Edouard de Castelnau, le sauveur oublié de Verdun

par Régis de Castelnau

mercredi 24 février 2016

Au nom du père et de l’arrière-grand-père…

Régis de Castelnau est avocat.

Publié sur Causeur le 23 février 2016 à 17:55 / Culture

Les célébrations du centenaire de la bataille de Verdun ont fait remonter à la surface, le nom d’Edouard de Castelnau. Régis de Castelnau, son arrière-petit-fils, a décidé de réhabiliter son aïeul, victime selon lui d’« injustices ». Des injustices passées. Et très présentes...

(Photo : SIPA.51151201_000001)

Le centenaire du déclenchement de la bataille de Verdun a vu réapparaître un personnage peu connu de l’histoire de France. La plupart des historiens mobilisés pour l’occasion nous parlent d’Édouard de Curières de Castelnau, le sauveur oublié de Verdun. Chef d’état-major général des armées, sous les ordres hiérarchiques de Joffre maintenu généralissime, il mesure assez tôt en ce début d’année 1916 l’imminence d’une initiative allemande d’envergure destinée à faire pièce à la grande offensive franco-britannique prévue pour la fin du printemps, véritable secret de polichinelle. Passé en inspection en janvier sur le front de Verdun, Castelnau en est revenu inquiet. C’est la raison pour laquelle dès les premières informations reçues concernant le début de l’attaque allemande du 21 février au matin, il demande à Joffre l’autorisation de s’y rendre immédiatement. Le problème est que le généralissime dort et qu’il est interdit de le déranger… Castelnau insiste et reçoit, glissé sous la porte, un ordre lui donnant les pleins pouvoirs qu’il utilisera dès son arrivée sur place pour organiser la défense, donner l’ordre qu’elle se fasse sur la rive droite de la Meuse (alors en cours d’évacuation), et le 24 février, nommer Pétain commandant de ce front. Verdun est sauvé et Pétain entre dans l’Histoire.

Qui est ce Castelnau, aristocrate catholique, personnage essentiel du haut commandement de l’armée française pendant le premier conflit mondial, et par la suite homme politique influent ? Pourquoi celui dont quelques recherches, ou la lecture de biographies un peu confidentielles dévoilent la stature d’exception, est-il aujourd’hui oublié ? Il y a peut-être plusieurs raisons, mais, l’Histoire s’écrivant aussi par les témoignages, je vais essayer de montrer comment la République fut capable d’être injuste et mesquine, et aussi de façon surprenante rancunière.

Joffre, plus présentable politiquement

Gentilhomme rouergat né au médian du XIXe siècle, celui qui sera mon trisaïeul choisi le métier des armes, passe par Saint-Cyr, plongera dans la guerre franco-prussienne de 1870 et accomplira ensuite une carrière militaire brillante, et ce malgré son catholicisme fervent et affiché, et les opinions monarchiques qu’on lui prête. Pourtant considéré par ses pairs comme le meilleur, c’est Joffre, plus présentable politiquement qui lui est préféré en 1912 pour prendre la tête de l’armée française. Commandant la deuxième armée au début de la guerre, il sauve Nancy complétant ainsi la victoire de la Marne.

Par la suite, Joffre ayant démontré les limites de ses capacités, il est envisagé de le remplacer. Castelnau est pressenti, mais la popularité de Joffre et les préventions de la gauche rendent les choses difficiles. Un compromis bizarre est trouvé : Joffre est nommé généralissime, Castelnau chef d’état-major général. À charge pour lui de marginaliser Joffre et de régler ainsi le problème. Peu porté sur ce genre de manœuvre, et handicapé par sa rectitude morale, Édouard de Castelnau restera parfaitement loyal au généralissime jusqu’à la fin. On peut le regretter, car il possédait deux qualités essentielles. Tout d’abord une capacité d’analyse géopolitique, lui permettant d’appréhender le caractère mondial et pas seulement européen de ce premier conflit. Ensuite, en ces temps de république méfiante depuis les affaires Boulanger et Dreyfus, il avait une très claire conception de l’articulation des responsabilités politiques et militaires. « Le champ de bataille c’est le monde entier et on ne veut pas le voir » dira-t-il à Millerand, ministre de la Guerre, avant d’ajouter devant son refus d’instaurer un commandement interallié : « C’est une dérobade pour vous soustraire à vos responsabilités, à votre tâche. Parfaitement, Monsieur le ministre, c’est comme ça. Le gouvernement a des devoirs, les militaires en ont d’autres, mais chacun les siens. Nous autres généraux nous remplissons nos fonctions qui consistent à diriger les opérations, mais le gouvernement n’assure pas son devoir qui est de conduire la guerre. »

