« Dieu est-il périmé ? Paroles humaines, Parole de feu »

Cardinal Barbarin. Parole de feu

par Gérard Leclerc

mardi 25 août 2015

Au livre publié par le cardinal Philippe Barbarin, en réponse aux questions de notre confrère Jean-Marie Montali [1] du Parisien, je n’ai qu’une critique à émettre. Pourquoi avoir choisi un pareil titre : Dieu est-il périmé ? À cause de la provocation, de la vivacité publicitaire de ce terme qui nous renvoie à l’univers de la consommation et à ses multiples objets de péremption ? J’ai le sentiment qu’il aurait excité la verve d’un Philippe Muray, qui aurait ainsi détourné la charge contre la futilité d’une culture, inconsciente de l’hénaurmité de sa sottise. Dieu pérempté… Rien que cela ? Fort heureusement, le sous-titre corrige le tir, en nous propulsant dans un tout autre espace : «  paroles humaines, Parole de feu  ». Là, je retrouve bien mon Primat des Gaules, tel que je l’ai toujours connu, dès ses années d’aumônier des lycéens des bords de Marne ! «  Transmettre un message de feu  », c’est tout lui, parce que ce message, ce n’est pas de lui-même qu’il l’a extrait, mais de la méditation continue de la Parole de Dieu.

On me dira qu’on n’en attend pas moins d’un évêque, d’un cardinal, forcément serviteur de la Parole par vocation. Certes, mais avec Philippe Barbarin, le mode d’être du serviteur est tellement existentiel qu’il détermine une authentique révolution de la pensée, que j’ai rarement vu éclore à un pareil degré. Il ne respire que de l’Évangile, il ne parle qu’à travers l’Évangile, il n’aborde les questions essentielles que par un recours constant à l’Évangile ! Pourtant, sa curiosité l’appelle aussi à se référer à une vaste culture générale. Il a été formé très sérieusement à la philosophie, il aime la littérature, il a une ouverture singulière aux langues européennes, il a même appris le malgache durant son séjour de quatre ans dans la «  Grande Île  ». La concentration christologique de son orientation fondamentale n’a rien de contraire au sens de l’universel et de la richesse du monde. Elle le traverse, en métamorphosant sans cesse le regard et la matière des éléments.

Pour ce disciple de Balthasar, le choix a été fait très tôt. Entre la perspective classique marquée par l’ontologie et la cosmologie d’une part, et d’autre part la perspective moderne marquée par l’anthropocentrisme, il a accompli un grand pas d’écart, en choisissant délibérément le site propre à la Révélation chrétienne, irréductiblement original, puisqu’elle se reconnaît exclusivement dans Jésus Christ crucifié qui, jusqu’à l’accomplissement final, ne cesse d’attester que «  seul l’amour est digne de foi  ». Le fait inouï que le Père ait livré son Fils unique pour le Salut du monde transforme définitivement toutes les coordonnées de l’existence humaine. En sommes-nous, chrétiens, vraiment persuadés ? Si nous l’étions, nous délaisserions nombre d’occupations subalternes et de divertissement pour nous pénétrer de la Parole de feu de l’Évangile. Comme on comprend que l’archevêque de Lyon ait orienté toute la pastorale de son diocèse autour de cet objectif, en recommandant, par exemple, aux fidèles des paroisses de lire et méditer par avance la page d’Évangile qui serait proclamé le dimanche suivant dans leur église !

