Du musée à la mosquée : pourquoi Hagia Sophia a-t-elle de l’importance ?

Ines A. Murzaku, traduit par Isabelle

vendredi 16 octobre 2020

Hagia Sophia
© Arild Vågen / CC by-sa

Ces derniers temps, c’est devenu à la mode de faire table rase de l’histoire. Cela a commencé en Amérique, mais s’est répandu en Italie, Espagne, Angleterre, Belgique, et tout récemment en Turquie. Une des techniques principales consiste à renverser et profaner des monuments et des statues qui fonctionnent comme des musées en plein air, et qui racontent l’histoire des personnes qui ont fait l’histoire. On peut commencer à connaître l’histoire d’une ville en explorant les statues et les monuments dans les parcs urbains et les espaces publics.

Le président turc Tayyip Erdogan vient de rejoindre les autres en déclarant son intention de transformer la majestueuse basilique chrétienne Hagia Sophia (Sainte Sophie, église de la sainte sagesse) – actuellement musée national, et l’un des sites les plus visités de Turquie – en mosquée. Et le Conseil d’État, le corps administratif le plus élevé de Turquie, a décidé qu’il pouvait le faire.

Quelle histoire y a-t-il derrière Hagia Sophia ?

Elle se distingue par son indescriptible beauté, elle est parfaite, tant par la taille que par l’harmonie de ses dimensions, et rien en elle n’est excessif ni déficient ; elle est plus magnifique qu’aucun bâtiment ordinaire, et beaucoup plus élégante que ceux qui n’ont pas de proportions aussi parfaites. Cette église est particulièrement pleine de lumière et de soleil ; on pourrait dire qu’elle n’est pas éclairée par le soleil de l’extérieur, mais que les rayons en sont produits de l’intérieur, tant la lumière qui se répand dans l’église est abondante.

C’est ainsi que Procope de Césarée (vers 500-565 avant JC) historien byzantin réputé, a décrit Sainte Sophie de Constantinople (devenue Istanbul) dans son livre De Aedificiis(À propos de bâtiments), rédigé vers 554. Il a également crédité l’empereur Justinien d’avoir fait la promotion de cette ouvrage, magnifique parmi d’autres.

L’église de Justinien est devenue une icône de Constantinople, capitale de l’empire romain d’orient. L’empereur était tellement satisfait du résultat que pendant la cérémonie de la dédicace, en décembre 537, il s’est écrié : « Oh Salomon, je t’ai surpassé ! » en comparant cette église au temple de Salomon à Jérusalem.

Pendant 900 ans, Sainte Sophie fut le centre de l’empire byzantin : le siège du patriarche œcuménique de Constantinople ; l’endroit où les conciles œcuméniques se réunissaient, et où les empereurs étaient couronnés, et des veillées nocturnes et des processions majestueuses s’y sont tenues jusqu’à la prise de Constantinople par les ottomans le 29 mai 1453.

Le sultan Mehmet II, marchant dans les rues de la cité conquise, « descendit de cheval à la porte de l’église et se baissa pour prendre une poignée de terre, dont il saupoudra ensuite son turban en signe d’humilité devant Dieu. » Le sultan a converti l’église de Hagia Sophia en : la grande mosquée d’Aya Sofya, ce qu’elle est restée jusqu’en 1934, quand un décret du premier président de la république turque, Mustapha Kemal Atatürk en a fait un musée.

En 1985, l’UNESCO, l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, les Sciences et la Culture – a classé le site au Patrimoine Mondial.

Pourquoi est-il important que Sainte Sophie garde le statut de musée ?

C’est important pour l’histoire et c’est important pour les populations, aussi bien chrétiennes que musulmanes. Il est important de garder la mémoire, et les musées et les statues ont prouvé qu’ils préservaient la culture et la religion – de ce qui mérite d’être préservé, remémoré, thésaurisé, et transmis aux générations futures.

Le musée a prouvé qu’il était un témoignage légitime à la fois de l’église Hagia Sophia, et de la mosquée Aya Sofya. Il n’a pas seulement servi à rappeler des siècles d’histoire ancienne, mais il a également transmis la connaissance des empires Romains -Byzantin, et Ottoman, à la république d’Atatürk. Cet édifice magnifique, autrefois religieux, est un rappel visible et tangible des empires et des religions du monde méditerranéen, superbement synthétisé sur ce site.