Vision traditionnelle mais tempérament visionnaire

Tout homme a ses mystères et ses contradictions, ceux de Castelnau s’articulent autour de la cohabitation d’une vision traditionnelle de la société avec un tempérament visionnaire, qui en faisait un des esprits aigus de son temps. Il le prouvera avant la première guerre mondiale en ne partageant pas la culture dépassée de l’offensive à outrance, de la « furia francese » si chère à ces militaires français toujours en retard d’une guerre. Il professera avant les autres, que le « feu tue ».

Celui qui a suivi la chute de Joffre en 1916 revient en 1918 pour prendre la tête de la deuxième armée, celle qui devait rentrer en Allemagne pour lui porter le coup de grâce. Il fut arrêté par l’armistice du 11 novembre qu’il a toujours considéré comme une erreur stratégique, la suite lui donnant malheureusement raison.

Clemenceau non seulement se méfiait de lui pour ses opinions religieuses, mais le poursuivait d’une haine comme seul le Tigre en était capable. C’est la raison pour laquelle il intrigua, appuyé par certains francs-maçons, pour que celui qu’il appelait le « capucin botté », alors qu’il le méritait plus que tout autre, n’obtint pas le bâton de Maréchal. Celui-ci étant par ailleurs généreusement distribué et pas toujours sur la base de mérites militaires incontestables. À cette occasion, la République fut mesquine et injuste, elle fut aussi ingrate à ses sacrifices.

« Messieurs continuons »

Père d’une nombreuse famille, Castelnau avait cinq fils mobilisés au début de l’affrontement. Le premier tué à l’ennemi fut Xavier le 20 août 1914, son frère Gérald le suivit dans la mort le 6 septembre suivant, Hughes enfin les rejoint, le 15 septembre 1915 en Champagne. Un quatrième fils, Michel, fut porté disparu en octobre 1914, et il fallut attendre de nombreux mois pour apprendre qu’il était prisonnier. Il existe une anecdote très connue où Castelnau, alors en pleine bataille des frontières, travaillant avec son état-major, apprit la mort de Xavier. Il se recueille quelques instants en silence avant de revenir vers les cartes et prononcer la fameuse phrase : « Messieurs continuons ». La suivante est familiale et concerne l’épouse d’Édouard. Après la mort de son fils Hugues, personne ne savait comment lui annoncer le nouveau malheur. L’affreuse corvée tomba sur le curé de la paroisse qui pensait le faire après la messe où elle se rendait. Lorsqu’elle s’approcha de la table de communion, elle vit le visage décomposé du prêtre et lorsqu’il fut devant elle, le regardant dans les yeux, Marie de Castelnau n’eut qu’un seul mot : « Lequel ? ».

Après la guerre, Édouard de Castelnau fit un peu de politique en étant député de l’Aveyron dans la chambre bleue horizon puis en créant la Fédération nationale catholique, étonnant mouvement confessionnel de masse, pour s’opposer aux mesures anticléricales envisagées par le cartel des gauches élu en 1924. Si ce mouvement se rattache à une forme de droite nationale catholique, s’il fut anticommuniste vigoureux, et soutint Franco défenseur de l’Église au moment de son coup d’Etat, Castelnau eu quant à lui des positions souvent originales.