C’est ainsi que se produit la conversion intime de baptisés, par ailleurs nullement détachés des soucis du monde, de leurs tâches quotidiennes et de leurs responsabilités familiales, professionnelles, civiques. Le cardinal Barbarin en fait la démonstration pratique, en se livrant au questionnement de son interlocuteur, lui-même interprète des interrogations de ses propres enfants. «  Des questions, j’en reçois tout le temps, dans les visites pastorales, les pèlerinages, les rassemblements, les rencontres avec les jeunes, avec les professeurs ou les parents dans les établissements scolaires.  » Les anciens auditeurs de Radio Notre-Dame se souviennent des débuts d’une émission du dimanche soir, où, alternativement avec Michel Gitton, Philippe Barbarin répondait aux personnes très diverses qui l’interpellaient par téléphone : «  Sur la table, dans le studio, je n’avais rien d’autre que ma Bible, à côté des micros. Et il fallait répondre immédiatement… Cette expérience magnifique et exigeante, à la fois appauvrissante et enrichissante, m’a donné un autre regard sur le verbe “répondre”. Quel décalage il y a souvent dans une quête intérieure brûlante maladroitement exprimée et l’essai de réponse de celui qui n’a peut-être pas parfaitement compris le questionnement partagé, mais qui doit se lancer pour répondre avec ses mots à lui, et transmettre un message de foi qui le dépasse de toute part.  »

Pour la première fois, la mise à la question a pris la forme d’un livre de 400 pages, et nous ne pouvons que nous réjouir du résultat. L’exercice a le mérite de permettre d’aller jusqu’au bout de la réponse dans le cadre d’une vision panoramique. Il ne s’agit pas d’un grand discours bien en forme selon les règles courantes d’un essai théorique. «  La fleur de la réponse ne vient pas tout de suite  », lorsqu’il s’agit d’aborder des problèmes non susceptibles de réponses automatiques. Et l’auteur de citer un de ses professeurs de philosophie, Jacques de Monléon : «  Ces choses-là, il faut les mettre dans sa pipe et les fumer. Il faut les mettre dans son chapeau et aller à la pêche.  » Un certain humour kierkegaardien n’est pas superflu, d’autant qu’il ménage dans le silence l’attente féconde d’une maturation dont peut jaillir une intuition décisive.

Ce qui contribue également à donner au livre son intensité, c’est la densité de l’expérience personnelle du pasteur qui, sans cesse, se réfère à une rencontre, à un témoignage, à une histoire significative. Philippe Barbarin préfère toujours le riche déploiement de la vie, qu’elle soit heureuse ou douloureuse, à des considérations générales d’ordre sociologique. Lui parle-t-on du rétrécissement du nombre des baptisés, de celui des pratiquants et des mariages, lui s’intéresse d’abord à la nouveauté incessante de l’action de la grâce, qui suscite partout des éveils à la foi et à l’existence théologale. Deux exemples. L’abbaye de Sept-Fons, dans l’Allier, regroupe environ 80 moines dont beaucoup de novices. Cette Trappe a un rayonnement considérable, et pourtant peu de gens, chez nous, connaissent son existence. Elle maintient un lien avec une ancienne fondation en Chine. «  Récemment, elle en a érigé une nouvelle en République tchèque, alors qu’aucune Trappe n’avait été construite, depuis plus de six cents ans. Et maintenant, elle envisage une fondation au Sénégal.  » Je préciserai que pour nos amis tchèques, l’existence de leur abbaye constitue une source de joie, ne serait-ce que pour se guérir des séquelles d’une longue période de persécution [2]. C’est qu’il faut savoir où trouver les lieux où se déploie la vitalité chrétienne.

Cela n’enlève rien à la réalité de la déchristianisation, dont les statistiques ne cessent d’accuser les progrès trop réels. Oui, mais il s’agit de savoir si un tel état de fait préjuge d’une évolution irrémédiable et si le christianisme, pour reprendre l’expression de saint Grégoire de Nysse, n’est pas appelé à aller «  de commencement en commencement  ». Le second exemple nous invite à envisager le caractère souvent imprévisible d’un appel qui retentit là où on l’attendait le moins : «  Je pense à une jeune fille, brillante dans ses études, qui a rencontré un chrétien en classe préparatoire, véritable témoin de la foi, et qui grâce à lui s’était mis en chemin vers le baptême. La discussion avec les parents fut étonnante. Eux-mêmes étaient des intellectuels, très diplômés, bon produit de la génération de 68, si je puis dire. Ils avaient choisi de ne pas se marier et de ne pas faire baptiser leurs enfants. Quand leur fille est venue leur annoncer sa décision, non seulement ils ne l’ont pas comprise mais ils l’ont ressentie comme une blessure, un désaccord. Et elle, de leur expliquer avec beaucoup d’affection sa grande reconnaissance pour ce qu’elle avait reçu d’eux et de toute la famille. Elle avait bien conscience d’avoir été particulièrement gâtée, elle ne reniait rien de tout ce qu’on lui avait apporté sur le plan culturel, artistique, affectif, personnel. Mais elle avait découvert un univers complètement nouveau : celui de la vie spirituelle, dont elle ignorait tout jusqu’alors. Le baptême, sa nouvelle ferveur chrétienne ne l’empêchaient pas naturellement de poursuivre ses études puis d’entreprendre une carrière universitaire et de garder toute son affection et sa gratitude pour ses parents.  »

