Douaumont et l’Europe

par Gérard Leclerc

mardi 31 mai 2016

La scénographie de Douaumont, dimanche, a provoqué des sentiments mêlés. Conçue par le cinéaste allemand Volker Schlöndorff, elle mobilisait près de 4000 jeunes, français et allemands, évoluant et même courant au milieu des tombes de la nécropole. Marine Le Pen a parlé d’un jogging indécent, et beaucoup d’appréciations négatives sont venues conforter le malaise de ceux qui trouvaient ce genre de spectacle inadapté au caractère du lieu. D’autres ont approuvé, jugeant que cette intrusion d’adolescents dans l’espace du souvenir signifiait le retour de la vie et symbolisait l’amitié franco-allemande surgie sur un passé de ruines et de deuil. S’il est possible de donner un avis personnel , qui ne veut désobliger personne, j’émettrais une réserve sérieuse sur cette symbolique, dont je ne doute pas qu’elle ait été inspirée par de bonnes intentions, mais dont j’estime qu’elle était désaccordée de la mémoire et de l’histoire.

Autant on peut applaudir au fait de commémorer Verdun, Français et Allemands réconciliés et voulant définitivement affirmer leur refus d’un nouveau suicide européen, autant on peut regretter cette légèreté qui fait quand même fi du tragique et du tribut de douleur et de sang que constituent la bataille de Verdun et la Première Guerre mondiale. J’y vois une sorte de rêve de sortie de l’histoire, avec le projet d’un monde nouveau hors-sol et une idée de l’Europe assez flottante, et au demeurant de plus en plus contestée. Car il n’est pas aisé de définir vraiment la maison commune dont a parlé François Hollande à Douaumont. Nous sommes loin désormais des idées d’un Robert Schuman, d’un Konrad Adenauer et d’un Alcide de Gasperi, qui voulurent réellement tirer les leçons du cataclysme de la Seconde Guerre mondiale.

Marcel Gauchet, dans un essai que j’ai plusieurs fois cité dans cette chronique [1], a rappelé que l’Europe de François Mitterrand avait été le moyen de faire oublier l’échec du programme socialiste de 1981, en feignant de croire que ce qui n’était pas possible dans le cadre national le serait dans un cadre supra-national. Le leurre était total et la crise actuelle de l’Europe bruxelloise s’explique largement par un défaut d’identification que ne saurait compenser une scénographie adolescente qui prétend émanciper l’histoire de son tragique.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 31 mai 2016.


[1Comprendre le malheur français, Stock

Messages

  • Inutile d’ajouter un commentaire, nos sommes tous d’accord.

  • On a connu Volker Schlöndorff mieux inspiré...

    Peut-être que cette scénographie est une réminiscence du style tragico-bouffon du Tambour ?

    On peut supposer que les intentions n’étaient pas perverses. Le résultat, en revanche, est foireux et à la limite de l’insulte mémorielle.

  • Et l’on apprend que le premier magistrat de notre pays, ce qu’il en reste, n’assistera pas aux cérémonies du centenaire de la bataille de la Somme. Aussi meurtrière et folle que celle de Verdun. Notre pays n’est plus qu’un bloc de honte.

    1er Juillet 1916
    Il s’agit de l’une des batailles les plus meurtrières de l’histoire (hors victimes civiles), avec parmi les belligérants environ 1 060 000 victimes, dont environ 442 000 morts ou disparus, en quatre mois et demi. La première journée de cette bataille, le 1er juillet 1916, fut, pour l’armée britannique, une véritable catastrophe, avec 58 000 soldats mis hors de combat dont 19 240 morts.

    • Normal, il est au-dessus de tout ça le héros de la bataille LMPT et du 49-3 !

      De la Somme, il ne connaît que celle des voix recueillies par ses motions de synthèse !

      Ouais, ce personnage en est une, de “synthèse”...

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