Discernement historique…

par Gérard Leclerc

lundi 5 décembre 2016

Jacques Julliard a publié dans Le Figaro de lundi une grande page de réflexion sur le divorce qui s’est opéré entre la gauche française et le catholicisme : « Comme si après un siècle de rapprochement, la gauche et le catholicisme procédaient à un divorce par consentement mutuel, la première, au moins, sous les espèces de l’intelligentsia bobo, retournant à l’anticléricalisme vieux caleçon de la fin du XIXe siècle, le second se repliant sur ses valeurs traditionnelles, au risque de sortir du siècle présent.  » La densité de cet article réclamerait un commentaire au moins aussi abondant, mais nous nous devions d’en signaler l’importance, sans tarder, tant il est si peu courant d’apprécier une mise au point qui vient à son heure et devrait susciter du côté catholique un puissant intérêt. Je l’écris d’autant plus volontiers que je suis en désaccord sur beaucoup de points de l’analyse et des jugements de valeur de celui qui se veut aujourd’hui le représentant tenace d’un courant de gauche chrétienne, presque disparu. Ce dont je ne me félicite pas.

Mon premier désaccord concerne le parcours historique accompli depuis la Révolution française et qui correspond au récit canonique qu’avait déconstruit Émile Poulat dans les années soixante-dix. L’historien s’en était pris à ce qu’il appelait une légende dorée qui contait «  l’histoire sainte d’une minorité généreuse et incomprise, pénétrée d’esprit évangélique, réussissant peu à peu à faire nombre et à s’imposer, dans une Église longtemps repliée sur elle-même et fermée au monde moderne  ». L’Église du XIXe siècle, notamment en France, n’a pas été une institution aussi obtuse que l’on veut bien dire. Elle a été à l’origine d’un élan missionnaire qui a assuré à l’Église d’aujourd’hui sa dimension mondiale. Par ailleurs, le récit canonique refait par Julliard trouve en lui-même sa propre objection lorsque l’intéressé constate que «  les catholiques sociaux, à force d’être sociaux, ont fini par négliger d’être catholiques  ». Il doit bien y avoir quelque raison à cela qu’il s’agirait d’examiner avec rigueur. La référence qui est faite, je crois à contre-emploi, au père de Lubac devrait mettre sur la piste de ce qui fut à l’origine d’un dévoiement. Car le grand théologien avait désapprouvé, dès la fin de la guerre, l’évolution d’un courant qui croyait que Vatican II consacrait sa victoire, alors qu’il se précipitait sur une voie d’apostasie.

Mais le désaccord sur l’histoire rebondit sur le désaccord sur le présent. Non, le catholicisme d’affirmation qui renaît aujourd’hui n’a rien à voir avec un repli intégriste. Mais il faudra en discuter plus avant.

Messages

  • Entièrement d’accord avec votre commentaire.

    Comme on l’a déjà dit, une partie de l’épiscopat français, Mgr Dagens en tête, faisait fausse route en analysant les catholiques des Manifs pour tous comme les revenants d’un catholicisme intransigeant. Qui dit catholicisme assertif et décomplexé ne veut pas dire catholicisme obtus et réactionnaire. Mgr Dagens, l’auteur de la "Lettre aux catholiques" de 1995 et le représentant éminent d’un catholicisme "normalisé" rendu compatible avec la société libéralo-libertaire avancée, ne pouvait pas intégrer ce facteur nouveau qui lui infligeait un vigoureux démenti...

    Ce qui me semble non moins vrai, c’est qu’une partie de la France catholique et certainement une bonne partie du clergé qui est resté compagnon de route de la gauche socialiste ne se retrouve pas dans l’orientation résolument droitière choisie par les plus militants des catholiques engagés en opposition à la gauche libertaire ni non plus dans l’orientation anti-européenne, nationaliste et souverainiste qui va souvent avec.

    Ces gens-là ont un malaise car en fait ils ne sont plus représentés nulle part, ni à gauche ni même au centre. Peut-on dire que Juppé hier ou Bayrou, s’il s’obstine, peuvent être leur porte-parole ?

    Mais je pense qu’ils portent une part de responsabilité dans cet état de carence : à avoir trop mis leurs propres convictions sous le boisseau, ils se sont fait oublier.

    C’est particulièrement vrai des catholiques de gauche dans une gauche française qui est aujourd’hui percluse de libertarisme comme naguère de marxisme. Par exemple, il n’y a pratiquement pas eu de place pour un vrai débat contradictoire dans les fédérations du parti socialiste sur le projet de mariage entre personnes homosexuelles...

    Enfin, l’épiscopat français dans son ensemble (et pas seulement Mgr Dagens qui en fut longtemps le porte-parole "intellectuel" assez désastreux) porte lui aussi une lourde responsabilité de cette "perte en ligne" de l’éthique chrétienne en politique : il n’a jamais voulu assumer pleinement la responsabilité culturelle qu’implique la proclamation de la foi dans une société en pleine apostasie.

