Don Giovanni à l’Opéra Bastille ou un Mozart bizarre

par Aymeric Nollé

vendredi 16 mars 2012

L’Opéra Bastille accueille jusqu’au 21 avril 2012 le Don Giovanni mis en scène par Michael Haneke en 2006. On peut s’étonner d’une reprise qui transforme le chef-d’œuvre de Mozart en une ennuyeuse trash story.

Don Giovanni, commandé à l’origine par l’Opéra de Prague, précède de peu la Révolution française de 1789. Inspirée par le mythe du séducteur démoniaque, l’œuvre connaît un succès jamais démenti. On le considère volontiers comme « l’opéra des opéras », tant cette œuvre de maturité porte à son zénith le talent prodigieux de Wolfgang Amadeus Mozart. Dès lors, comment servir et transcender une œuvre jouissant d’une telle aura ?

C’est le défi relevé par Michael Haneke en 2006 et reproduit à l’identique en 2012. Né à Munich en 1942, ce metteur en scène qui aime créer la polémique avec des films aux sujets sulfureux, a triomphé à plusieurs reprises au festival de Cannes avec la Pianiste et le Ruban blanc. Avec ses fidèles comparses, Christoph Kanter pour les décors, Annette Beaufaÿs pour les costumes et la collaboration d’André Diot pour la création lumière, il livre un étrange Don Giovanni qui, tout en se voulant contemporain, sonne bizarrement sépia.

Le décor, très actuel, pourrait être celui d’une entreprise sise dans une tour à la Défense ou même un grand hôtel à New York ! Côté cour, de vastes baies vitrées convexes supposées surplombées l’abîme d’un gratte-ciel et, côté jardin, une coursive s’ouvrant sur des bureaux et des ascenseurs. Verre, acier, univers bleuâtre et froid où se morfond Leporello (David Bizic) le rabatteur de Don Giovanni (Peter Mattei) occupé quant à lui à circonvenir Donna Anna (Patricia Petibon), oie blanche à la veille de convoler en justes noces avec Don Ottavio (Bernard Richter et Saimir Pirgu en alternance). Le valet tue l’ennui en grignotant son casse-croûte et c’est son propre couteau qui servira à Don Giovanni pour tuer le père d’Anna venue en fâcheux demander compte de l’honneur perdu de sa fille. Survient alors Donna Elvira (Véronique Gens), conquête bafouée cherchant vengeance, affublée d’un long manteau camel pas vraiment affriolant. Et quasi sur ses talons, la troupe des techniciens de surface en blouse grise et masque de Mickey, parmi lesquels Zerlina (Gaëlle Arquez ) et Masetto (Nahuel di Pierrot) promis l’un à l’autre, n’était le génie maléfique du héros s’ingéniant à user d’un droit de cuissage quelque peu suranné.

En sarrau de méchante toile et baskets blanches, le jeune couple peine à apparaître glamour et Don Giovanni fait figure de vrai psychopathe pervers pour déceler le moindre sex-appeal sous cet accoutrement, tandis que le livret chanté évoque de jeunes paysannes accortes et fraîches dansant à la fête du village !

Le décalage est tel entre la grâce musicale qui s’élève de la fosse d’orchestre conjuguée à l’excellence des voix chantées et l’affligeante banalité de l’univers évoqué par les choix de mise en scène, qu’on décroche à tout moment de l’illusion théâtrale en se demandant par quels détours tortueux de la pensée unique on a pu en arriver à ce fiasco insipide. Où est « la soif de l’infini dans la volupté » que célébrait Musset ? On est tout au plus dans le fait divers politico-médiatique : ce Don Giovanni, c’est DSK au Sofitel !

http://www.qobuz.com/info/MAGAZINE-ACTUALITES/SUR-SCENE/Reprise-de-Don-Giovanni-a-l-Opera65383

http://toutelaculture.com/2012/03/un-don-giovanni-en-costume-de-finance-a-lopera-bastille/

Messages

  • Tout à fait d’accord ! Je n’ai même pas réussi à regagner ma place pour l’acte II et pourtant la musique et quelques voix me transportaient, mais la froideur et la laideur des costumes, masques et autres artifices teignaient sur les personnages, vraiment dommage.

  • Je suis entièrement d’accord avec cette analyse qui met l’accent, très justement, sur une mise en scène déroutante voire affligeante. J’ajouterai que l’acoustique dont beaucoup vantent l’excellence est loin d’être parfaite. Placée au rang 27 (parterre) Mozart et sa merveilleuse musique manquaient de puissance (grande frustration), contrairement à Tchaikovsky et sa Dame de Pique dont les notes ont touché ma sensibilité (placée au rang 5).
    Je retournerai voir Don Giovanni à l’opéra Bastille dont l’architecture est à mon sens étonnante de beauté, mais j’attendrai que la Direction choisisse une mise en scène digne de ce majestueux opéra.
    Enfin, je n’hésiterai pas à faire un gros effort financier afin que les notes de Mozart puissent traverser mes entrailles.

    • C’est Mozart qu’on assassine !.
      Ces costumes, ces cravates !
      Ces tenues de femmes actuelles, petites employées modèles !
      Cet ascenceur !
      Ces éclairages !
      Il y a même le chariot de ménage !, les jeans délavés !
      Tout le charme rompu, l’effet dramatique détruit par cette pantomine.
      Les voix ne rattrapent le coup que dans la 2ème partie grâce à la sublime musique de Mozart qui fait oublier le spectacle.
      Mr Haneke aurait voulu identifier le séducteur de Mozart à l’actuel, genre Sofitel New York, qu’il n’aurait pas fait mieux.
      Ce réalisateur veut il nous priver de rêver et croit il que nous sommes incapables de transposer ce thème universel à notre contexte actuel, sans pour autant en dénaturer la présentation initiale celle de sa création ?.

  • Je suis en désaccord avec ce qui précède.

    Oui sans doute la transposition contemporaine surprend, mais elle permet deux tours de force ; d’abord lala démonstration de l’universalité temporelle de cette folie perverse, tout aussi poignante dans ce cadre moderne que dans celui des productions classiques. Mais le plus fort est que cette transposition permet une présence, une intensité voire une violence du jeu d’acteur exceptionnels dans un opéra.

    Dérangeant peut-être, bouleversant sûrement.

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