Déclaration de Wim Wenders

lundi 17 septembre 2018

La manière dont le public français a été informé, ou plutôt désinformé, au sujet de mon film LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE, touche à l’absurde.

On a dit que le film avait été « commandé », ou financé, ou même « coréalisé » par « le Vatican ». Rien n’est plus faux. Le contraire est vrai : il n’est pas possible d’être plus libre que je l’ai été. « Le Vatican » est resté complètement étranger au film, de la conception au montage définitif.

Il est déjà faux de dire « le Vatican ». En dehors du Pape, je n’y ai rencontré qu’une personne : le préfet du nouveau « Secrétariat de la communication », proche collaborateur du pape François, monsignor Dario Edoardo Viganò [1]. Mon interlocuteur, Don Dario, a été à l’origine du film, rien de plus. À part lui, je n’ai été en rapport avec personne. Nous avons fait le film entièrement « sous les radars », sans que « le Vatican » soit tenu informé.

J’ai rédigé seul la conception originale, et pas un mot n’en a été remis en question ni modifié. Le film a été financé indépendamment, sans un sou du « Vatican ». Il a été produit et monté indépendamment, sans la moindre ingérence de quiconque. Don Dario a tenu la promesse qu’il avait faite au début, que ce serait entièrement mon film et que ma liberté serait totale : j’avais carte blanche. Il m’a permis d’avoir un accès illimité à l’immense archive vidéo du Vatican, ce qui explique que la télévision du Vatican figure au générique comme « coproductrice ».

Cela dit, il est parfaitement vrai qu’il m’a adressé au début une lettre me demandant si un projet autour du pape François pourrait m’intéresser.

Ensuite, il a accepté toutes mes conditions, que je ne pouvais pas ne pas poser, de contrôle artistique et financier total. Son « apport », si l’on veut – la raison pour laquelle certains journalistes ont parlé de « commande » – n’a pas été différent de celui de Ry Cooder sur Buena Vista Social Club. Ry m’avait demandé de l’accompagner à La Havane pour me faire par moi-même une idée sur les incroyables musiciens qu’il avait « découverts ». Est-ce que cela constitue une « commande » ? Et en effet, Pina Bausch m’avait demandé de filmer son travail. En fait, elle me l’a demandé pendant vingt ans, jusqu’à ce que je parvienne à lui répondre et à faire le film Pina. Mais était-ce là une « commande » ?

Il a aussi été répété maintes fois que mon film avec le pape François était « de la propagande ». Certes, chacun ou chacune est libre d’exprimer son opinion, mais le fait est que moi, Wim Wenders, j’ai quitté l’Eglise catholique en 1968, quand j’étais un étudiant socialiste, et n’y suis jamais revenu.

Aujourd’hui je suis chrétien et je crois en Dieu, mais s’il faut me définir je dirais que je suis un « chrétien œcuménique », même s’il n’existe pas de telle confession.

Il est vrai que je fais des films POUR une cause et non CONTRE, ce qui est facile à constater dans chacun de mes documentaires, sans exception, jusqu’à ce dernier : LE PAPE FRANÇOIS, UN HOMME DE PAROLE. La raison pour laquelle j’ai passé plusieurs années avec mes sujets – qu’il s’agisse de musiciens cubains, d’un styliste japonais, d’une chorégraphe allemande, d’un photographe franco-brésilien ou d’un prêtre argentin – est toujours la même : j’aime leur travail, leur activité, leur art, leur honnêteté et leur courage, au point de vouloir les partager avec d’autres. C’est tout le moteur de mon énergie de cinéaste. C’était déjà, à l’origine, ce qui m’a poussé à écrire des critiques de cinéma, et je n’ai écrit que sur des films que j’aimais. Il me semblait que l’envie de les critiquer, voire de les détruire, me ferait perdre mon temps.

Et voici que mon nouveau film sur le pape François, réalisé dans toute l’indépendance et la liberté qu’il est possible d’avoir aujourd’hui, est critiqué pour ne pas avoir de « distance critique ». Et après !? Pourquoi la « distance » et la « critique » devraient-elles être les seules approches valides de la vie ?

Et du cinéma ? Pourquoi l’« amour », l’« affection » ou la « sympathie » ne seraient-elles pas des attitudes tout aussi valides ? Et pourquoi devrait-on rejeter si brutalement, malhonnêtement et cyniquement l’effort que fait un cinéaste pour y trouver son propre langage – car, en effet, ces approches exigent d’inventer de nouvelles manières de filmer et de voir ?

Je vous le demande, posez-vous la question et voyez par vous-mêmes. C’est l’attitude morale qui a été la mienne pour ce film : voir de mes propres yeux et vous laisser, vous spectateurs, voir par vous-mêmes. Vous ne verrez pas des « têtes parlantes » exprimer leur opinion sur le pape François. Les opinions, aujourd’hui, ce n’est pas ce qui manque. Au lieu de quoi vous pouvez juger par vous-même, en écoutant l’homme en question et en le regardant dans les yeux. Directement. Peut-être alors verrez-vous le seul « chef d’État » au monde qui s’engage réellement pour le « bien commun » et qui défende les valeurs les plus urgentes, jamais mieux définies que par les mots français « Liberté, Egalité, Fraternité ». Personne d’autre, sur cette planète, ne va, comme le fait le pape François, partout « où ça fait mal ».