Depuis le début de sa carrière politique, le président turc Recep Tayyip Erdogan a regretté le fait qu’Atatürk ait converti la mosquée d’Aya Sofya en musée. Aussi préfère-t-il annuler plus de 900 ans de l’histoire chrétienne, à la grande consternation du patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée I, du patriarche russe Cyrille et du pape François.

Pour Bartholomée I, Hagia Sophia est un site sacré que l’est et l’ouest ont embrassé, et l’annulation de ce souvenir sera cause d’une rupture violente entre ces deux mondes. En gardant son statut de musée, le site continuerait à servir d’exemple de solidarité et de compréhension mutuelle entre le christianisme et l’Islam.

Le patriarche Cyrille de Russie considère la conversion du musée d’Hagia Sophia en mosquée comme une grande menace pour la chrétienté. Dans un interview récent avec Interfax, le Métropolite Hilarion, chef du département des relations extérieures de l’Eglise du patriarcat de Moscou, a exprimé son désappointement devant l’attitude d’Erdogan qui fait table rase de l’histoire, disant : « Hagia Sophia est un site de l’héritage mondial. Ce n’est pas sans raison que les pourparlers dans le but de changer son statut ont agité le monde entier, spécialement le monde chrétien. L’Eglise est consacrée au Christ, Sophie, la sagesse de Dieu, est un des noms du Christ. »

Justement ce weekend, le pape François s’est écarté de son habitude de cultiver les relations avec les musulmans, et a déclaré avec une franchise nouvelle : « Mes pensées vont vers Istanbul. Je pense à Hagia Sophia. Je suis très malheureux ! »

On ne peut pas détruire l’histoire, ni l’annuler, ni la changer. Même certains turcs ont objecté aux efforts du président pour en faire une seule et fausse histoire.

Pour les catholiques, l’histoire porte un sens transcendant, un message à faire passer et une leçon à apprendre – et l’historien est appelé à discerner les racines de ce sens. L’histoire n’est pas linéaire, ni idéologique – ni, bien pire, utilisable à des fins politiques – mais elle appelle sans cesse à une nouvelle réflexion et une nouvelle analyse. Ainsi, le passé est revisité et les erreurs ne se répètent pas.

Le grand philosophe romain Marcus Tellius Cicéron a écrit dans De Oratore, Historia magistra vitae est (« L’histoire est un maître de vie »). L’histoire, ses monuments et ses musées, ne devraient pas être détruits ni annulés, particulièrement dans un effort de dominer le présent. Ils ont un droit de nous parler – et d’être entendus.

Ainsi pour Hagia Sophia, le temps dira comment se passera cette façon d’annuler l’histoire en Turquie. Pour le moment, il semble qu’on entendra de nouveau des prières musulmanes le 27 juillet dans le plus magnifique édifice de l’Église d’Orient.


Voir en ligne : The Catholic Thing

Messages

  • "Justement ce week-end le pape François s’est écarté de son habitude de cultiver les relations avec les musulmans et a déclaré avec une franchise nouvelle : "Mes pensées vont vers Istanbul. Je pense à Hagia Sophia. Je suis très malheureux.".

    Au-delà d’un rappel de l’histoire de ce bel édifice religieux chrétien et des réactions de chefs des églises orthodoxes, voilà donc à nouveau Ines Murzaku qui, dans la foulée et comme pour ne pas déroger elle non plus à son habitude, envoie, paf ! un petit coup de griffe à François !

    L’ennui c’est que, loin de rompre même provisoirement "les relations avec les musulmans", le pape François semble, à travers ces quelques mots, adresser un message à peine voilé à son co-signataire du document d’Abu-Dhabi sur la Fraternité humaine. Il se pourrait qu’Ines Murzaku prenne ici ses désirs pour la réalité, comme on dit.

    P.S. Merci à Isabelle pour la traduction. Mais n’était-il pas d’usage de toujours indiquer la "source" d’un article ? ce qui n’est pas le cas pour cet article du 13 juillet 2020 ? et qui donne son sens à : "Justement ce week-end...".

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