J’ai voulu citer amplement ce passage tant il me semble illustrer le miracle continuel de la grâce avec ce qu’il signifie de liberté profonde, radicale, qui est le contraire même de l’effet d’une propagande indiscrète ou d’un prosélytisme agressif. Je ne puis m’empêcher d’associer cette naissance baptismale à celle de Véronique Lévy, telle que la sœur de Bernard-Henry l’a rapportée dans un beau livre [3]. « Encore une fois, ce ne sont pas les chiffres et les statistiques qui m’intéressent mais l’éternelle nouveauté de cette démarche spirituelle, qui fait que quelqu’un par grâce, a entendu le Christ frapper à sa porte et a osé lui ouvrir. L’aventure commence pour lui !  »

Est-ce à dire que Jacques Montali n’est pas en droit de s’intéresser aux séries statistiques, en projetant les tendances des évolutions qui préjugent de la géographie humaine, culturelle et même spirituelle de la France à venir ? Je ne le crois pas, d’autant qu’il y a aussi dans l’Évangile la hantise des foules dont Jésus a pitié. Si l’Église se réduit parfois à un petit troupeau, elle est tout de même destinée à répandre le message à toutes les nations et donc à tous nos contemporains. Reste que la mission doit être vécue dans une dynamique eschatologique, loin d’une mentalité comptable et encore moins de l’esprit d’une reconquête trahissant profondément l’essence de la foi.

Il faut laisser au lecteur le soin d’approfondir l’itinéraire que lui propose le cardinal Barbarin et qui s’apparente à une sorte de retraite, où chacun est appelé à répondre à l’appel le plus personnel du Seigneur. Je me contenterai d’ajouter quelques remarques suscitées par plusieurs passages du livre qui m’ont particulièrement touché. En premier lieu, tout ce qu’explique le cardinal à propos de ses relations avec les musulmans et donc l’islam en général. Récemment, j’avais rapporté ici-même les sévères réflexions d’Alain Besançon sur ce sujet, ô combien sensible dans les circonstances présentes. Or nous sommes, avec l’archevêque de Lyon, dans un registre très différent, qui s’origine dans une pratique directe, une attention bienveillante, notamment à l’égard des responsables de la communauté musulmane. Ce contraste m’intéresse beaucoup, et même me trouble. Car les avis que j’ai pu recueillir des uns et des autres sont, à bien des égards, conflictuels. Je me souviens notamment d’une longue conversation avec le cardinal Lustiger, dont j’avais, en quelque sorte, sollicité l’expertise pour ma gouverne personnelle et non à des fins journalistiques. La diversité des points de vue correspond à la complexité du sujet.

