FC 1307 – 31 décembre 1971

Doctrine… ou pastorale ?

par le R.P. Louis Bouyer

mercredi 2 novembre 2011

Un certain nombre d’informateurs, et non des moindres, nous ont dit, dès l’ouverture du Synode et même avant, que deux orientations s’y proposaient entre lesquelles il était urgent de faire un choix : le Synode s’intéressait-il à la doctrine, ou bien à la pastorale ? En même temps, on nous expliquait (ou l’on ne nous expliquait pas, mais il était clair que l’on considérait comme allant de soi) que la « doctrine » ne pouvait être que ce qu’on appelait « une théologie abstraite ». Cependant, par pastorale, semble-t-il, on paraissait entendre une pure adaptation de l’Eglise au monde (il faudrait dire, plutôt qu’adaptation, conformation !), où il ne serait pas question, bien entendu, de convertir le monde, mais uniquement de se convertir à lui, à ce point qu’on ne pouvait plus très bien voir si l’Eglise doit encore considérer qu’elle a quelque chose qu’il n’ait pas déjà en beaucoup mieux à lui apporter.
Il est difficile, avouons-le, quand on pose la question ainsi, de ne pas se demander si, dans ces conditions, l’Eglise est encore nécessaire, voire d’une quelconque utilité. Car, si le monde a déjà, et bien mieux qu’elle, tout ce qu’elle pourrait dire ou faire, à quoi bon encore l’Eglise pour le dire ou le faire.

L’Eglise et sa mission

Il est vraiment curieux, pour dire le moins, que tant de chrétiens aujourd’hui, et surtout de prêtres, voire la majorité des évêques, si l’on devait en croire nos informateurs, semblent persuadés, comme d’une évidence indiscutable, que l’Evangile n’a pas de contenu propre, que l’Eglise, face au monde, n’a rien d’autre à faire que se faire aussi « monde » que possible… jusqu’à, finalement, dirait-on, se donner pour idéal d’y disparaître, de ne plus s’en distinguer, de s’y évanouir…
Mais on commence peut-être à comprendre comment il peut en être ainsi quand on revient sur la première évidence supposée par ceux dont nous parlons : que la doctrine ne saurait être autre chose qu’une « théologie abstraite ».

Une telle identification en dit long sur la permanence surprenante des vieilles mentalités, qui s’observent si fréquemment sous les vernis les plus brillants d’ « aggiornamento », à outrance. N’y a-t-il donc vraiment d’autre doctrine chrétienne que ces réformateurs connaissent ou puissent imaginer qu’une théologie abstraite ?

Dieu sait si nous en avons souffert ! Que de générations de prêtres, depuis le modernisme et sa répression en particulier, ont été nourris (?) de manuels poussiéreux, où la Trinité devenait un casse-tête chinois, l’Incarnation, un simple puzzle de concepts, la Rédemption, la matière d’une espèce effarante de comptabilité spirituelle, etc.

Mais est-il possible, vraiment, que l’on croie – et des gens si férus d’avenir, semble-t-il, plus que personne – qu’il ne saurait y avoir rien d’autre, en fait de doctrine, que cela, ou qu’autre chose du même genre ? Il faut avouer, en parenthèse, que certains de nos théologiens qu’on nous présente comme les pionniers de l’avant-garde peuvent battre leur coulpe à ce propos et devraient être les premiers à reconnaître qu’ils n’ont su produire et proposer, jusqu’ici, à la place de ce qu’ils appellent avec dédain « uns scolastique décadente », que de néo-néo-scolastiques, « transcendantales » ou non, « existentielles » ou « existentiales » (la différence est, paraît-il, aussi capitale que celle qu’on voyait au milieu du IVe siècle entre homoousios et homoïousios).

