L’attentat contre "Charlie Hebdo"

De la dérision

par Gérard Leclerc

jeudi 3 novembre 2011

Ajouterai-je mon grain de sel à l’affaire Charlie-Hebdo ? Que dire de plus que tout les confrères, les politiques, les moralistes, sur le caractère insupportable d’un attentat contre le siège d’un journal, d’un incendie criminel qui, fort heureusement, n’a pas fait de victimes mais qui aurait pu avoir des conséquences encore plus graves ? L’atteinte à la liberté d’expression, fondement de notre Etat de droit, ne supporte aucune excuse. Nous sommes bien d’accord. Le ministre de l’Interieur l’a dit : on peut aimer ou ne pas aimer Charlie Hebdo, mais c’est un journal qui a le droit à la libre expression, comme tous les journaux. Là dessus, on ne peut que joindre sa voix à indignation générale.

Charlie-Hebdo évoque pour moi de vieux souvenirs, il m’est arrivé de côtoyer ses fondateurs et même ses ancêtres d’Hara-Kiri, qui se proclamait "journal bête et méchant". Il y avait Cavanna qui est toujours parmi nous, l’inénarrable professeur Choron, Reiser, Gébé... On pouvait trouver, dès l’origine, ce mélange de talent et de provocation qui continue à faire les beaux jours de ce style satirique qui a ses clients et aussi ses détracteurs.

Bien sûr, il y a des limites dont la transgression paraît non-admissible, dès lors qu ’elle met la dignité humaine en défaut. De ce point de vue d’ailleurs, il me semble que l’équipe actuelle joue sur un mode plutôt mineur par rapport aux outrances salées dont j’ai souvenir.

C’est un problème philosophique qui se pose. L’ironie peut être dévastatrice, elle peut blesser profondément. C’est pourquoi l’humour était défini par Kierkegaard comme un stade supérieur d’intelligence. Rien n’égalera l’humour d’un Chesterton pour déchiffrer le secret de notre condition. Pourtant, il m’est arrivé de trouver des vertus singulières à la satire la plus vacharde. Celle qui résulte d’une révolte contre ce qu’on considère comme une injustice insupportable. Une incongruité métaphysique. Le pied de nez à la terre et au cieux est alors une façon paradoxale de rendre hommage à ce qu’il y a d’absolu en nous, alors même qu’on refuse l’absolu ! Pascal avait déjà parlé d’un "cloaque d’incertitudes", ce n’était pas pourtant un adhérent au nihilisme.

Messages

  • Bonjour,
    Je partage la vision de Gérard Leclerc.
    Si l’on veut que toute liberté soit respectée, dans le cadre d’une société de droit, la première des choses est de défendre la liberté d’autrui, y compris si on ne partage pas les mêmes opinions.
    Il y a un humour moins corrosif que celui de Charlie Hebdo et que j’apprécie davantage.
    Des nombreuses réactions je préfère celle de François Fillon qui rappelle que « La liberté d’expression est une valeur inaliénable de notre démocratie ». Elle me semble plus mesurée et respectueuse de la liberté que « Aucune atteinte à la liberté de la presse ne peut être acceptée » de François Hollande.
    En revanche quand SOS Racisme revendique le « droit au blasphème », ne jette-il pas de l’huile sur un feu tout juste éteint ?
    Respect de la liberté d’exercice d’un vrai droit, oui !
    Sinon, messieurs les défenseurs d’une cause juste, vous vous trompez de cible et vous devenez vous-même une cible.

  • Je trouve assez bizarre toutes ces réactions, le pompom, c’est le ministre de l’intérieur : caractère "sacré" de la liberté d’expression. Vous appelez ça liberté, d’accord, mais c’est souvent liberté de dire n’importe quoi (pas seulement Charlie H. évidemment) où est le sacré là-dedans ?
    Quand on peut avoir des références confuses, désordonnées et même délirantes, comment peut-on appeler sacré la liberté de les exposer ? Alors que ces références, ces idées ne font qu’accroitre la confusion ambiante, particulièrement chez les plus jeunes. Il y a longtemps que les sociologues ont dit qu’il y avait un déplacement du sacré ; et la vérité avec tout ça, on peut se demander ce qu’elle est devenue.
    Ceci dit, Charlie H. peut avoir des traits d’humour vraiment drôles, et sa provocation peut tomber juste.

  • La dérision, un droit de l’homme ?

    En France la dérision n’a que faire du sacré. Que des personnes puissent être blessées, qu’importe ! La liberté d’expression est un "droit de l’homme". Impensable que le sacré puisse lui échapper.
    Et pourtant ! Ce qui fut vrai hier, ne l’est peut-être plus aujourd’hui. La roue a tourné. Beaucoup de nos compatriotes relèvent d’une autre religion que du christianisme. Face à l’affront d’un sacrilège conscient et organisé ils n’ont pas, pour les retenir, un enseignement ou une tradition de respect de l’autre. L’affront, il leur faut le laver.
    "Coupable" de blasphème, Charlie Hebdo vient de connaître l’incendie de ses locaux. L’hebdomadaire ne veut pas se laisser museler et s’apprête à "resservir la soupe". La réaction paraît saine. À la réflexion, c’est moins certain tant le jeu est dangereux, pouvant conduire au meurtre à se référer à ce qui s’est passé en d’autres pays.
    Or, sur le fond, est-ce réellement un "droit de l’homme" que de pouvoir impunément agresser l’autre dans ce qu’il a de plus sacré, pour les croyants non seulement famille ou identité, aussi "missionné" de Dieu ? N’y aurait-il pas à la dérision une limite qui en nos jours de gré ou de force s’imposera : le respect de l’autre et de son sens du sacré ? En faire fi, n’est-ce pas la perspective d’une nouvelle guerre de religion ?

    Michel Nouaille-Degorce

  • Bonjour,

    On ne rit vraiment que des choses sérieuses. Mais entre le rire salutaire et la dérision il y a une différence que je laisse à chacun de saisir...

    Dans nos sociétés sécularisées qui se sont acharnées contre tout ce qu’il y avait de sacré dans le religieux, on s’est mis à sacraliser l’individu comme cet être dont les désirs se traduiraient par des ordres impérieux et ouvriraient à des droits intangibles...Quelle bêtise !

    Quand on n’a plus rien à dire de sérieux on n’a plus que la liberté d’expression à brandir pour se justifier.

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