Traduit par Bernadette Cosyn

Des mots bienveillants

par le père Paul D. Scalia

mardi 25 décembre 2018

L’une des victimes du Péché Originel a été pour l’homme le don du langage. Nous savons par le récit de la Tour de Babel que Dieu infligea la confusion des langues comme punition de l’orgueil. Mais cette punition particulière ne fait que mettre en relief le dommage présent dès l’origine.

Dieu a doté l’homme de la parole comme d’une prérogative en quelque sorte divine. Il a confié à l’homme l’autorité de parler de Sa part. Dieu lui a amené tous les animaux pour voir comment il les nommerait ; et quel que soit le nom donné par l’homme à toute créature divine, c’était son nom » (Genèse 2:19). Il y avait également une dimension sacerdotale au don de la parole. Dans les mots de l’homme, toute la création devait trouver une voix pour louer son Créateur. Et vraiment, les premiers mots rapportés d’Adam sont une hymne de remerciement pour la compagne qui lui est donnée :

Voici enfin l’os de mes os et la chair de ma chair :

Elle sera appelée femme parce qu’elle a été tirée de l’homme.

(Genèse 2:23)

Après la révolte de l’homme contre son Créateur, sa parole est blessée. Elle s’écarte facilement de son but. Immédiatement après la Chute, Adam utilise ses mots non plus pour louer mais pour accuser sa compagne, et par extension, prendre en défaut son Créateur : « la femme que Tu m’as donnée, c’est elle qui m’a donné du fruit de l’arbre et j’ai mangé » (Genèse 3:12).

Dans le monde déchu, le pouvoir de l’homme d’exprimer la vérité et de louer le Créateur devient également un moyen de tromperie et de manipulation. Nous trouvons cela tout au long de l’Ecriture, depuis l’esquive de Cain – « suis-je le gardien de mon frère ? » (Genèse 4:9) – jusqu’à la duplicité de Judas : « salut maître ! » (Matthieu 26:49). Nous le voyons aussi tout autour de nous, dans la constante déformation et distorsion de mots pour servir l’avidité et le gain plutôt que la vérité et le culte de Dieu. Plus tristement encore, nous le voyons en nous-mêmes, dans notre propre utilisation des mots pour manipuler, accuser et tromper.

Toutes choses doivent être restaurées dans le Christ, la parole humaine y compris. Le Verbe de Dieu rachète nos paroles par Son Incarnation. Il rachète notre parole, non seulement en la faisant Sienne mais également en en faisant le vecteur de Sa vérité. Le discours a toujours eu une dimension sacrée. Mais maintenant que Dieu Lui-même a parlé comme nous le faisons, il porte une signification divine.

La bienheureuse Vierge Marie, comme l’aurore annonçant la venue de notre Sauveur, proclame la restauration qu’apporte notre Seigneur. Elle « entra dans la maison de Zacharie et salua Elisabeth » (Luc 1:39) Nous ne savons pas ce qu’elle a dit. Mais nous savons bien qu’à ses mots, Jean est sanctifié dans le sein de sa mère. Elisabeth dit à Marie : « vois, quand les paroles de ta salutation me sont venues aux oreilles, l’enfant en mon sein a tressailli de joie » (Luc 2:44). Déjà en Marie, nous trouvons les mots humains rachetés et devenus vecteur de grâce.

Notre-Dame anticipe les instructions que Saint Paul donne aux disciples du Christ : « ne laissez pas des paroles mauvaises sortir de votre bouche, mais uniquement des paroles propres à édifier, comme il convient à l’occasion, qui puissent apporter la grâce à ceux qui les entendent » (Ephésiens 4:29). Nous devrions suivre son exemple, parce que ce qui est vrai pour Marie d’une façon toute particulière le sera pour nous à mesure que nous croissons en grâce. Nos mots devraient alors être bienveillants, tant dans leur expression que dans leur effet.

Marie pouvait employer des mots bienveillants envers Elisabeth et causer la joie de Jean parce qu’elle avait primitivement parlé en confiance à l’archange Gabriel : « vois, je suis la servante du Seigneur ; qu’il en soit pour moi selon ta parole » (Luc 1:38). Bien sûr, sa réponse de foi vient en net contraste avec les paroles de doute de Zacharie : « comment le saurais-je ? » (Luc 1:18). Il fut frappé de mutisme – et fort à propos, parce que sans la foi, nous n’avons rien à dire.

Après avoir loué sa salutation, Elisabeth reconnaît également la foi de Marie : « et bénie soit celle qui a cru que s’accomplirait ce qui lui a été dit de la part du Seigneur » (Luc 1:45). Marie use des mots de la confiance et par là devient porteuse du Verbe et porteuse de paroles bienveillantes.

Pour parler de façon constructive – c’est-à-dire « bonne pour édifier » – nous devons d’abord croire dans le Constructeur. C’est la confiance en Lui qui nous rend capables de prononcer des paroles de vérité, d’espérance et d’encouragement. La confiance en Lui donne à notre discours à la fois de la force et de la douceur. De la force, parce que nous parlons comme des enfants du Tout-Puissant. De la douceur parce que nous savons que la puissance est dans Sa vérité et non dans nos propres idées. Nous n’avons pas besoin d’imposer ou d’évoluer vers la rudesse parce que Sa vérité peut agir grandement avec peu.

Si nous n’avons pas confiance en Ses paroles et en Son Verbe, alors nos discours restent réduits à nos propres pensées et nous ne pouvons nous fier qu’à nos propres forces. Nous finissons bientôt muselés, soit par la peur, soit par l’incertitude.

Surtout, Notre-Dame révèle que les mots bienveillants requièrent l’humilité. L’orgueil d’Adam à obscurci son discours. L’insistance de Zacharie sur son propre savoir l’a privé de sa voix. Marie est la servante du Seigneur, désirant être à l’ombre de l’Esprit-Saint. Elle n’est pas pleine d’elle-même.Son parfait oubli de soi signifie qu’elle a de la place dans son cœur et dans son esprit pour la parole de Dieu.

Elle a donc quelque chose à nous communiquer. Nous, de notre côté, n’aimons pas qu’on nous fasse de l’ombre. Nous sommes pleins de nous-mêmes et donc nous n’avons que peu de place en nous pour Sa parole... et pas grand chose à communiquer aux autres.

Lors de sa visite à Elisabeth, les mots de Marie ont transmis la grâce divine à ceux qui les ont entendus. Dans nos visites, tout particulièrement en cette période, puisse la vérité qui est en Dieu et l’humilité vis-à-vis de nous-mêmes nous permettre d’en faire autant.

Le père Paul Scalia est un prêtre du diocèse d’Arlington (Virginie). Il est vicaire épiscopal pour le clergé.

Illustration : « la Visitation » par Luca Giordano, vers 1680 [Galerie d’art Guildhall, Londres]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/12/23/gracious-words/

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