Quand on s’est quelque peu cassé les dents sur ces viandes, parfois creuses, il faut le reconnaître, mais toujours (et toujours plus !) rebelles à la manducation (ne disons rien de la digestion), on devient plein de sympathie pour les savants informateurs, voire pour les Pères synodaux qu’ils prétendaient faire parler par leurs voix en dépit d’un Pape terrorisé, paraît-il, et d’une Curie toujours et plus que jamais, d’après eux toujours, la pince à décerveler entre les dents…

Mais, enfin, il semble que ces évêques bassement opprimés qui, à 90% au minimum (comme dans les élections « libres » des démocraties populaires) auraient dû se prononcer pour la pastorale, ainsi conçue, contre la doctrine, ainsi comprise, ayant voté à bulletins secrets, comme cela se fait dans les pseudo-démocraties de l’Occident capitaliste, ont, malgré toutes les sirènes de la propagande, tournés le dos à tout sens de l’histoire et coté de fait à une imposante (mais pas totalitaire), majorité pour la doctrine, sans pour cela, autant qu’on puisse voir, négliger la pastorale. Hélas ! Hélas ! nous dit-on, dans ces conditions, ce ne peut être la bonne pastorale, la seule, la vraie, celle qui, ne voulant plus connaître de théologie qui ne soit politique, et pas seulement politique d’abord (arrière-fantôme fragile de Maurras !) mais rien que politique, se réduit finalement à savoir si l’on dira aux bons chrétiens de voter PC ou PSU…

Continuera-t-on longtemps encore de se moquer de nous de la sorte ?
Et l’Evangile, ce n’est pas de la doctrine, non ? Et saint Paul, et saint Jean, ce n’est qu’une « théologie abstraite » qu’ils nous proposent ?… L’Evangile, certes, est doctrinale de part en part, mais il n’est pas d’autre exemple aussi resplendissant d’une doctrine qui est et n’est que doctrine de vie, procédant de la vie divine pour communiquer cette vie, « la vie en abondance », aux hommes, et à tous les hommes, aux pauvres et aux petits aussi bien (et peut-être mieux) qu’aux sages et aux intelligents.

Une vision de la vie

Saint Paul et saint Jean, certes, sont des « théologiens » s’il en fut jamais. Mais qui osera dire qu’une théologie de ce genre-là soit « abstraite », c’est-à-dire (car c’est ce qu’on veut dire en employant ce mot comme s’il était le complément nécessaire du mot « théologie »), en dehors de la vie ? Toute la question est de savoir si la « vie » que doit inspirer la vraie théologie, comme elle-même, en retour, y puise sa propre inspiration, c’est la vie de l’homme telle qu’elle est, tel qu’il est, avec ses aspirations les meilleures, sans doute, mais aussi ses ambiguïtés fondamentales, qui frustrent constamment lesdites aspirations de leur exaucement véritable, et donc durable ?

Ou bien n’est-ce pas plutôt une vie qui dépasse notre vie humaine, trop humaine, rien qu’humaine, car c’est celle de Dieu, mais du Dieu qui nous a faits, et qui nous a faits pour lui, pour le connaître, pour l’aimer en vivant de son propre amour, de sorte que nous ne serons vraiment nous-mêmes, vraiment vivants, que lorsque nous aurons recouvré cette vision de la vie, et que nous aurons donc quelque chance d’en ébaucher au moins la réalité ? La doctrine chrétienne, ce n’est pas une « théologie abstraite », c’est tout juste la vision de cette vie.

C’est bien pourquoi la pastorale catholique ne saurait être, pas plus qu’une administration simplement opportuniste, mais toujours la même en son fond, quel que soit le beau nom nouveau dont elle se pare, une simple praxis empirique, se bornant à baptiser de façon purement verbale ce que les hommes font et feraient en tout état de cause.

La pastorale dont nous avons besoin, c’est celle qui, prenant conscience de l’état exact où nous sommes, loin de tourner le dos à la seule doctrine digne de ce nom, s’emploiera enfin de façon réaliste à en tire les conséquences.

Louis BOUYER

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