Personne, sinon le pape François, n’appelle à la révolution morale dont notre planète a besoin. C’est pourquoi j’ai pensé qu’il valait la peine de consacrer plusieurs années de ma vie à cet homme extraordinaire. Et c’est pourquoi je trouve effarant que des journalistes détruisent cet effort cyniquement et mensongèrement en quelques secondes, en publiant de fausses informations sur la manière dont le film s’est fait, vous empêchant peut-être de voir un film qui ferait une différence, aujourd’hui. Vous n’avez pas besoin d’être catholique. Je ne le suis pas. Vous n’avez besoin que d’avoir des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ce n’est pas un film sur la religion. Ce n’est pas de la propagande. Ce n’est pas une commande de l’Église catholique. C’est un film sur notre monde aujourd’hui.

Wim Wenders

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https://www.causeur.fr/wim-wenders-pape-francois-parole-sortie-154428


[1Sans rapport avec l’archevêque du même nom qui a récemment rédigé une lettre à scandale, largement diffusée et destinée à nuire le plus possible au pape François.

Messages

  • Mille merci ! Magnifique !

  • Merci de la mise au point sur Mgr Vigano " Sans rapport avec l’archevêque du même nom qui a récemment rédigé une lettre à scandale, largement diffusée et destinée à nuire le plus possible au pape François"
    Je ne sais plus où, j’avais lu il y a 3 semaines, exactement le contraire.
    Par ailleurs, j’ai vu ce film hier soir - je l’ai trouvé très bien.
    Amitiés et Bonne journée
    Dominique C

  • nous sommes aller voir ce film en avt premiere a versailles il y 1 semaine , où il se joue d’ailleurs en ce moment. Magnifique, nous avons été touchées . par la proximité du pape avec cette extraordinaire impression qu’il nous parle à nous personnellement. très belle réalisation dont je vous remercie infiniment.
    quand aux critiques negatives , destructrices, je n’y fais plus attention, (journaux et/ou TV que je
    ne regarde pas (pas de tv , tout simplement) souvent ces journalistes n’ont pas de culture, sont stupides - et ils m’exaspèrent ! je ne supporte plus ces jounaux qui se disent cato et qui ne le sont pas ... je suis de plus en p’us effrayée de la méchanceté gratuite de certaines personnes envers d’autres - nous sommes ds une societé malade, provocatrice, faible, de plus en p’us inculte, cultivant le laid , ... )
    j’encourage autour de moi à aller voir ce film soyez en assuré. votre démarche est très belle.
    bien à vous. SM

  • MERCI de cette mise au clair ! Je suis scandalisée de la mauvaise foi de certains média...
    Ce film est vraiment un beau témoignage sur le pape François qui, non seulement est "un homme de parole" mais a l’audace de vivre simplement les valeurs de l’Évangile... que chaque chrétien devrait mettre en application.

  • Sur ce documentaire on se souvient de l’article publié ici même il y a peu signé par Marie-Christine Renaud d’André. Dans un style élégant et clair ce billet fournit, d’une part, des explications intéressantes sur la technique utilisée par Wenders et, d’autre part, livre l’impression de M.Chr .Renaud d’André sur ce film, et les lignes en était fort élogieuses. Gérard Leclerc a lui aussi donné son avis avec des détails intéressants, en posant quand même une interrogation sur la façon dont ce film serait reçu en France.
    Si on lit les critiques des media sur "Le Pape François : un homme de parole", et en respectant les impressions de tout un chacun, on est cependant en droit de penser qu’en général les "verdicts" ne sont pas seulement négatifs, mais comme teintés d’un parti-pris évident. Que ce parti-pris soit contre le pape François et par ricochet contre le réalisateurs, ça...

    Le 05 juin 2018 paraissait ici en français l’article de Brad Miner de TCT sur le film. Il n’y était pas favorable et annonçait qu’il avait été "commandé et co-produit par le Vatican". Le 07 avril ma réaction sur cette information était : "vrai ?" "faux ? La "Déclaration de Wim Wenders" sur cette question dément formellement une quelconque implication de commande et de financement par le Vatican, et se pose la question de savoir si c’est l’indication de la TV du Vatican au générique comme "co-productrice" qui serait à la base du malentendu. Que dire sauf qu’en pareil cas et sauf erreur, il est d’usage qu’après les génériques soit ajoutée par exemple une phrase :"Remerciements à.... pour avoir permis..." etc... Mais, et sans mettre en doute la parole de Wenders, le terme "co-productrice" résonne comme une participation financière. Il n’en faut pas plus pour que les bonnes langues et plumes s’activent... En plus, manque de pot, le film de Wenders arrive en France un mois après le 15/08 avec la "bombe" de Josh Shapiro et la trainée de poudre qui a suivi.

    La "Déclaration" amère, il faut dire, de Wenders se termine par "C’est un film sur notre monde aujourd’hui". Vu la férocité avec laquelle son oeuvre a été traitée il est permis de penser qu’en effet c’est un film sur notre monde aujourd’hui.

  • Merci pour ces précisions sur l’origine de ce très beau film. Nous sommes allés le voir avec mon mari et avons été touchés par la force des paroles et du regard du Pape François, et en effet tous les drames de notre "maison commune" auxquels il est particulièrement attentif et compatissant.
    Aux mots de" liberté, égalité, fraternité", nous pouvons associer le mot de "vérité", que ce film permet aussi de voir. Anne L D

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