Technosciences

Demain, l’homme inhumain ?

par Guillaume Bonnet

jeudi 21 juillet 2022

L’homme de Vitruve, Léonard de Vinci.
© Paris Orlando / CC by-sa

Invoqué à temps et à contretemps en ces temps d’incertitude, le «  transhumanisme  » alimente fantasmes et paranoïas. Interprétations parfois excessives qui ne doivent pas dispenser d’un regard radicalement critique : l’homme «  augmenté  » de demain sera-t-il encore humain ? L’actualité récente montre la légitimité de cette interrogation.

« Les milliardaires remplacent la charité par le transhumanisme.  » Sans doute n’était-ce pas l’intention de Thibault Prévost – journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies, la culture numérique et les sciences –, mais en intitulant ainsi un article publié le 22 mai sur le site Arrêt sur Images, consacré à Elon Musk, le patron de Tesla et de Space X, il résume parfaitement la préoccupation chrétienne face aux multiples manifestations du transhumanisme. Formulé autrement, on aurait pu écrire sans guère appauvrir le sens de ce titre : «  L’argent remplace Dieu par la technique.  » En soi, le phénomène n’est pas complètement nouveau. Détrôner Dieu au profit de la technique est une tentation aussi ancienne que l’humanité, comme le rappelle le mythe d’Icare.

Des montants colossaux

Ce qui est peut-être plus singulier, c’est l’irruption massive et irrépressible de l’argent pour servir ce projet. Elon Musk, qui incarne à lui seul la fuite en avant transhumaniste, est l’homme le plus riche du monde avec une fortune personnelle estimée à 218 milliards de dollars – l’équivalent de toute la richesse produite en un an par un pays comme la Grèce. De même, la capitalisation boursière de l’entreprise Alphabet, la maison mère de Google, a franchi en novembre dernier la barre des 2 000 milliards de dollars – soit approximativement le PIB de l’Italie. En 2021, Mark Zuckerberg, le président de Meta, (Facebook, Instagram…) a investi pas moins de 10 milliards de dollars dans son département Reality Labs, qui développe des univers virtuels et augmentés dans lesquels il nous imagine évoluer demain.

N’est-ce pour autant qu’une affaire d’argent ? Certes, les montants évoqués, qu’au risque du raccourci on s’autorise ici à mettre en regard des ressources et budgets d’États souverains et développés, indiquent que les projets disposent de moyens inouïs, inégalés dans l’histoire, et génèrent aussi des profits records – Meta a ainsi dégagé 7,4 milliards de dollars de profit net au cours du premier trimestre 2022. Mais cette dimension financière vertigineuse s’entremêle d’une dimension idéologique, messianique même, selon laquelle il convient de débarrasser l’homme de toutes ses limites et de toutes ses vulnérabilités, pour en faire non un surhomme, mais un «  trans-homme  », libéré des contraintes biologiques, temporelles, spatiales ou sociales liées à sa condition. Et bien sûr, à terme, libéré de la mort. «  Nous voyons poindre l’aurore douteuse et bâtarde d’une civilisation où le souci stérilisant d’échapper à la mort, conduira les hommes à l’oubli de la vie  », écrivait déjà Gustave Thibon.

De la réparation à l’augmentation

Sans doute est-ce là que se situe le marqueur essentiel du transhumanisme, dans cette dimension idéologique qui refuse la finitude de l’homme. Jusqu’à présent, les artefacts destinés à compenser des déficiences chez l’individu partageaient tous une dimension palliative ou curative. Des lunettes pour les myopes, des sonotones pour les sourds, des postiches pour les chauves, des pacemakers pour les cardiaques, des prothèses pour les manchots ou les culs-de-jatte, des fauteuils pour les paralysés et même, pourquoi pas, la thérapie génique pour prévenir certaines pathologies… La liste n’en finirait pas, mais rien dans tout cela qui ne se veuille comme une façon de s’affranchir de l’humaine condition. Or, comme dans le film prophétique Bienvenue à Gattaca (1997), l’on pourrait passer, à long terme, dans une dimension nouvelle dans laquelle ces problèmes d’hier seront traités par l’approche eugénique ou euthanasique, tandis que les laboratoires, étroitement articulés aux agences de marketing et aux puissances publiques, pourront enfin s’attacher à développer un homme nouveau, pour – veut-on faire croire – sa plus grande félicité.

La campagne récente pour la marque de vêtements Calvin Klein illustre de manière saisissante cette coalition de la science, de la publicité et de l’idéologie pour faire advenir un individu nouveau. Réalisée à l’occasion de la fête des mères (sic), on peut y voir un individu barbu, au dernier stade d’une… grossesse, contemplant avec attendrissement son ventre arrondi au côté de sa compagne. L’homme en question est en réalité une femme transsexuelle, mais par la vertu performative du langage, il suffit d’affirmer qu’il s’agit d’un homme en dépit de son ADN, pour faire advenir une vérité nouvelle, celle selon laquelle un homme peut être «  enceint  ».

Cette campagne, qui vise à faire le buzz, a bien sûr trouvé dans de nombreux médias des relais complaisants, extasiés devant ce «  moment de bonheur  », ce «  cliché plein de tendresse  », malheureusement entaché de «  commentaires transphobes  » (Terra Femina). La machine à intimider fonctionne déjà à plein régime. 

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