latin en premier. L’Institut Paideia, créé par l’héritage du Père Foster, fut fondé pour créer des opportunités pour une étude rigoureuse et intensive du latin et du grec, de toutes les périodes historiques, pour inspirer les étudiants à créer des relations étroites avec les classiques à travers d’extraordinaires expériences d’enseignement , et pour accroître l’accès et l’engagement avec les humanités classiques à travers tous les secteurs actuels de la société ;

Les enseignants et les étudiants sont des groupes hétéroclites d’athées séculiers, d’agnostiques inquisiteurs, des catholiques réactionnaires et radicaux, ainsi que ceux qui sont entre les deux. Les discussions (souvent tenues en Latin) qui avaient lieu pendant les événements de l’Institut Paideia, sondaient invariablement les plus profondes questions de la vie, mais ils font cela, d’abord et avant tout, parce qu’ils ont pour objectif de comprendre et maîtriser le texte latin.

C’est vrai, Nous avons besoin d’un journal en latin, ainsi que Warren le réclame, cela faciliterait des échanges entre des personnes issues de divers origines linguistiques, et restaurerait un « communautarisme authentique ».

Mais attention : si vous désirez rejoindre la « latino-sphère » vous ne trouverez n’importe quoi sauf un groupe d’élites assez conservatrices. Vous trouverez plutôt toutes les races, classes sociales, orientations diverses, ou opinions qui sont sous le soleil.

La différence est que ces personnes veulent entrer dans un dialogue sympathique et humain, basé sur une connaissance historique, pratique et théorique obtenue en lisant de vraiment bons livres en langue originale.

Ainsi un journal latin serait un catalyseur magnifique pour un tel bon sens, mais un bon sens qui accueille la diversité et qui apprécie les bons arguments.

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Daniel Gallagher est le « Ralph and Jeanne Kanders Associate Professor »de la pratique du Latin à la Cornell University. Il a travaillé pendant 10 ans dans la section « Latin » du Secrétariat d’Etat du Vatican.

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https://www.lemonde.fr/pixels/article/2014/08/19/la-fonction-latin-de-google-traduction-detournee_4473350_4408996.html

https://www.lexilogos.com/latin_dictionnaire.htm

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