Traduit par François-Xavier Colin

Eloge de Paul Claudel

Par Robert Royal

mercredi 18 juillet 2012

Quel est le plus grand des poètes catholiques de notre époque ? De bien des manières, c’est une question absurde. Pourquoi ne pas demander qui est le plus grand entre Bach et Mozart, François et Thérèse, etc. ? Contentons nous de rendre grâce à Dieu pour chacun d’entre eux. Dans le domaine spirituel, la compétition a quelque chose de déplacé.

Pourtant, il est important d’identifier les candidats catholiques au podium de la poésie moderne car la poésie est un chemin vers la transcendance. Et nous savons que bien certains de nos contemporains pensent, malgré les évidences, que les catholiques « n’existent pas » dans les arts ou les sciences.

Il y a Gerard Manley Hopking, un très grand poète. Ou alors en étendant la définition de « catholique », il y a les anglo-catholiques : T.S. Eliot ou W.H. Auden.

En France, il y a Charles Péguy, mais il est plutôt à classifier comme prophète, tel un Dostoïevski. Un grand artiste, mais immergé dans des questions politiques qui peuvent vous faire dériver de la poésie aux trépidations de l’actualité.

Nous avons besoin de vacances de l’esprit qui offrent un avant-goût d’un royaume qui ne serait pas réduit au gain et à la dépense, au progressisme et au conservatisme ou même aux grandes questions morales – car un jour tout cela fera partie du passé.

Je pense que le plus grand des poètes catholiques modernes, et le moins connu, même des catholiques, est Paul Claudel (1868-1955). Issu d’une famille modeste, son père était fonctionnaire. Le virus de la création semble avoir été bien implanté dans la famille puisque sa sœur, douée pour la sculpture, a été l’élève, puis la maîtresse, de Rodin – mais c’est une autre histoire. Claudel étudia pour entrer dans la carrière diplomatique, mais il était également attiré par la poésie. Il se révéla exceptionnel dans les deux domaines.

Certains de ses prédécesseurs – Baudelaire, Verlaine, Rimbaud – étaient des poètes maudits, empêtrés dans le pêché et l’occultisme. Cependant, tous devinrent catholiques. Rimbaud en particulier – qui a cessé d’écrire à l’adolescence et est parfois aujourd’hui le saint patron des musiciens de rock – aida Claudel à venir à la foi.

En partie à cause du merveilleux qui transparaît par delà le matérialisme moderne et snob de l’œuvre de Rimbaud, Claudel eut une expérience à Notre Dame de Paris le jour de Noël 1886 : « Les enfants de la maîtrise […] étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. […] En un instant, mon cœur fut touché et je crus. » (Ecclesia, Lectures chrétiennes, Paris, No 1, avril 1949, p. 53-58, http://maranatha.mmic.net/Conversion.html)
Il passa par plusieurs cas de conscience et il lui fallu un moment pour devenir pleinement catholique, mais sa foi ne chancela jamais. Elle n’était ni dénuée d’humour, ni conventionnelle. Même lorsqu’il écrit à propos de la Vierge Marie, il lui arrive de plaisanter en disant qu’elle ne l’écoute pas, mais elle écoute le Christ, qui l’écoute :

« La vierge de Brangues est une vierge qui fonctionne
Je me suis introduit dans un système en plein fonctionnement. »

Sa carrière littéraire démarra sur les chapeaux de roue, malgré la tendance anti-catholique des hommes de lettre en France, tout comme sa carrière diplomatique. Ses premiers postes furent New York et Boston, suivirent les postes d’ambassadeur en Chine, au Japon et au Brésil. Lorsqu’il fut envoyé comme ambassadeur à Washington (1927-1933), le magasine Time mit sa photo en première de couverture. A Washington il écrivit un bref carnet sur l’esprit de Christophe Colomb.

Il était un de ces oiseaux très rares et exotiques qui mènent deux vies. Un diplomate consciencieux, jusqu’à sa retraite, il ne consacrait qu’une heure de sa journée à l’écriture. Mais quelle heure ! Il produisait des pièces de théâtre, des poèmes, des opéras, des réflexions poétiques sur les pays qu’il avait visités, le tout traversé d’un élan vital qui ne passe pas inaperçu. (pendant sa retraite, il écrivit 2000 pages de commentaire sur la Bible).
Très souvent à l’étranger, il a pourtant maintenu une présence très marquée dans la culture française de l’époque et fut élu à l’Académie française. Darius Milhaud, son secrétaire au Brésil, et Arthur Honegger – deux compositeurs français de talent, qui reconnurent le sens du théâtre de Claudel – mirent plusieurs de ses textes en musique. Lorsque sa pièce sur Jeanne d’arc, Jeanne d’arc au bûcher, fut jouée à Paris, l’actrice choisie pour interpréter Jeanne s’appelait Ingrid Bergmann.

L’œuvre navigue avec brio à travers de larges thèmes : l’amour et ses détours, des sujets d’histoire catholique, et, dans Le Soulier de satin – une épopée en trois actes, soit sept heures – il retrace les voyages de découverte du nouveau monde, en les insérant dans une histoire d’amour complexe liée à l’ordonnancement divin des aléas et des renversements de l’histoire humaine.

Pour moi, ses deux œuvres les plus marquantes sont L’Annonce faite à Marie et les Cinq grandes odes. Le premier ressemble à un mystère, simple drame dont le cadre est un village médiéval français plongé dans les réalités éternelles qui imprègnent toutes les réalités quotidiennes. A la fin, Violaine, une jeune femme d’une profonde sagesse alors exilée chez les lépreux guérit mystérieusement un lépreux et fait revivre l’enfant de sa sœur – tout cela de manière à fasciner sans rebuter les non-catholiques.

Son ancien fiancé vient et lui dit à quel point il est malheureux. Elle dit seulement :
« Il [ton bonheur] est fini, qu’est-ce que ça fait ? on ne t’a point promis le bonheur. Travaille, c’est tout ce qu’on te demande. […]

Interroge la vieille terre et toujours elle te répondra avec le pain et le vin. » (Acte IV, scène 3)
Ensuite il y a les Cinq grandes odes, où il n’entreprend pas une description mais fait sentir à quel point l’Esprit est à l’œuvre dans la grande symphonie du monde et dans l’inspiration poétique. « La Muse qui est la grâce » en explique la magie :

« Les mots que j’emploie,

Ce sont les mots de tous les jours, et ce ne sont point les mêmes !

Vous ne trouverez point de rimes dans mes vers ni aucun sortilège. Ce sont vos phrases
mêmes. Pas aucune de vos phrases que je ne sache reprendre !

Ces fleurs sont vos fleurs et vous dites que vous ne les reconnaissez pas.

Et ces pieds sont vos pieds, mais voici que je marche sur la mer et que je foule les eaux de la mer en triomphe ! »

De nos jours, nous déplorons souvent l’absence de grands artistes catholiques, alors même que nous négligeons ceux qui peuvent encore nous parler. Le moment venu, l’Esprit en inspirera d’autres. En attendant, pourquoi négliger ceux qui ont le don de lier ciel et terre, en nous rappelant que :

« Il n’y a pour les choses et pour les poèmes qu’une seule manière d’être nouveaux, c’est d’être vrais et qu’une seule manière d’être jeunes, c’est d’être éternels. » (Paul Claudel, « Positions et propositions »)

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Source : http://www.thecatholicthing.org/columns/2012/in-praise-of-paul-claudel.html

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