    • Etre réactionnaire n’est pas être obtus. On peut être obtus à gauche, à l’extrême gauche, au centre, à droite, chez les démocrates chrétiens et aussi- cela peut arriver- chez des réacs. Mais l’inverse est combien vrai en faveur justement des grands réactionnaires , je pense à J. de Maistre et à tant d’autres, Donaso Cortès, bref ceux qui nous font réfléchir et vivre. Vive la réaction intelligente.

    • Oui, vous avez raison de faire la nuance...

      Le problème en France, c’est toutefois que les catholiques réactionnaires sont souvent plus "réacs" que "réagissants"...et ça ne produit pas beaucoup de résultat...si ce n’est de confirmer les laïcistes dans leur approche caricaturale du religieux...

      Le problème du réactionnaire, en effet, ce n’est pas la réaction. C’est de concilier celle-ci avec la liberté : la liberté personnelle comme la liberté politique. C’est d’ailleurs à cause de la liberté que les catholiques réacs ont la plupart du temps un gros problème d’adhésion au concile Vatican II...

  • "La réaction" : je n’avais pas entendu ce terme depuis des années, il avait disparu des radars. De mon enfance remontent les discours de Marchais " : les forces réactionnaires et anti-sociales" ...et puis notre époque inculte ne connaissant pas les penseurs réactionnaires et contre-révolutionnaires, par simplisme barbare ne prend pas tant de gants pour dénoncer "l’ennemi", le réactionnaire était carrément remplacé ces deux décennies par le "fasciste", voire "le nazi" ou dans sa version centriste bobo style Berger "le vichyste".... Tous ces épithètes lancés à l’emporte-pièce servent d’alibi à l’absence de débat ou pire encore à la mort de la pensée et de l’intelligence.
    Pour parler de la réaction, il faudrait d’abord relire les grands textes des auteurs cités par Henri ce que personne ne fait plus malheureusement.
    A gauche comme à droite, le slogan a remplacé la pensée, cela évite de lire et d’approfondir : ainsi j’entendais une gourde et un coq parlant dans une radio "Paris" quelconque de Patrick Buisson qualifié de "maurassien", on sentait bien que ces deux journalistes ne connaissaient que le nom de Maurras mais ne l’avaient pas lu.
    Ce qui tue notre pays c’est la paresse intellectuelle dont nous sommes tous atteints, encouragée d’ailleurs par "les pédagogues" et les "intellectuels médiatiques".
    Non le catholicisme d’aujourd’hui n’est pas réactionnaire (je dirai hélas !!) car après tout cela voudrait dire qu’il rentre en dissidence et en révolte contre l’ordre établi, qu’il ne considère pas la "démocratie" comme indépassable, etc.. Non les catholiques d’aujourd’hui ne sont pas mus par une vision politique révolutionnaire mais par un retour à une identité, et c’est déjà bien quand on ne sait plus qui l’on est. Visiblement, les laïcs sont en tête de la redécouverte de soi, les clercs sont complètement atones, les évêques sont à l’image des "élites" hors course. Il faut faire pour le moment "sans"...leur conférence des évêques indigeste qui accouche de textes lamentables ne révoltent même plus, à vrai dire, il n’y a plus que le journal de Monsieur Bergé pour y trouver un intérêt "calculé", les cathos ne lisent pas ce type de littérature indigeste..
    Jacques Julliard se trompe : dans un paysage où la gauche et la droite ne veulent plus rien dire, il n’y a plus de catholicisme "social" ni de catholicisme "intransigeant", il n’y a que la recherche du religieux.
    J’en suis à me dire que les cathos qui ont voté Fillon l’ont fait non par politique mais pour s’affirmer catholique (Fillon ayant capté cet électorat) contre des candidats qui leur semblaient plus "anti-cathos" et pourquoi ne pas le dire, plus proches de l’islam.
    Jacques Julliard toujours très intéressant fait une critique politique où il y a un retour pour le meilleur et le pire du religieux : ce qu’a voulu dire un certain électorat paradoxalement, ce n’est pas qu’il épousait le libéralisme du candidat qui le fera sans doute perdre aux élections mais la réaffirmation d’une France que l’on veut chrétienne et dire non à une islamisation..
    Et comme, les catholiques sont profondément centristes (quel malheur !!!!) contrairement aux bêtises dites par Libération et le Monde, et bien ils ont choisi le candidat le plus "comme il faut", pour crier leur identité.
    A la différence des évêques, les ouailles sont "secoués" par l’islam et réagissent non d’une manière réactionnaire mais en votant "centre droit" (une révolution !!!!) au lieu du centre gauche (Bayrou, Juppé ?).
    Donc Monsieur Bergé peut dormir encore, le catholicisme d’aujourd’hui n’est ni révolutionnaire, ni réactionnaire : il se redécouvre après un sommeil interminable. En soi c ’est déjà une révolution !!!
    Bien sûr, on peut rêver comme moi d’un catholicisme Bernanosien mais il faudra attendre encore un peu....

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