Traduit par Bernadette Cosyn

Durabilité ?

Par James V. Schall, S.J.

jeudi 30 avril 2015

L’expression « objection maintenue » vient du tribunal – un juge est d’accord avec une objection à la procédure émise par un avocat. Son « soutien » garantit que le procès suivra les règles établies. Mais de nos jours, dans une vaste littérature, ce qu’il faut maintenir, ce n’est plus la légalité de la procédure, mais les « règles » supposées garder la planète viable au cours des âges.

Presque toutes les universités ont des cours de « développement durable ». Nous avons la Journée de la Terre. Nous observons des mouvements écologiques, environnementaux, contre le réchauffement, pour sauver les océans, contre les énergies fossiles, pour la préservation des espèces. Toutes tentatives pour « soutenir » la Terre. Théologiens et philosophes écrivent des livres sur ce sujet. Biologistes et amoureux des animaux trouvent que cela justifie leur existence. Les économistes n’arrivent pas à décider si cela aide ou freine la production de richesses pour tous. De nombreux gouvernements « modernes » mettent de l’argent dans ce noble effort pour éviter que la Terre ne périclite.

Quoi qu’il en soit, des penseurs plus perspicaces soupçonnent que la « durabilité » est probablement l’idéologie la plus utile jamais inventée. Cela met toutes choses, et surtout ces sales humains qui sont le vrai problème, sous la juridiction directe de l’état. Dans le domaine du contrôle absolu de l’homme et de la société, le marxisme fait alors figure de jeu d’enfant.

Geir Asheim, à la Banque Mondiale en 1994, définissait ainsi le développement durable : « Une exigence pour notre génération dans le but de préserver les ressources de base afin que le niveau de vie moyen qui est le nôtre puisse être potentiellement partagé par toutes les générations futures... Le développement est durable s’il implique une qualité de vie qui ne se dégrade pas. »

C’est carrément une définition. Le concept-clef, à côté de « l’exigence », est que « notre génération » a à gérer les générations futures. Dans quel but ? Que « les générations futures » puissent « potentiellement » vivre selon le niveau de vie qui est « le nôtre » actuellement.

Supposons que la génération de 1800 ou de 1200 ait agi « avec responsabilité » sur les mêmes principes philosophiques. On en serait tous à apprécier joyeusement la vie comme on le faisait en 1800 ou en 1200 ( après ou avant JC).

La question suivante est : comment savoir de combien de générations nous devons nous préoccuper – dix, cent, mille, une infinité ? Quelle génération devons-nous sauver ? Ou devons-nous sauver celles de tous les siècles à venir ? Bien sûr, c’est ce que veut dire « durable », à partir de maintenant, nous partons tous avec les mêmes ressources. Ressources qui ne doivent pas être utilisées de peur de les épuiser.

Cette pensée part du principe que les bases techniques et intellectuelles actuelles sont imposées aux générations futures. Les hommes contemporains pensent de toute évidence qu’ils en savent assez pour décider de ce que les générations futures voudront, de ce dont elles auront besoin, de ce qu’elles seront capables de faire. Elles doivent se satisfaire de ce que nous avons maintenant. Et si la seule façon de garantir le bien-être des générations futures était de ne pas leur imposer nos idées limitées sur la durabilité ?

Quand je regarde ce problème de « durabilité », j’y détecte une racine « apocalyptique » ou gnostique. Saint Augustin aurait bien ri d’une génération pensant pouvoir planifier le futur de l’humanité sur cette base.

Je soupçonne fort la négation de la vie éternelle d’être la racine de la « mission de développement durable ». Le développement durable est une alternative à la transcendance perdue. C’est ce qui arrive quand tout à coup l’avenir disparaît et qu’il ne reste que le présent. Le seul « futur » de l’humanité est alors une planète éternellement en orbite au long des âges. C’est toujours le même train-train. Cette vision est vraiment une forme de désespoir, notre finalité n’étant que la perpétuation de la race au cours des siècles et non plus la vie éternelle personnelle.

Le développement durable implique un strict contrôle de la population, dont le nombre est généralement établi à deux ou trois milliards d’individus (la population actuelle se montant à environ 7,3 milliards, beaucoup d’entre nous auront à disparaître pour le bien du développement durable). Le mal et le péché consistent à mal nous servir de la Terre, et non à mal nous servir de notre libre-arbitre. Ce que nous faisons personnellement importe fort peu. Puisque les enfants sont contingentés ou même produits artificiellement selon les besoins, aucun comportement sexuel n’a d’importance. Cela n’a pas d’impact réel en cette vie, la seule existante.

Certains parlent de sauver la race en fuyant vers d’autres planètes. Cela abandonne ici des milliards de laissés pour compte. La planète disparaîtra quand le soleil se refroidira. Donc la finalité de la race humaine ne serait plus que de « durer » le plus longtemps possible. Ce qui manque dans ce scénario, c’est la notion que l’homme a une maîtrise à exercer.

La Terre et ses ressources, y compris la principale, l’intelligence humaine, sont données en vue du but pour lequel chaque individu a été créé. L’homme a reçu suffisamment de ressources et d’intelligence pour accomplir sa raison d’être. Ce but atteint, il n’est plus besoin d’autres ressources. Dans ce sens, la doctrine révélée que ce monde aura une fin nous libère du maintien d’un cycle infernal appréhendé comme sans fin.

Cependant, nul doute qu’il ne nous faille maintenir le monde comme un « jardin » du mieux que nous pourrons. Mais, tout comme « au commencement », nos problèmes cruciaux ne viendront pas du luxuriant Jardin d’Éden lui-même. Ils découleront de nos désirs. Le Jardin n’existe pas pour son bien propre, mais pour ce qui s’y passe. C’est la confusion faite entre ces deux notions qui pèche dans le développement durable.

James V. Schall, S.J., qui a été professeur durant 35 ans à l’université de Georgetown, est l’un des écrivains catholiques les plus féconds en Amérique.

Illustration : « Le grand jour de sa venue », tableau de John Martin, vers 1852

source : http://www.thecatholicthing.org/2015/04/28/on-sustainability/

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