Ainsi, il était critique du traité de Versailles qu’il voyait, comme Bainville, gros d’une volonté de revanche allemande. Autre exemple : après avoir approuvé la condamnation de l’Action française par le Pape, il s’opposa bec et ongles à Munich. S’attirant les quolibets de cette extrême droite pour qui la défaite de 40 fut une divine surprise. Lucien Rebatet le traitant dans Les Décombres de vénérable baderne stratège de 89 ans qui osait dire : « Après la Marne, il y a la Seine et après la Seine, il y a la Loire… et après la Loire le réduit de Massif central, tout l’arrière du pays avec les immenses ressources des empires français britanniques ». Cela ressemble trait pour trait à l’analyse faite par Charles de Gaulle pour s’opposer à la demande d’armistice en juin 40. La gauche n’était pas en reste, puisque que Léon Blum, célébrant le Maréchal républicain Pétain, disait : « Présentez une femme et la République à Pétain et Castelnau, Pétain viole la femme et sauve la République, Castelnau fait contraire ». On sait ce qu’il advint de Pétain et de son viol de la République le 10 juillet 40. Castelnau lui ne viola personne, mais s’opposa à l’armistice et à Pétain. Le cardinal Gerlier chef d’une église très favorable à « l’État français », lui avait envoyé un abbé pour demander à le rencontrer pour tenter de le rallier. Castelnau éconduit le messager avec cette phrase : « Gerlier veut me parler ? Je croyais qu’il avait usé sa langue à force de lécher le cul de Pétain ».

Privé de la joie de sa patrie libérée

Persuadé de la victoire anglo-saxonne dans la deuxième guerre mondiale, il approuva le départ de deux de ses petits-fils, dont mon père, et de deux de ses petits-neveux tous en âge de porter les armes, pour rejoindre les forces de la France combattante. Et pour faire bonne mesure, il entretint des rapports avec la Résistance en Haute-Garonne, cachant, à 93 ans des armes dans sa cave. Il mourut en mars 1944, se privant de la joie de sa patrie libérée, mais s’évitant le chagrin de ces trois nouveaux tués à l’ennemi. Son petit-fils orphelin qu’il avait élevé, Urbain de La Croix, en janvier 1945 au passage du Rhin, ses petits neveux, Jean en rentrant dans Strasbourg, et Noël de Mauroy dans les Vosges fin 1944. Mon père eu la chance de n’être que grièvement blessé.

Toutes ces histoires bercèrent mon enfance, j’en ai gardé le souvenir de la lourdeur d’un deuil jamais fini. Des séjours estivaux dans cette grande maison qui n’était qu’un sépulcre, j’ai retenu l’idée que les mots « devoir » et « sacrifice » avaient décidément un sens très concret. L’on m’y a appris l’amour de la Patrie et le respect de la République. En mettant d’ailleurs, à partir de ces exemples, la barre assez haut, ce qui ne fut pas toujours facile. J’ai partagé ce qu’Albin de La Simone décrit dans sa jolie chanson Les épaules où il craint qu’elles ne soient pas assez solides pour supporter :

« – le poids de mon nom, ridicule,

– de ce fantôme à particule,

– qui avance quand je recule. »

Aussi, si je peux comprendre que les rivalités et les humeurs des hommes aient pu provoquer une injustice dans la période troublée de l’immédiat après-guerre, et fait subir à Castelnau ce qui fut une injustice, comment admettre que cette rancune le poursuive cent ans plus tard ?

De quoi s’agit-il ? Depuis de très nombreuses années, beaucoup de promotions des élèves officiers de Saint-Cyr ont souhaité porter le nom du grand capitaine, mon aïeul. Pour des raisons obscures ce fut systématiquement refusé par les états-majors et les ministères successifs, jusqu’en 2012 où Gérard Longuet ministre de la Défense signa l’arrêté. Quelques jours plus tard Jean-Yves Le Drian, arrivant dans les fourgons de François Hollande, lui succéda. Dès lors, son cabinet n’eut de cesse que d’essayer de faire rapporter la décision. Une petite campagne de presse fut lancée par le Canard enchaîné pour dénoncer l’horrible factieux représentant des heures les plus sombres. Bien que relayé par des sites gauchistes, ce fut insuffisant : l’arrêté était signé et exécutoire. Alors le ministère imposa un compromis boiteux, ridicule et assez déshonorant : la promotion s’appellerait « Castelnau père et fils » pour rendre hommage à deux saint-cyriens puisque Xavier le premier tué de 14 sortait comme son père de cette école. À cela s’ajoutèrent d’autres avanies, dont la plus minable fut d’interdire dans la Revue Défense nationale – au contraire de l’usage – toute recension d’une biographie d’Édouard de Castelnau parue ce moment-là.

Si pour la mesquinerie de Clemenceau il peut y avoir des explications à défaut d’excuses, pour celle du ministère de la Défense actuel, il n’y en a aucune. Alors Messieurs, de quoi avez-vous peur ?