C’est pourquoi il faut écouter la teneur singulière du témoignage de Philippe Barbarin, qui a le mérite d’entretenir avec les intéressés un dialogue exigeant, qu’il s’agisse du jeûne, de la prière ou du pèlerinage. Il s’oppose à l’idée qu’une discussion théologique serait, par principe, impossible, car les références ne seraient pas du même ordre. Mais approfondir ensemble le thème de la Miséricorde ne lui apparaît nullement vain, car s’il n’aidera pas à «  élaborer une doctrine commune  », il permettra de vivre «  chacun à notre manière, notre vocation de serviteurs de Dieu et de nos frères  ». Et d’évoquer aussi une conversation à propos de la Trinité avec Azzedine Gaci, ancien président du Conseil régional du culte musulman en Rhône-Alpes. «  J’ai parlé du mieux que j’ai pu, et pour toute réponse, j’ai entendu de mon interlocuteur ce commentaire, vraiment inattendu : “Je savais que ce serait très beau.” Contrairement à ce qu’on dit souvent je pense donc qu’on peut parler avec un musulman du mystère de l’amour trinitaire qui fait le cœur de notre foi.  » De même, le thème de la paternité divine peut donner lieu à des échanges fructueux, ne serait-ce que pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une sorte d’humanisation de Dieu par analogie avec une notion tout humaine. Si la Torah commande de glorifier nos pères et mères «  c’est parce que, lorsque nous rendons gloire à Dieu, les premiers que nous rencontrons en chemin sont justement nos parents, ceux par qui Dieu nous a donné la vie et qu’on appelle de ce mot étonnant “procréateurs”.  »

Autre remarque à souligner : «  Nous pouvons échanger aussi sur l’approche de la mort, le jugement dernier, la résurrection. Nous nous trouvons dans une certaine proximité sur les grandes questions morales, débattues aujourd’hui dans notre société, à propos du mariage, de la fin de vie, du vaste domaine de la bioéthique. J’ai souvent entendu des responsables musulmans me dire simplement : “Tout ce que vous écrivez, je suis prêt à le signer”.  » Quelles que soient les objections possibles on ne peut que prendre acte de ce compagnonnage à travers le temps dont les effets sont, d’évidence, bienfaisants et plus qu’utiles à une nécessaire cohabitation fraternelle. Je sais aussi que la querelle de fond risque d’être relancée, avec des références bibliographiques (Massignon étant cité en tête…) qu’Alain Besançon récuse avec la plus grande énergie. Mais il serait préjudiciable de ne pas entendre cette voix qui nous livre, dans le domaine si important aujourd’hui du dialogue interreligieux, des données concrètes, éclairées par le discernement d’un de ces spirituels, celui dont saint Paul saluait la haute légitimité (1Co, 2,15).

On ne s’étonnera pas non plus de l’insistance avec laquelle retentit la thématique du mariage et de sa fragilité actuelle. Le cardinal s’est engagé complètement là-dessus, présent dans toutes les manifestations de défense du mariage, aussi bien à Paris que dans sa propre ville. On sait que la fermeté de ses convictions ne va jamais sans une attention extrême aux personnes et à leurs difficultés. De là son souci pour les personnes homosexuelles qu’il reçoit régulièrement à Fourvière. Comme toujours, c’est le recours au message de Jésus qui lui permet de poser à leur véritable dimension les questions anthropologiques sous-jacentes aux réformes dites sociétales : «  L’ensemble du message biblique montre une identification entre le don du corps et le don de toute la personne. C’est l’aventure de l’Alliance résumée dans la parole qui est au cœur de l’Eucharistie : “Ceci est mon corps livré pour vous.” Cette phrase est éblouissante, elle rejoint toutes les situations de vie : celle d’une femme qui porte un bébé dans son sein et qui livre son corps pour que l’enfant se construise et fortifie le sien. Elle rejoint les époux qui savent bien que leur mariage est aussi un mystère d’Alliance et qui sont heureux de le vivre chaque fois qu’ils participent à l’Eucharistie…  » Philippe Barbarin ne nous indique-t-il pas ce qui pourrait être le fil directeur du prochain synode sur la famille, dès lors qu’il voudra indiquer où réside le mystère déjà désigné dans la Genèse : «  Vous ne ferez qu’une seule chair.  »


[1Jean-Marie Montali, Philippe Barbarin, Dieu est-il périmé ? Paroles humaines, Parole de feu, La Martinière, avril 2015, 400 p., 20 €.

[2Dagmar Halas, Le silence de la peur. Traduire la Bible sous le communisme, Parole et Silence, 280 p., 17,50 €.

[3Véronique Lévy, Montre-moi ton visage, Cerf, 336 p., 20 €.

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