Dostoïevski et l’épilepsie

par Gérard Leclerc

mercredi 16 août 2017

Convergence entre le père de Lubac et Léon Daudet à propos de l’épilepsie chez Dostoïevski. Chez Dostoïevski, écrit Daudet, «  l’imagination – aussi dramatique que celle de Shakespeare et plus dramatique que celle de Balzac – échappe parfois aux prises du bon sens. C’est alors l’épilepsie, ou l’épileptoïdisme qui l’emporte. Mais, comme il ne faut pas se satisfaire de mots, nous connaissons deux auteurs touchés par l’épilepsie qui conservent, dans leurs œuvres, la maîtrise de soi : en Angleterre, Byron et, chez nous, Flaubert (…). J’ajoute que la conception initiale de Dostoïevski est rarement en zigzag, comme chez les épileptoïdes, notamment chez Lautréamont (…). » Il y a chez l’auteur des Possédés une lutte constante entre le bon sens et son état épileptoïde : «  Il essaie de justifier rationnellement les suggestions et suffusions d’une sensibilité hallucinante et forcenée, quelques fois prophétiques.  »

C’est ce combat intérieur, incessant, qui donne lieu aux expériences équivoques que discerne le père de Lubac : «  Il a tiré la profondeur de notre être de chair et il a prodigieusement exalté le sens du “sacré”. Mais n’est-ce pas un “sacré” bien équivoque ?  » Un sacré équivoque que Dostoïevski dépasse lorsqu’il se montre fils authentique de l’Orthodoxie, quelles que soient les objections que les théologiens de sa propre Église ont pu lui faire.

Mais ici, je suis stimulé à relire avec une particulière attention la dernière partie du Drame de l’humanisme athée, dès lors qu’une autre lecture, celle de l’excellent Orwell me pose des questions, qui rejoignent son objet. Le théologien est d’accord avec l’écrivain, lorsque celui-ci met en avant l’extrême difficulté à exprimer le bonheur promis, le paradis annoncé : «  Dès qu’il s’agit de paradis, on ne tarde pas à tomber sur des mots comme “extase” ou “béatitude”, sans grands efforts pour dire ce qu’ils signifient vraiment.  » Alors que, par ailleurs, tant d’évocations terrifiques de l’enfer sont convaincantes. Il en va de même pour les versions païennes du paradis. Et que dire des utopies temporelles, toutes aussi insupportables les unes que les autres ? Orwell n’a pas plus d’indulgence pour le bonheur épicurien de type sensuel, qui donne «  toujours une impression de creux, de vulgarité, ou les deux à la fois  ».

Faudrait-il renoncer pour autant à envisager «  l’expérience de l’éternité  » ? Non, avec Dostoïevski, une expérience singulière passe outre à toutes les ambiguïtés, et qui relève de la pure intériorité, d’une transformation intérieure qui n’a rien à voir avec une cité utopique, fût-ce celle d’un paradis rêvé.

Les dernières pages du père de Lubac concernent l’extase d’Aliocha au terme des Frères Karamazov, avec ce pressentiment de l’éternité toute proche. Le propos paraît plus modeste que l’évocation de La divine comédie, mais j’ai le sentiment qu’il en va, analogiquement, un peu de même en ce qui concerne l’enfer. Le centenaire des apparitions de Fatima a réveillé une vision de l’enfer terrifique, mais qui renvoie à ce que l’humanité elle-même est capable de produire de pire. Cet enfer est une transposition des réalités sensibles de la Première Guerre mondiale : oui, l’humanité est capable de cela. Dès ici-bas, elle produit l’horreur absolue. Une horreur qui se prolonge et se perpétue dans l’au-delà ?

Cette évocation rend-elle compte ultimement de ce qu’est l’absence de Dieu, son refus absolu ? Il me semble que c’est l’expérience des mystiques qui rend le mieux compte de ce que sont cette absence et ce refus. Seule une âme ouverte au surnaturel peut pressentir ce que signifient la privation de la Vision et la fermeture de soi à l’Amour offert.

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