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Albin de la Simone "Mes Epaules" [Clip Officiel]

Mots-clés : Bataille de Verdun, Edouard de Castelnau, Joseph Joffre, première guerre mondiale

Messages

  • Cette affirmation qui veut que Pétain ait été le vainqueur de Verdun a tellement été répétée et martelée qu’elle est reçue aujourd’hui comme une vérité. En réalité, c’est grandement exagéré. Sur le plan chronologique, rappelons que Pétain est chargé de la défense de la rive gauche de la Meuse dans la matinée du 24 février – c’est-à-dire que Joffre a déjà acté la chute de Verdun. Sur place, la situation est tellement difficile, que le général en charge du combat a renoncé à faire passer les renforts qui viennent d’arriver, le XXe corps d’armée, sur la rive gauche afin qu’ils ne se retrouvent pas piégés si les Allemands bombardent les ponts sur la Meuse. Celui qui porte la responsabilité d’avoir donné les ordres qui arrêtent les Allemands, c’est un oublié : le général Castelnau. Parti dans la nuit du 24 février du grand quartier général, il arrive à Verdun au petit matin du 25 et ordonne de faire passer le XXe corps sur la rive gauche. L’arrivée de ces renforts bloque l’avance ennemie. Pétain, lui, est parvenu à Verdun dans la soirée du 25, alors que les ordres étaient déjà donnés. De plus, il n’a pas son état-major avec lui, bloqué par la neige sur les routes de Seine-et-Marne. Enfin, il a contracté une bronchite ou une pneumonie selon les sources et il est obligé de garder le lit. Ce n’est pas lui qui a redressé une situation qui paraissait perdue mais Castelnau. Enfin, Pétain est promu à la tête du Groupe des armées du Centre le 1er mai et son commandement à Verdun passe au général Nivelle qui va reprendre le terrain concédé aux Allemands. C’est lui qui, en décembre, est perçu comme le vrai vainqueur de Verdun ! Et c’est pour cela qu’il est nommé général en chef à la place de Joffre. Si cela est oublié aujourd’hui, c’est que Nivelle s’est discrédité en avril 1917 avec l’échec du Chemin des Dames. Disgracié, remplacé par Pétain, ce dernier n’a eu aucun mal à lui reprendre les lauriers de vainqueur de Verdun. Mais pour être juste, les vrais vainqueurs, ce ne sont pas les généraux, ce sont ceux qui se sont sacrifiés pour arrêter la ruée, les poilus dans leurs trous d’obus.

    Jean-Yves Le Naour

    http://philitt.fr/2016/02/19/jean-yves-le-naour-verdun-fut-une-bataille-politique-car-elle-avait-un-enjeu-moral/

  • Un grand merci à monsieur Régis de Castelnau pour cet émouvant hommage à son aïeul dans une ambiance où l’anniversaire douloureux de ce suicide européen que fut la grande guerre est très largement raté. Parions que dans la cérémonie qui est prévue pour le centenaire de l’enfer de Verdun, tout va être fait pour minimiser le rôle de Pétain. Sans l’accusation sordide montée contre lui sur la période de l’occupation, il est évident que la question ne se poserait pas. Les hommages à Pétain après la Grande Guerre ne se discutaient pas, dont celui de Joffre. Ce que les survivants de cette tuerie ont retenu dans la bouche de ce général « le feu tue », et « pas d’offensive à tout prix ». Très beau dossier dans le Fig histoire de ce mois. Relevant que le rôle de Pétain ne fait pas question. Toute autre lecture ne relève pas de la Vérité Historique. À vrai dire il n’y a plus rien à découvrir sur l’action de chacun des acteurs importants de ce carnage. Vous êtes très inspiré de rappeler de quelles mesquineries toute cette haute administration est capable, sans aucune considération pour le respect de l’Histoire.

    Sauf peut être de trouver à quelle heure Pétain s’est lavé les dents entre le 21 et le 24 Février. Ce que propose monsieur Le Naour. Il est faux et non documenté d’écrire que Joffre avait acté la perte de Verdun, verrou qu’il était tout simplement impensable de voir tomber Sur de telles spéculations revient la remarque qu’il avait faite après la bataille de la Marne « Je ne sais pas qui l’a gagnée, mais je sais bien qui l’aurait perdue ». Déliquescence et misère de l’université française …

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